DALÉCARLIE Le songe d’une nuit d’été

Grands Reportages - - Spécial Europe Suède -

En Dalécarlie, au coeur de la Suède, la fête de la Saint-Jean est prise très au sé­rieux. Re­lique des temps vi­kings, elle ras­semble toute la po­pu­la­tion au­tour d’un ri­tuel aux ac­cents païens.

En­fin, c’est le mo­ment de l’érec­tion ! Une fille et dix gar­çons s’ag­glu­tinent et poussent des « han

han ». Leur ef­fort se re­nou­velle sous les yeux de la foule at­ten­tive. Ça y est, il est dres­sé ! On ap­plau­dit, le vio­lon gé­mit plus fort que ja­mais et l’on se lance dans de fré­né­tiques rondes de danse. On l’au­ra com­pris : rien de gra­ve­leux dans cet évé­ne­ment, il s’agit juste de l’élé­va­tion du ma­js­tang. Comme pour chaque fête de la Saint-Jean… Dans les vil­lages de Dalécarlie, au­tour du 21 juin, les ha­bi­tants fêtent ain­si le re­tour de l’été et cé­lèbrent le cycle éter­nel de la vé­gé­ta­tion : en dres­sant un tronc, image de la fer­ti­li­té, au­quel sont at­ta­chés di­vers sym­boles com­po­sés de fleurs tres­sées. La cou­ronne évoque l’éter­ni­té, les flèches en­tre­croi­sées la cou­ra­geuse dé­fense du ter­ri­toire contre les as­pi­ra­tions des Danois au temps de Gus­tave Va­sa, et le coq, la sur­veillance ta­tillonne du ter­ri­toire com­mu­nal. Cer­tains mâts me­surent plus de 25 mètres de hau­teur et sont réuti­li­sés pen­dant un bon siècle. Taillés dans le tronc d’un sa­pin, ils peuvent peser jus­qu’à 800kg.

LA DALÉCARLIE, PLUS QUE L’UR­BAINE STOCK­HOLM, PLUS QUE LA RUDE LA­PO­NIE, TRA­DUIT L’ÂME DE LA SUÈDE

Les le­ver, sous l’au­to­ri­té d’un maître de cé­ré­mo­nie, re­pré­sente un travail dé­li­cat, qui doit être me­né au mil­li­mètre près. Il est dé­jà ar­ri­vé que ces lourds pi­liers, pour­tant ca­lés sur des at­telles en bois au mo­ment de leur mon­tée, s’en échappent et blessent gra­ve­ment les ha­leurs. Dans un pays mo­derne, laïc et peu por­té sur un

