TERRES BOUD­DHISTES

POUR­QUOI CETTE PHI­LO­SO­PHIE-RE­LI­GION CAP­TIVE L'IMA­GI­NAIRE VOYA­GEUR

Grands Reportages - - La Une - TEXTE MARION BOCCON-GIBOD

Qua­trième re­li­gion au monde, le boud­dhisme bé­né­fi­cie en Oc­ci­dent d’une sym­pa­thie et d’un in­té­rêt qui dé­passe, et de loin, le nombre de ses pra­ti­quants. Du Bhou­tan à la Birmanie, GrandsReportages vous pro­pose un voyage sur

ces terres em­preintes de phi­lo­so­phie et de spi­ri­tua­li­té.

AU SON DES CONQUES ET DES CYM­BALES, LES MOINES TI­BÉ­TAINS IN­VOQUENT LES DI­VI­NI­TÉS

Au coeur des steppes de l’Am­do, près de Ka­wa­sum­do au Ti­bet (Tongde en chi­nois), des moines pra­tiquent une pu­ja, prière ti­bé­taine boud­dhique, à l’in­té­rieur du temple prin­ci­pal du mo­nas­tère de Ser­lak. L’in­vo­ca­tion est réa­li­sée par le pu­ja­ri, qui fait ap­pel à la di­vi­ni­té. La cé­ré­mo­nie est cen­sée pro­vo­quer la des­cente de cette der­nière à l’in­té­rieur d’une image ou d’une sta­tue la re­pré­sen­tant. Elle dé­marre au son d’une clo­chette. Le pu­ja­ri ré­cite alors des man­tras, syl­labes ré­pé­tées comme des in­can­ta­tions. Le ri­tuel se pour­suit en­suite par l’of­frande de fleurs, de nour­ri­ture et d’en­cens. La li­tur­gie est ryth­mée par les dif­fé­rents ins­tru­ments joués par les moines, dont des trompes, des conques, des haut­bois et des cym­bales. Au Ti­bet, les nom­breux rites comme la pu­ja consti­tuent une par­tie im­por­tante de la vie re­li­gieuse de ces peuples, consti­tués ma­jo­ri­tai­re­ment de pay­sans et d’éle­veurs, et dont la culture est in­trin­sè­que­ment liée au boud­dhisme.

SUR­VEILLÉ ET CONTRÔ­LÉ PAR LES AU­TO­RI­TÉS CHI­NOISES, LE PA­LAIS DU PO­TA­LA DE­MEURE UN LIEU SPI­RI­TUEL ET PUIS­SANT

Au pied du Mont Ge­phel, à 3 490 mètres d’al­ti­tude, Lhas­sa est la ca­pi­tale du Ti­bet de­puis le VIIe­siècle. Oc­cu­pée, mar­ty­ri­sée, et trans­for­mée, la ville sainte reste, mal­gré l’in­va­sion chi­noise en 1950, un lieu de pè­le­ri­nage sym­bo­lique et spi­ri­tuel puis­sant. Et pour cause, c’est ici, sur la col­line de Mar­pa­ri, que le pa­lais du Po­ta­la, construit en 1653 par le 5e da­laï-lama, de­vint la ré­si­dence de ce der­nier. Les da­laï-la­mas - les plus hauts chefs spi­ri­tuels pour les Ti­bé­tains boud­dhistes - s’y suc­cé­dèrent jus­qu’en 1959, an­née à par­tir de la­quelle Ten­zin Gyat­so, 14e da­laï-lama, fut contraint de s’exi­ler à Dharamsala en Inde et for­ma le pre­mier gou­ver­ne­ment ti­bé­tain en exil. Dans la ca­pi­tale dé­sor­mais si­ni­sée et tou­ris­tique, le pa­lais du Po­ta­la est au­jourd’hui un musée de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine, truf­fé de web­cams et sur­veillé par des pa­trouilles ar­mées, mais qui n’a ce­pen­dant pas per­du de sa pres­tance. Clas­sé au patrimoine na­tio­nal d’État chi­nois de­puis 1961 et sur la liste du patrimoine mon­dial de l’Unesco de­puis 1994, il reste un sym­bole fort de l’iden­ti­té ti­bé­taine.

À LEUR MA­JO­RI­TÉ, LES MOINES DÉ­CI­DE­RONT S’ILS VEULENT POUR­SUIVRE, OU NON, LA VIE MO­NA­CALE

Cinq moines no­vices, ap­pe­lés sa­ma­ne­ras, dans le mo­nas­tère de Lay Kyune Depa, dans la ville de Shwe Ngaung, à Taung­gyi (Birmanie). Chez les boud­dhistes, on peut de­ve­nir moine dès l’âge de cinq ans. Avant ses vingt ans, le jeune gar­çon entre au mo­nas­tère en temps que sa­ma­ne­ra (no­vice), lors d’une cé­ré­mo­nie, le « shin­py ». L’évé­ne­ment, qui ap­porte mé­rite et pres­tige, est très im­por­tant pour la fa­mille et pour le vil­lage. Le sa­ma­ne­ra, vêtu d’ha­bits prin­ciers, se rend à la pa­gode, mon­té sur un che­val ou trans­por­té par une voi­ture, ses proches ayant pris soin d’em­por­ter avec eux huit ob­jets in­dis­pen­sables à sa vie dans le mo­nas­tère. À l’ar­ri­vée, après les prières et les voeux, le sa­ma­ne­ra se fait ra­ser la tête et doit ap­prendre les 227 règles dis­ci­pli­naires du code mo­nas­tique, ap­pe­lé Vi­naya, préa­lable à sa fu­ture vie de moine. En­tiè­re­ment libre, il peut à tout mo­ment dé­ci­der de quit­ter le mo­nas­tère. Le plus souvent, il ne reste que quelques se­maines, le temps d’ap­prendre les prin­cipes de bases pour de­ve­nir un bon boud­dhiste.

