WEEK-ENDS EN EU­ROPE

Ca­pi­tale du Nord sué­dois, mais sur­tout ca­pi­tale eu­ro­péenne de la culture 2014, la pe­tite Umeå ap­pa­raît pour la pre­mière fois sous les feux de la rampe. Aux portes de la La­po­nie, on y cultive al­lè­gre­ment un es­prit « nou­velle fron­tière ».

Grands Reportages - - La Une -

En ce 25 juin 1888, pas un ha­bi­tant d’Umeå n’au­rait mi­sé une cou­ronne sur l’ave­nir de la ville. Elle n’était plus qu’un amas de ruines fu­mantes, après un incendie dé­vas­ta­teur. Fait ex­tra­or­di­naire, la même mésa­ven­ture était ar­ri­vée, exac­te­ment le même jour, à une autre ville, Sund­svall, 200 ki­lo­mètres plus au sud. À y bien re­gar­der, ce­la res­sem­blait à une forme de ma­lé­dic­tion. Va­lait-il la peine de re­cons­truire ? 126 ans plus tard, la ré­ponse ne fait pas de doute : oui ! Umeå a fait mieux que sur­vivre : elle s’est em­bel­lie et a pros­pé­ré. Son bâ­ton de ca­pi­tale eu­ro­péenne de la culture 2014 (avec la let­tone Ri­ga) le prouve am­ple­ment – c’est un hon­neur ra­re­ment concé­dé à des villes de si pe­tite taille. Umeå, dans une Eu­rope af­fli­gée par la mo­ro­si­té, semble sym­bo­li­ser le dy­na­misme des pays neufs : 120 000 ha­bi­tants en 2014, mais 200 000 at­ten­dus en 2050. Une uni­ver­si­té qui n’a pas en­core fê­té son de­mi-siècle (la pre­mière fa­cul­té, celle de chi­rur­gie den­taire, a ou­vert en 1965),

ICI, QUAND LES RI­VIÈRES SONT GE­LÉES ET LES VOI­TURES GRIP­PÉES, LE RENNE A TOU­JOURS SAU­VÉ LA MISE

mais qui ac­cueille dé­sor­mais 33 000 étu­diants. Un col­lège de de­si­gn tout neuf (Umeå Ins­ti­tute of De­si­gn), mais dé­jà élu meilleur du monde en 2012. Les édiles, por­tés par ces chiffres, semblent avoir la force avec eux… « Le pro­jet de ca­pi­tale eu­ro­péenne a été lan­cé en 2007, ex­plique Mar­ga­re­ta Ling, la co­or­di­na­trice. Par­mi les villes sué­doises, notre can­di­da­ture es­tar­ri­vée en fi­nale, contre celle de Lund. L’en­semble du ju­ry a vo­té pour Umeå, sans doute sé­duit par notre ma­nière de faire par­ti­ci­per les ha­bi­tants et de mettre en re­lief la culture sa­mi. » Car Umeå, ca­lée à une la­ti­tude où l’on vit de vraies nuits blanches en été, a la par­ti­cu­la­ri­té d’avoir une im­por­tante po­pu­la­tion sa­mi, ces au­toch­tones du grand Nord, ré­par­tis sur quatre pays (outre la Suède, la Nor­vège, la Rus­sie et la Fin­lande).