chau­vi­nisme exa­cer­bé, on est sur­pris par le sen­ti­ment d’unis­son : la po­pu­la­tion est pré­sente en masse, avec les mêmes cos­tumes que l’on voit sur les ta­bleaux d’An­ders Zorn peints à la fin du XIXe siècle. Re­din­gotes noires et chaus­settes à pom­pons rouges pour les hommes, jupe noire, che­mise blanche, ta­blier rayé et coiffe à fleurs pour les filles nu­biles. « C’est une tra­di­tion très an­cienne, ex­plique un spec­ta­teur ano­nyme. Lorsque l’évan­gé­li­sa­tion a été me­née p ar les mis­sion­naires, pour convaincre les Sué­dois de se­faire bap­ti­ser, il a fal­lu faire des conces­sions. Va pour le bap­tême, à condition quel’ on puisse con ser­ver quelques fêtes païennes! » Dans le pe­tit vil­lage de Hjulbäck, l’homme qui parle sait ce qu’il en est des conces­sions et des né­go­cia­tions : Carl Ce­der­schiöld a été maire de Stock­holm ! Mais comme tous ses com­pa­triotes, il aime à se replonger in­co­gni­to dans cette fer­veur po­pu­laire et bon en­fant, qui se conclut par une ta­blée com­mune - soupe de cham­pi­gnons, ha­rengs à la crème, pommes de terre à l’aneth -, à la mai­son com­mune, la bys­tu­gan. Par­fois, la ma­ni­fes­ta­tion prend une am­pleur in­usi­tée. À Lek­sand, elle ac­cueille 25 000 spec­ta­teurs et est pré­cé­dée par une des­cente de la ri­vière en cos­tumes d’époque, qui rap­pelle le temps où les pa­rois­siens se ren­daient à l’église par voie d’eau. La plus longue nuit de l’an­née, cette nuit de mid­som­mar, pro­met d’être vrai­ment longue. Les ca­nettes de bière cir­culent, les hot-dogs sont dé­bi­tés à la chaîne, les Old­smo­biles sur­bais­sées laissent échap­per des bor­dées de mu­sique. Au­tre­fois, les jeunes filles se bor­naient à mettre un bou­quet de neuf fleurs dif­fé­rentes sous l’oreiller et s’en­dor­maient sa­ge­ment en pen­sant à leur fian­cé… Le vi­si­teur néo­phyte au­rait ten­dance à s’en­fon­cer le plus au Nord pos­sible pour pro­fi­ter des fa­meuses nuits blanches. En réa­li­té, le vrai conser- va­toire de la tra­di­tion du mid­som­mar, qui s’in­ter­cale entre la nuit de Val­pur­gis et ses feux de joie (à la veille du 1er­mai), et les ban­quets de cre­vettes au clair de lune (qui marquent, en août, la fin du court été) est la Dalécarlie. Au nord de Stock­holm, on l’appelle la « Suède en mi­nia­ture ». Au XIXe siècle, Hans Ch­ris­tian An­der­sen, sub­ju­gué par cette Suède ru­rale qu’il connais­sait mal, la dé­cri­vit en termes en­chan­teurs. Quelques dé­cen­nies plus tard, c’est là que Carl Lars­son, peintre ché­ri du pays (om­ni­pré­sent sur les boîtes de cho­co­lat et les cou­ver­tures de ma­nuels sco­laires), trou­va sa Suède idéale - in­té­rieurs en bois clair, jar­dins fleu­ris et fa­milles heu­reuses. Après avoir joué des coudes avec la confré­rie im­pres­sion­niste à Grez­sur-Loing, et s’être bat­tu pour par­ti­ci­per au Sa­lon pa­ri­sien, cette na­ture gé­né­reuse aux vil­lages mo­destes et la­bo­rieux lui pa­rut une sorte de pa­ra­dis sur terre. Phi­lippe De­lerm, avo­cat de la pre­mière gor­gée de bière et autres plai­sirs simples, s’est fait le chantre dans Sund­born (du nom du vil­lage de Lars­son) de cette Dalécarlie mé­con­nue. Plus que l’ur­baine et cos­mo­po­lite Stock­holm, plus que la rude La­po­nie, elle tra­duit l’âme pro­fonde de la Suède, où lors des longues soi­rées d’hi­ver, les femmes bro­daient et pei­gnaient des mo­tifs flo­raux, et les hommes sculp­taient au ca­nif de pe­tits che­vaux de bois. C’est ici que se court la fa­meuse Va­sa­lop­pet (entre Mo­ra et Sä­len) et c’est d’ici, de la mine de cuivre de Fa­lun, qui fut au XVIIe siècle la plus im­por­tante au monde, que pro­viennent les pig­ments rouges qui co­lorent la moi­tié des mai­sons de Suède… Sel­ma La­gerlöf, pre­mière femme prix No­bel de lit­té­ra­ture, fut aus­si sé­duite par la Dalécarlie et ti­ra de l’un de ses mys­tères un grand ro­man po­pu­laire : qu’est-ce qui pous­sa la com­mu­nau­té vil­la­geoise de Nas à émi­grer en bloc à Jé­ru­sa­lem à la fin du XIXe siècle ? À mys­tère, mys­tère et de­mi. Pour­quoi le fa­meux tronc de la nuit de la Saint-Jean, en juin, est-il ap­pe­lé le ma­js­tang, ou « arbre de mai » ? Sans doute parce qu’il est une im­por­ta­tion des pays ger­ma­niques, où il était dres­sé au­tour du 1er mai. Quand les vents na­tio­na­listes soufflent trop fort, même le folk­lore peut être source d’en­sei­gne­ment : l’Eu­rope s’est tou­jours fi­chue des fron­tières…

Le­ver « l’arbre de mai » ou

ma­js­tang : tous les Sué­dois s’y em­ploient… en juin, pour la fête de la Saint-Jean qui marque l’ar­ri­vée de l’été.

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