LA MER, L’AMOUR, LA MORT…

L’iden­ti­té de la Corse, la « cor­si­tude », la « cor­si­té », ces no­tions désem­parent ceux qui vivent en Corse chaque jour, et qui, fi­dèles à la terre où ils ha­bitent, y vivent « à la ma­nière corse ». Sans doute sont-ils corses comme Mon­sieur Jour­dain par­lait

Grands Reportages - - Spécial Corse - TEXTE RO­BERT CO­LON­NA D’ISTRIA

Sa­me­di à mi­di : dé­gus­ta­tion d’our­sins sur le port d’Ajac­cio, au so­leil. Il a fal­lu ré­ser­ver, une table et des dou­zaines d’our­sins, parce que l’en­droit est pris d’as­saut. Il n’y a là, pour ain­si dire, que des Ajac­ciens, conscients de dé­gus­ter des bons pro­duits, de sa­cri­fier à un rite et de par­ta­ger un mo­ment d’éter­ni­té. Ils veulent pro­fi­ter une der­nière fois de ces cu­rio­si­tés de la mer. Au­tre­fois, la sai­son de la pêche des our­sins était dé­fi­nie par les mois en « r », de sep­tembre à avril ; elle s’est au­jourd’hui rac­cour­cie, com­mence avec l’hi­ver et se ter­mine en gé­né­ral le 31 mars, avec des dé­ro­ga­tions, à l’oc­ca­sion, pour une se­maine ou deux sup­plé­men­taires. De sorte que le plai­sir de la dé­gus­ta­tion se double de la conscience d’un privilège su­pé­rieur. Oui, es­timent les at­ta­blés, leur île est un pa­ra­dis. La terre, le maquis pro­curent des splen­deurs ol­fac­tives ir­rem­pla­çables, mais la mer, sur ce plan, n’est pas en reste. Comment dé­fi­nir les our­sins ? Bes­tioles pi­quantes qui gran­dissent dans les ro­chers, que l’on at­trape en plon­geant, et que l’on dé­guste entre amis après les avoir ou­verts avec une grande pince en mé­tal, créée à cet usage. On en dé­guste le co­rail – qui est pa­raît-il l’ap­pa­reil re­pro­duc­teur de l’ani­mal -, à la pe­tite cuiller ou sur un mor­ceau de pain. Avec ou sans vin d’Ajac­cio – avec, c’est mieux -, cure d’iode et d’éner­gie ga­ran­tie. Ceux qui connaissent les our­sins, pour rien au monde ne man­que­raient ces ins­tants, et les autres, pour­vu qu’ils ne soient pas ré­tifs aux pro­duits de la mer, leur trouvent des mé­rites pa­reils à la lan­gouste voire - pour­quoi pas ?- à l’in­imi­table ca­viar. En corse, on appelle les our­sins zi­ni. Le mot est presque iden­tique au mot

ja­po­nais (uni, qui se prononce à peu près de la même fa­çon) : par quel mi­racle éty­mo­lo­gique ? Peu im­porte. À Ajac­cio, le plai­sir de la table se double de ce­lui de la convi­via­li­té. Le charme de ces « our­si­nades » (à ac­ti­vi­té unique, il faut un mot unique) est, au ha­sard de la pe­tite cuiller, de croi­ser dans les pa­rages amis et connaissances, un coif­feur à la re­traite, un conteur, un mé­de­cin en va­cances, un cou­sin, etc. -Bon­jour,com­ment­vas-tu? –Tiens,

Ma­rie-Noëlle… Ajac­cio est un vil­lage ; ce n’est pas le moindre de ses charmes. Et le moindre des charmes de la Corse : tout le monde s’y connaît. Ce qui par­ti­cipe à l’iden­ti­té in­su­laire. L’an­née pro­chaine, on se re­trou­ve­ra à Ajac­cio pour la sai­son des our­sins, à la char­nière en­so­leillée de l’hi­ver et du prin­temps : on re­fe­ra pro­vi­sion de pro­duits ty­pi­que­ment corses, de bons mo­ments, de sou­ve­nirs, et, sans le sa­voir, on don­ne­ra vie, en se fai­sant plai­sir, à l’iden­ti­té in­su­laire.

Sou­ve­nirs des morts

Deuxième ac­ti­vi­té : vi­site dans la mon­tagne à la voi­sine d’une vieille cou­sine, dé­cé­dée la se­maine der­nière, au bout de son âge, presque cen­te­naire. Les quais d’Ajac­cio étaient au so­leil. À une heure de là, à près de 900 mètres d’al­ti­tude, Ca­sa­la­bri­va est dans la brume. L’air est frais. Le brouillard s’agrippe aux som­mets alen­tours et aux branches d’arbres nues. La vue sur la val­lée du Ta­ra­vo et le golfe du Va­lin­co est en par­tie bou­chée. Im­pres­sion fan­to­ma­tique, adap­tée à la cir­cons­tance. At­mo­sphère ma­gique. L’ag­glo­mé­ra­tion est si­len­cieuse, presque vide. Nous phi­lo­so­phons avec Ma­rie, voi­sine de la dé­funte, du même âge qu’elle, ou à peu près.

