CÔTE OUEST L’ap­pel de la mer

Grands Reportages - - Spécial Europe Suède -

À quelques en­ca­blures de la très ur­baine Gö­te­borg, d’où par­tirent au­tre­fois les émi­grants pour l’Amé­rique, la na­ture sau­vage re­prend vite ses droits. Sur le lit­to­ral Ouest, la Suède dé­fend ja­lou­se­ment son âme océa­nique contre le tou­risme de masse.

C’est une pe­tite mai­son rouge sur la col­line… et la mer à ses pieds : le rêve de tout Sué­dois nor­ma­le­ment consti­tué. Au­tre­fois, ces ca­banes de pê­cheurs ne coû­taient rien et pas un bour­geois de Gö­te­borg n’au­rait son­gé à y pas­ser le week-end. Au­jourd’hui que la pêche ar­ti­sa­nale est en dé­clin et que le tou­risme a rem­pla­cé les in­dus­tries de la mer, elles s’ar­rachent – comme à Olé­ron ou dans les Hamp­tons. Si la Suède n’a pas les pay­sages tour­men­tés des fjords nor­vé­giens, la côte Ouest est ce qui s’en ap­proche le plus : un lit­to­ral dé­cou­pé, des tron­çons sau­vages et le vent du large qui fouette, même s’il ne s’agit pas de l’At­lan­tique ou­vert, mais du bras de mer qui sé­pare les deux pays. Avant de par­tir à sa dé­cou­verte, rien de tel qu’un stage d’ini­tia­tion à Gö­te­borg. La ville par­tage avec Umea d’avoir été fon­dée par le même roi pion­nier, Gus­tave II Adophe au dé­but du XVIIe siècle. De­puis, elle n’a ja­mais re­nié son ou­ver­ture sur la mer, et est au­jourd’hui le port le plus ac­tif de Scan­di­na­vie : un tra­fic de 11 000 na­vires en 2013 pour 38mil­lions de tonnes de fret. Des car­gos et des contai­ners à perte de vue,

LA MER EST TRÈS CHÈRE AU COEUR DES SUÉ­DOIS : PÊCHE, COM­MERCE OU EN­CORE PLAI­SANCE RYTHMENT LA VIE

les sil­houettes mé­tal­liques des grues et des ponts trans­bor­deurs, 24 ki­lo­mètres de quais et 30% du com­merce ex­té­rieur de la Suède. Pas étonnant que la bière lo­cale s’appelle Ocean… Au mar­ché aux pois­sons, on croit en­trer dans une ca­thé­drale : des mon­tagnes d’écre­visses et de ho­mards, des ava­lanches de ha­rengs. Et, là-haut, à l’étage, dans son res­tau­rant Ga­briel, Jo­han Malm qui couve du re­gard ses mol­lusques fé­tiches. Il est jeune, mais n’est pas no­vice en la ma­tière : en 2012, il a été sa­cré cham­pion du monde des ou­vreurs d’huîtres : 30 co­quilles dé­ca­de­nas­sées (pro­pre­ment !) en 3 mi­nutes 37. En vé­ri­té, la pas­sion des Sué­dois pour la mer ne passe pas que par la gas­tro­no­mie : c’est, au monde, le peuple qui compte le plus de ba­teaux par ha­bi­tant. Dé­vi­der le fil conduc­teur de cet amour mène for­cé­ment vers les criques du Hal­land et du Bo­huslän, vers les phares et ba­lises… et vers les îles. Quelques pas­sion­nés de car­to­gra­phie et d’arith­mé­tique en ont fait le dé­compte : pas moins de 11 000 ! Il est vrai qu’il ne s’agit le plus souvent que de mi­nus­cules confet­tis de gra­nite rose po­sés sur la mer bleue. Au nord de Gö­te­borg, le Bo­huslän, qui s’étend jus­qu’à la fron­tière nor­vé­gienne, s’en tire avec la part du lion. Par­mi ses 8 000 îles et îlots, cer­tains ont eu leur heure de gloire, comme Mars­trand, où le roi Charles X Gus­tave édi­fia une for­te­resse en 1685, ou Kla­de­shol­men, qui fut le ber­ceau de la pêche au ha­reng. D’autres ont ac­quis avec le temps un autre pou­voir d’at­trac­tion : Kä­ringön, avec ses jar­dins qui ont conser­vé le charme du XIXe siècle, ou l’ar­chi­pel des Kos­ter, coeur d’un parc ma­rin où l’on a re­cen­sé 12 000 es­pèces dif­fé­rentes dans les dif­fé­rents règnes de la na­ture. Sur la côte, les vil­lages re­gardent tous la mer : Ly­se­kil et Smö­gen aux mai­sons de cou­leur, ou Greb­bes­tad, où le so­lide Lars Karls­son, après nous avoir em­me­nés ra­mas­ser les ca­siers avec son pe­tit cha­lu­tier, nous conte un de ses ex­ploits : « Le 11 fé­vrier 2010, Paul Bo­cuse était in­vi­té pour la re­mise d’ un prix, le jourdes on 84e an­ni­ver­saire. Il a de man­dé 200 huîtres pour le dî­ner à Gö­te­borg. Mais la mer était ge­lée! J’ai fait un trou et j’ai­plon­gé. » Pour­quoi com­pli­quer les choses simples ? Il est tard, la nuit est épaisse. Au­ra-t-on vrai­ment en­vie de pas­ser la soirée sur les quais si­len­cieux de