Ici, dans le Väs­ter­bot­ten (la ré­gion « à l’ouest du golfe de Both­nie »), quand les ri­vières et les lacs sont ge­lés, quand les voi­tures sont grip­pées et les ba­teaux fi­gés, ce sont les rennes qui ont tou­jours sau­vé la mise. Com­bien de rennes ? « Ne­po­sez ja­mais cette ques­tion à un Sa­mi, ré­pond El­la­ca­rin Blind, une re­pré­sen­tante de la com­mu­nau­té. C’est comme lui de­man­der dev ous­di­vul­guer­son comp­teen­banque. » Com­bien de Sa­mi, alors ? La ré­ponse est tout aus­si in­dé­cise car il n’est pas fa­cile de comp­ta­bi­li­ser cette po­pu­la­tion très mo­bile. Si huit mille per­sonnes sont of­fi­ciel­le­ment en­re­gis­trées dans le pays, on éva­lue la com­mu­nau­té à 20 000 âmes, moins qu’en Nor­vège (40 000) mais da­van­tage qu’en Fin­lande (6 000) et en Rus­sie (2 000). Si la langue sa­mi n’est pas riche en termes tech­niques, elle a plé­thore de mots pour dé­fi­nir les par­ti­cu­la­ri­tés lo­cales : la neige, le vent, la taille des pois­sons ou, évi­dem­ment, les cycles du renne, l’ani­mal fé­tiche. C’est lui qui rythme la vie des Sa­mis et qui a ins­pi­ré les huit sai­sons de l’an­née cultu­relle. Renne qui naît en mai, renne que l’on abat en sep­tembre, renne qui s’ac­couple en oc­tobre, renne que l’on trans­porte en ca­mion vers les fo­rêts en no­vembre, renne qui donne tout à l’homme – son poil, ses ten­dons, ses boyaux, sa viande. Ce sand­wich de renne fu­mé au bou­leau était vrai­ment dé­li­cieux… Ici, dans le musée en plein air Gamm­lia, on peut en­trer dans une hutte, ad­mi­rer les bar­rières tres­sées et l’art tex­tile. Ou en­core dé­cou­vrir ces planches avec les­quelles les Sa­mi se dé­pla­çaient sur les im­men­si­tés blanches : à une époque où les py­ra­mides n’avaient pas en­core été construites, ils avaient dé­jà des skis ! La plus an­cienne paire du monde, trou­vée en 1924 et da­tée de 5 200 avant J.-C., en fait foi. Au­tant dire que lors­qu’il s’est agi de cou­rir la Va­sa­lop­pet, la course folle d’un roi (Gus­tave Va­sa) vou­lant li­bé­rer son pays du joug danois en 1520, les lo­caux étaient bien en­traî­nés…

À vrai dire, Umeå n’a pas connu ces grandes

heures. À l’époque, elle n’était qu’un point sur la carte, dans l’at­tente de sa fon­da­tion en 1622 par Gus­tave II Adolphe. Quatre siècles plus tard, le pas­sé est dû­ment ho­no­ré – sous la forme d’une sta­tue du grand roi, ar­ti­san de la puis­sance sué­doise, ou par ces om­ni­pré­sents bou­leaux, pa­ra­vents contre les in­cen­dies à ré­pé­ti­tion. Mais c’est plu­tôt le pré­sent qui mo­tive la po­pu­la­tion. Fièvre du jeu­di et du sa­me­di soir pour les étu­diants qui s’en­tassent dans les bars, fièvre des vieilles amé­ri­caines et des Fen­der – on trouve ici les plus belles car­ros­se­ries de Scan­di­na­vie et un musée de la gui­tare élec­trique unique au monde -, fièvre de l’art contem­po­rain avec un musée flam­bant neuf et l’étonnant parc de sculp­tures d’Ume­da­len où voi­sinent Louise Bour­geois, Anish Ka­poor et Jaume Plen­sa. « Et même fièvre de la cre­vette! » plai­sante notre am­phi­tryon Ta­pio Ala­kor­ko, res­pon­sable à l’Uni­ver­si­té, qui a es­sayé de nous rendre plus in­tel­li­gible cette ville to­nique. Pen­dant les courts mois d’été, une croi­sière-dî­ner mène d’Umeå jus­qu’à la mer. Les convives ad­mirent le dé­fi­lé des grands arbres sur les berges en dé­vo­rant des sa­la­diers en­tiers de crus­ta­cés… Avec ses 90 na­tio­na­li­tés dif­fé­rentes, avec son âge moyen de 38 ans, avec sa fré­né­sie de construc­tion et son taux de chô­mage par­mi les plus bas d’Eu­rope, la ville bâ­tie sur les berges de l’Umeål­ven est pour beau­coup un vé­ri­table la­bo­ra­toire. C’est peut-être la rai­son pour la­quelle Stieg Lars­son, l’au­teur de Millennium, qui y pas­sa sa jeu­nesse, et noir­cit des cen­taines de pages au ca­fé Kon­di­to­ri Mek­ka, a choi­si de fa­çon­ner son hé­roïne Lis­beth Sa­lan­der sur le mo­dèle des filles du coin…

Face au tout nou­veau bâ­ti­ment du musée de l’Uni­ver­si­té (Bild­mu­seet),

l’im­pres­sion­nante pince à linge de l’ar­tiste turc Meh­met Ali Uy­sal.

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