Le temps qui va. Les vil­lages qui se vident. Les mai­sons qui se ferment les unes après les autres. Sou­ve­nirs. Sur­tout les bons, joyeux et sa­vou­reux, qui rem­plissent l’air de l’éclat de rire de la vieille dame. La vie n’est pas triste. C’est la mort qui l’est. On parle du temps pas­sé. For­cé­ment jo­li. La conver­sa­tion roule en mê­lant al­lè­gre­ment corse et fran­çais. Ma­rie, qui a dé­jà un pied dans l’au-de­là – pas en rai­son de son âge, mais en rai­son d’une pré­dis­po­si­tion na­tu­relle ; elle sait que la vie n’est pas tout en­tière conte­nue dans sa por­tion vi­sible. -, Ma­rie pro­pose à qui en au­rait be­soin de lui « en

le­ver l’oeil ». Le mau­vais oeil, plus pré­ci­sé­ment. Avec de l’huile d’olive, in­can­ta­tions dans la pé­nombre, veilleuses, prières de conju­ra­tion… À l’oc­ca­sion, il fau­dra re­ve­nir. Pour l’heure, nul n’a be­soin des ser­vices de la si­gna­do­ra – celle qui « signe » l’huile, et écarte le mau­vais sort - : nul n’a be­soin de ses ser­vices, parce que dans le si­lence du vil­lage de la mon­tagne, dans le sou­ve­nir de notre gen­tille cou­sine par­tie pour l’autre monde, nous sommes au pa­ra­dis. Autre fa­çon, à la fin de l’hi­ver, de don­ner corps à l’iden­ti­té in­su­laire.

Ré­jouis­sances ter­restres

Après la mer et la mort, l’amour. Sur les contre­forts de l’Al­ta-Roc­ca, Sainte-Lu­cie de Tal­la­no ac­cueille l’une des pre­mières foires ar­ti­sa­nales de l’an­née, dé­diée à l’oliu no­vu, à l’huile nou­velle. Toutes sortes d’ar­ti­sans, com­mer­çants et pro­duc­teurs pro­posent leur sa­vou­reuse mar­chan­dise. Char­cu­te­rie, bis­cuits, fro­mages, confi­tures, et, na­tu­rel­le­ment, huile d’olive, celle de la ré­gion, par­fu­mée, frui­tée, forte et douce à la fois, qui se fa­brique avec des va­rié­tés de fruits propres à la Corse, sur­tout pré­sentes en Corse-du-sud, la gh­jer­ma­na et la zin­za­la, mer­veilleuses pe­tites billes noires qui, pres­sées, vont don­ner nais­sance à un somp­tueux li­quide do­ré… Les ter­rasses de ca­fé sont pleines de monde, cha­cun y va de son casse-croûte ou de son chant. Les hommes po­li­tiques sont per­pé­tuel­le­ment en cam­pagne, ils se montrent, serrent des mains. Les en­fants vont en pro­me­nade à dos d’âne à tra­vers les rues du vil­lage, si pit­to­resques, si bien conser­vées et bien en­tre­te­nues. Vous dites amour ? Amours des pay­sages, d’abord, qui dé­filent, quand on arrive à la lo­ca­li­té, et s’en­chaînent en une ad­mi­rable sym­pho­nie, où mer, maquis et mon­tagne sont mê­lés : Ol­me­to, à flanc de col­line, le golfe du Va­lin­co, Pro­pria­no, Sar­tène, la val­lée du Riz­za­nèse – et l’ex­tra­or­di­naire pont de Spin’a Ca­val­lu (« dos de che­val »), de­puis quelques siècles au mi­lieu des

chênes -, les mon­tagnes de l’Al­ta-Roc­ca, les beaux vil­lages de gra­nit, mas­sifs, in­al­té­rables, ras­su­rants… Amour des pro­duits, en­suite, fruits de la terre et du travail des hommes, dont ef­fec­ti­ve­ment on ap­pré­cie la qua­li­té, pro­duits sa­vou­reux et res­pec­tables, pleins des sa­veurs d’an­tan, des sou­ve­nirs de l’en­fance, et pleins de pro­messes agréables. Mais l’amour qui compte est ce­lui des per­sonnes qu’à l’oc­ca­sion de ces foires on a plai­sir à re­trou­ver. -

Bon­jourMau­rice. – Com­ment­vas-tuRo­bert? – Les abeilles tra­vaillent bien cette an­née ? – Ma­ri­na,

quel­le­joie­de­te­re­voir! – Tuas­goû­té­mes­bei­gnets au­broc­ciu? C’est tout ce­la, une foire ar­ti­sa­nale, des lieux, des pro­duits, des gens, mé­lange unique qui, à son corps dé­fen­dant, par­ti­cipe lui aus­si à la dé­fi­ni­tion de l’iden­ti­té corse. De re­tour à Ajac­cio, le di­manche ma­tin, il faut as­sis­ter, sur le par­vis de la ca­thé­drale, à la bé­né­dic­tion des ra­meaux de palme. La ville réunie vient par­ti­ci­per à la cé­lé­bra­tion de la Se­maine Sainte, et sous forme de palme tres­sée, de pe­tite croix ( cro­cet­ta) ou de ra­meau d’oli­vier, cha­cun vient cher­cher un porte-bon­heur : ac­cro­ché au ré­tro­vi­seur de la voi­ture, sus­pen­du aux murs de la mai­son, ce brin de palme pro­té­ge­ra la mai­son­née jus­qu’au ca­rême pro­chain… Être corse, fi­na­le­ment, ce n’est pas si com­pli­qué : il suf­fit de se lais­ser por­ter par les ha­bi­tudes des siècles pas­sés. Et sur une île, l’ha­bi­tude, souvent, tient lieu de bon­heur.

© Marc Do­zier

Im­plan­tée sur la rive nord du vaste golfe d’Ajac­cio, entre la Gra­vo­na et la pointe de la Parata, la ville d’Ajac­cio bé­né­fi­cie d’une po­si­tion par­ti­cu­liè­re­ment pri­vi­lé­giée, à l’abri sur la côte oc­ci­den­tale de l’île.

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