Le bloc-notes

DE SYL­VAIN TES­SON

Grands Reportages - - Post-Scriptum -

PAS DE HONTE

Je ren­contre les émeu­tiers pro-russes du Don­bass. Ils n’en re­viennent pas de faire l’ou­ver­ture des jour­naux té­lé­vi­sés. À pré­sent que la pro­phé­tie de­bor­dienne sur laSo­cié­té­duS­pec­tacle s’est réa­li­sée, il va pour­tant fal­loir que les agi­tés de l’ère cy­ber­né­tique s’ha­bi­tuent à de­ve­nir des phé­no­mènes mé­dia­tiques glo­baux. Le dra­peau russe flotte de­puis le 6 avril sur le gou­ver­no­rat de Do­netsk, à l’est de l’Ukraine. Le gou­ver­ne­ment de Kiev, nom­mé après les émeutes de Maï­dan, en fé­vrier, s’agite gro­tes­que­ment, lance des ul­ti­ma­tums dans le vent des steppes. Le Pre­mier Mi­nistre, ac­cou­ru ven­dre­di 11avril, n’a même pas osé re­joindre le centre-ville. La ré­vo­lu­tion de Maï­dan, ini­tiée par des blo­gueurs, sou­te­nue par les Oc­ci­den­taux, ap­plau­die par les na­tio­na­listes a ac­cou­ché d’un pou­voir sans au­to­ri­té qui né­glige la part rus­so­phone de sa propre na­tion et as­siste, im­puis­sant, au dé­li­te­ment du pays. Après la perte de la Cri­mée, voi­là l’OPA des pro-russes sur la ca­pi­tale de la ré­gion du Don­bass. Der­rière la double ran­gée de bar­ri­cades, un mi­neur gueule dans la so­no : « nous­ne­vou­lons pasd’un­gou­ver­ne­ment­qui­par­led’int er­di­re­la lan­gue­russe.Cet­te­ré­vo­lu­tion­deKievs’est­fai­te­sans nous ». À l’in­té­rieur du bâ­ti­ment, les mi­li­tants tiennent les quar­tiers. Des jeunes gens pa­trouillent, ca­gou­lés, cock­tails Mo­lo­tov prêts à l’em­ploi. Des vé­té­rans sont ve­nus vé­ri­fier que la « Fin de l’His­toire » est une inep­tie. Une ba­bou­ch­ka monte des seaux

d’eau chaude « pour­les­pe­tits­gars ». Une autre se signe de­vant une icône de Saint-Georges pu­nai­sée à

cô­té d’un graf­fi­ti qui clame « OTAN­horsd’Ukraine ». Une fille à hautes pom­mettes dis­tri­bue de la soupe aux choux dans un bi­don d’alu. À l’Est, la ré­vo­lu­tion a tou­jours des airs de ker­messe. Ces gens ont com­mis le pire des crimes, ils ont der­rière eux le diable blond, le nouvel Ivan, l’ours ter­rible, le re­pous­soir des dé­mo­cra­ties : Pou­tine. À l’Ouest, nos pen­seurs ne sou­tiennent les émeu­tiers que s’ils émettent le voeu de re­joindre le su­per­mar­ché eu­ro­péen. Le soir, des feux s’al­lument sur l’es­pla­nade. On boit de la bière. « Bien­ve­nue,le­Fran­çais!As­seyez-vous: d’après­vos­té­lé­so­nest­des­ban­dits!Pour­tant,nous, nousn’avons­tué­per­sonne ». Un ma­ni­fes­tant cas­qué me mé­nage une place près du foyer. « S’ils­donnent l’as­saut,vous­res­tez?On­re­fait­leNor­man­dieNié­men? »

PAS DE JOIE

Mau­vais temps sur le Don­bass. Quoi de plus poi­gnant que le spec­tacle de la neige qui tombe. On di­rait que le ciel s’en­nuie et dé­chi­quette ma­chi­na­le­ment les nuages en mor­ceaux.

PAS DE LU­MIÈRE

Vi­site dans une mine de char­bon du Don­bass. Le di­rec­teur me fait des­cendre à 900 mètres de pro­fon­deur. Le ma­té­riel est vé­tuste, l’obs­cu­ri­té op­presse. J’avais dé­jà plon­gé dans un ro­man de Zo­la mais ja­mais au sens propre. Il faut prendre place dans un wa­gon­net pour re­joindre la ligne d’ex­trac­tion. Moi qui suis sen­sible au rayon­ne­ment man­tique des pierres ( je crois in­ti­me­ment que les ro­chers, les voûtes captent les plaintes des hommes et les res­ti­tuent en­suite en une lente ir­ra­dia­tion si­len­cieuse), j’en­tends l’écho des la­men­ta­tions des poètes russes que les Tsars d’abord, les So­cia­listes en­suite, en­voyèrent à la mine. Il faut ima­gi­ner l’ai­mable homme de lettre de Saint-Pé­ters­bourg pro­pul­sé sans tran­si­tion des sa­lons lit­té­raire de la Pers­pec­tive Nevs­ki à la ga­le­rie sou­ter­raine de la mine N° 3 du com­plexe de Iou­j­no­dom­bass­kaïa. Et puis j’en­tends le râle des pe­tits che­vaux, ar­ra­chés au so­leil, ar­ra­chés aux

prai­ries et plon­gés dans l’en­fer.

PAS DE CHANCE

Dans le fi­lon de char­bon. La ga­le­rie me­sure un mètre vingt de haut. On pro­gresse cas­sé en deux. D’énormes vé­rins hy­drau­liques sou­tiennent la voûte de schiste. Ils n’em­pêchent pas le pla­fond de s’af­fais­ser dans des cra­que­ments hor­ribles. Pour la pre­mière fois de ma vie je res­sens ce qu’éprouve l’huître avant que la mâchoire ne la croque.

PAS DE SA­LUT

On sort de la mine. Dans l’as­cen­seur je dis à Sa­sha qui m’a gui­dé à tra­vers cet Ha­dès char­bon­neux : - Il­pa­raît­qu’enA­fri­que­duSud,les­mi­nesde dia­mants­font­trois­ki­lo­mè­tres­de­pro­fon­deur.

- Oui, ré­pond Sa­sha, l’hom­me­doit­beauc oup creu­ser­pour­sa­tis­fai­re­la­femme.

PAS DE JOUIS­SANCE

La le­çon des Stoï­ciens : nous in­ci­ter à jouir de l’ins­tant, ne rien at­tendre de de­main, s’ex­ta­sier des ma­ni­fes­ta­tions du Vi­vant : une branche dans le vent, le re­flet de la lune sur le creux po­pli­té d’une Athé­nienne, la nacre du sillage d’un es­car­got sur le ventre d’une An­glaise rose etc. C’est aus­si la le­çon de Mon­taigne, des sages chi­nois, des jouis­seurs prous­tiens. C’est la chose la plus dif­fi­cile au monde : reconnaître le bien-être dans ses ex­pres­sions les plus humbles, le nom­mer, le sai­sir, le ché­rir. Sa­voir qu’on est en vie, que ce­la ne du­re­ra pas, parce que tout passe et tout s’écoule. Exac­te­ment l’op­po­sé de ce que me confie un mi­neur du Don­bass et qui pour­rait consti­tuer une par­faite explication de la « dif­fi­cul­té d’être » chez les Slaves : « Que­sais-tu

du­so­leil­si­tun’as­pa­sé­téà­la­mine? »

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