Fjäll­ba­cka, dans le cli­que­tis si­nistre des mâts ? En vé­ri­té, le vil­lage est char­mant, mais son en­fant la plus cé­lèbre ne lui a pas fait la meilleure des pu­bli­ci­tés. En le choi­sis­sant comme cadre de ses ro­mans noirs, Ca­mil­la Läckberg, qui lui est sin­cè­re­ment at­ta­chée, a don­né une drôle de no­to­rié­té à ce pit­to­resque port de pêche ados­sé à la fa­laise. C’est là que des es­prits noirs our­dissent Les­crimes deF­jäll­ba­cka : par le biais de l’adap­ta­tion ci­né­ma­to­gra­phique, les té­lé­spec­ta­teurs vont pou­voir pla­cer ce nom im­pro­non­çable sur une carte… Au­tant s’éva­der et suivre un fan­tôme plus sexy :

ce­lui d’In­grid Berg­man, qui tom­ba amou­reuse de ces lieux lors­qu’elle épou­sa le di­rec­teur de théâtre Lars Sch­midt. Ce­lui-ci l’em­me­na dans son île de Dann­hol­men et elle s’éprit tant de ces ré­cifs bat­tus par les vagues qu’elle choi­sit d’en faire sa der­nière de­meure. En­core plus loin, se dresse la tour de guet des îles Vä­deröar­na, sen­ti­nelle rouge qui a sau­vé des cen­taines de vies. Les Vä­deröar­na ou, en tra­duc­tion lit­té­rale, les îles­duTemps ou îles de la Mé­téo : un nom pré­des­ti­né, sous les coups de bou­toir du vent, avec ses ca­nyons de pou­pée où des ma­rins mé­lan­co­liques ont gra­vé leurs ini­tiales, avec ses fjords du Pe­tit Pou­cet où ne peuvent se croi­ser deux Zo­diac. Au som­met de la tour, une ai­mable bé­né­vole aux che­veux ar­gen­tés nous laisse com­pul­ser le livre de bord. On y lit des ré­cits de gros temps, où brille le cou­rage de vé­ri­tables dy­nas­ties de pi­lotes, les Nord­blom et les Sand­mark. Sur cette île qui comp­ta en son époque de gloire 33 ha­bi­tants dont 17 en­fants, 44 mou­tons et 4 vaches, on a re­te­nu le nom d’un ca­pi­taine, Re­né Le Gac, dé­sor­mais do­mi­ci­lié au ci­me­tière de Kville. En ce mois d’août 1871, le pi­lote Ga­briel Sand­mark, tou­jours prêt, sur son es­quif à rames, à ris­quer sa vie pour sauver celle des autres, ne put rien pour lui. Le brick Bru­nelle, qui avait ap­pa­reillé à Lan­nion, s’abî­ma dans cette passe ven­teuse. Au­jourd’hui, le contrôle maritime a été au­to­ma­ti­sé et il y a bien long­temps que l’on n’a pas re­cen­sé de nau­frage. Les clients de l’au­berge ne sont plus des ca­pi­taines de goé­lettes en per­di­tion mais d’in­tré­pides mé­més scan­di­naves qui s’im­mergent sans fré­mir dans l’eau gla­cée, et des écri­vains voya­geurs à la re­cherche de quelque bout du monde…

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