À 60 km à l’est de Lhas­sa, au mi­lieu des mon­tagnes ti­bé­taines et en­tou­ré de la ri­vière Ju, ce site iso­lé et mé­con­nu de la ré­gion de Nang­chen (Am­do) res­semble à un pa­ra­dis per­du, digne du Shan­gri-La de l’oeuvre de James Hil­ton. Avant 1959, le pe­tit mo­nas­tère de Ga­deng comp­tait 70 bâ­ti­ments et hé­ber­geait 5 000 moines. Qua­rante ans après la ré­vo­lu­tion chi­noise, pen­dant la­quelle il fut ra­va­gé, il se re­lève au­jourd’hui len­te­ment de ses ruines. Hier dé­ser­té, le mo­nas­tère ac­cueille dé­sor­mais 270 moines qui logent dans trois temples en­tiè­re­ment re­cons­truits. Si­tué à 4 500 mètres d’al­ti­tude, le site est ou­vert aux tou­ristes, mais n’en reste pas moins au­then­tique. Sau­va­ge­rie et beau­té du lieu ren­voient au mythe boud­dhiste de Sham­ba­la, un pays my­thique et se­cret où l’ac­cès se­rait ré­ser­vé à ceux qui au­raient ac­quis un kar­ma conve­nable. En sor­tant du mo­nas­tère, le par­cours au­tour de la Dro­gri, mon­tagne des pas­teurs, se fait à pied, par la gauche, et offre une vue unique sur la plaine, où convergent cinq ri­vières.

Jus­qu’en 1954, Pu­na­kha était la ca­pi­tale du Bhou­tan, le der­nier royaume boud­dhiste dans l’arc hi­ma­layen. Le fes­ti­val qui se dé­roule dans cette bour­gade du centre du pays, Pu­na­kha Tse­chu, est or­ga­ni­sé en l’hon­neur de Nga­wang Nam­gyal, père de l’État bhou­ta­nais, in­car­na­tion de Pema Kar­po, lorsque ce der­nier réus­sit, en 1639, à bou­ter les forces ti­bé­taines hors du ter­ri­toire qu’il en­tre­pren­dra par la suite d’uni­fier. À l’oc­ca­sion de cette fête, moines et laïcs vê­tus d’ha­bits tra­di­tion­nels, exé­cutent des danses re­li­gieuses dans la cour du

dzong de Pu­na­kha. Pen­dant plu­sieurs jours, une re­cons­ti­tu­tion his­to­rique, jouée de­puis des siècles, est mise en scène avec des guer­riers, des ta­bleaux vi­vants et de la mu­sique. Le fes­ti­val est aus­si l’unique mo­ment de l’an­née où est pré­sen­tée sur les murs du dzong une im­mense ten­ture sa­crée ( thang­ka ou thong­drol) re­pré­sen­tant les di­vi­ni­tés pro­tec­trices du pays.

Fon­dé en 2000, le mo­nas­tère Chung Tai Chan est si­tué dans le dis­trict de Nan­tou à Taï­wan. Il a été des­si­né par C.Y. Lee, l’ar­chi­tecte du Tai­pei 101, le troi­sième plus haut gratte-ciel du monde. Du haut de ses 136 mètres, il est l’un des plus grands mo­nas­tères boud­dhistes. Vi­si­té et ad­mi­ré pour son as­pect contem­po­rain, mais aus­si dé­me­su­ré et luxueux, il n’en est pas moins un lieu hau­te­ment spi­ri­tuel. Il est sur­tout re­con­nu comme un centre in­ter­na­tio­nal de re­cherche aca­dé­mique, cultu­relle et ar­tis­tique du boud­dhisme. Les moines vi­vant dans le Chung Tai Chan y pra­tiquent leur doctrine en uti­li­sant les der­nières tech­no­lo­gies de pointe. Le com­plexe in­tègre no­tam­ment l’Ins­ti­tut boud­dhique Chung Tai, un centre de for­ma­tion de dis­ciples ; il est aus­si à l’ori­gine de plus de 90 centres de mé­di­ta­tion à Taï­wan et à tra­vers le monde. Le mo­nas­tère hé­berge en­fin des ar­tistes taï­wa­nais et in­ter­na­tio­naux, mais aus­si des oc­ci­den­taux qui en­seignent l’an­glais aux moines.

POUR LES TAMANGS NÉ­PA­LAIS, LE CHA­MAN IN­CARNE LA LUTTE HIS­TO­RIQUE DU BIEN CONTRE LE MAL

Dans le vil­lage de Gat­lang, si­tué dans la val­lée de la Tri­su­li, vivent les Tamangs, dont l’ori­gine re­monte au grand exode ti­bé­tain du IXe­siècle de notre ère, lors des per­sé­cu­tions qui sui­virent l’as­sas­si­nat du roi Lang­darme et l’écrou­le­ment de l’em­pire, alors ti­raillé entre la conver­sion au boud­dhisme et les pra­tiques an­ces­trales du bön (re­li­gion pré­boud­dhique). Les croyances lo­cales mé­langent et in­tègrent cha­ma­nisme, ani­misme, boud­dhisme et hin­douisme. Au centre de cette re­li­gion syn­cré­tique, le cha­man ou bon­po, soigne les ma­la­dies et per­pé­tue des ri­tuels tu­té­laires is­sus de la nuit des temps ti­bé­tains. Un autre monde où éso­té­risme et ma­gie com­posent le dé­cor.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.