DES TOUR­MENTS DE LA NA­TURE, NAIT UNE BEAU­TÉ SAU­VAGE ET BRUTE, IR­RÉ­SIS­TIBLE

Grands Reportages - - La Corse En Marchant -

« C'étaient des pics, des co­lonnes, des clo­che­tons, des fi­gures sur­pre­nantes mo­de­lées par le temps, le vent ron­geur et la brume de mer. Hauts jus­qu'à trois cents mètres, minces, ronds, tor­dus, cro­chus, dif­formes, im­pré­vus, fan­tas­tiques, ces sur­pre­nants ro­chers sem­blaient des arbres, des plantes, des bêtes, des mo­nu­ments, des hommes, des moines en robe, des diables cor­nus, des oi­seaux dé­me­su­rés, tout un peuple mons­trueux, une mé­na­ge­rie de cau­che­mar pé­tri­fié par le vou­loir de quel que Dieu ex­tra­va­gant. » Ex­trait de Une­vie, de Guy de Mau­pas­sant. À l'au­tomne 1880, au­réo­lé du suc­cès de Boule-de-Suif, l’écri­vain sai­sit l'oc­ca­sion de re­joindre sa mère alors en cure en Corse. Ce qui l’ins­pire plus que tout, c'est l'om­ni­pré­sente sau­va­ge­rie in­su­laire, comme si la vio­lence des élé­ments était à l’ori­gine de la noirceur des âmes. Ce­la nous vau­dra quelques belles pages, tein­tées de cy­nisme. On est loin du bon sau­vage, cher à Rous­seau, mo­de­lé et « bo­ni­fié » par une na­ture édé­nique. Quoi qu’il en soit, tout com­mence près de l’au­berge des Roches Bleues, sur la route lé­zar­dant entre Por­to et Pia­na. En dé­va­lant vers la mer, on dé­couvre quan­ti­té de blocs à l’éro­sion fan­tas­ma­go­rique, comme la Tête de Chien, ou ce­lui, évi­dé de l’in­té­rieur pour for­mer une co­quille vide ! En bout de course, au terme d’une ba­lade des­cen­dante, on re­joint le Châ­teau-Fort, une pla­te­forme ro­cheuse en en­cor­bel­le­ment sur le Golfe de Por­to, clas­sé patrimoine mon­dial de l’Unesco. Avec ses di­zaines de cairns vo­tifs, d’ins­pi­ra­tion boud­dhique ou sim­ple­ment or­ne­men­taux, le spec­tacle de­vient ma­gique au cou­chant… En re­mon­tant, on peut suivre à pied la route qui se fau­file dans une fo­rêt pé­tri­fiée, dé­voi­lant tout un bes­tiaire hal­lu­ci­né, jus­qu’au taf­fo­nu en forme de coeur, qui an­nonce bien­tôt le stade de Pia­na. Dé­marre alors un autre type de ran­don­née, au­tre­ment plus « al­pine », qui va nous conduire au plus fan­tas­tique bel­vé­dère qui soit sur le Golfe : le Ca­pu d’Or­tu. À près de 1 300 mètres, c’est le re­lief qui conjure pro­ba­ble­ment le mieux l’ap­pel­la­tion de « mon­tagne dans la mer », en Corse ! Sa face nord sur­plombe, lit­té­ra­le­ment, les eaux pro­fondes de la Mé­di­ter­ra­née, et une seule ran­don­née per­met de pas­ser des dou­ceurs lit­to­rales au cadre dé­jà sé­vère de la moyenne mon­tagne. Le che­min em­pier­ré, fa­cile mais casse-pattes, monte d’abord tran­quille­ment le long du ruis­seau de Piaz­za Mo­nin­ca, puis à tra­vers une pi­nède, via une li­ta­nie de la­cets. Plus haut, on re­joint la Boc­ca di Piaz­za, le che­mi­ne­ment de­vient plus ro­cheux, et le ba­li­sage est as­su­ré par des cairns. Quan­ti­té d’iti­né­raires foi­sonnent vers le som­met et ses trois ai­guilles re­mar­quables bap­ti­sées E Tre Si­gnore, les Trois Messieurs, splen­dides élan­ce­ments de rhyo­lite, d’as­pect do­lo­mi­tique ! Il s‘agi­ra de res­ter vi­gi­lant et de suivre tou­jours l’iti­né­raire le plus évident, tra­ver­sant d’abord vers la gauche pour pas­ser une brèche, lon­geant en­suite d’in­so­lites taf­fo­ni, pour s’at­ta­quer au der­nier rai­dillon, zig­za­guant entre les blocs et les es­car­pe­ments suc­ces­sifs, en s’ai­dant par­fois des mains, pour par­ve­nir au som­met sans trop de mal. L’ho­ri­zon se livre alors, dé­voi­lant d’un cô­té une côte tur­bu­lente et écar­late, fes­ton­née de caps tran­chants et d’anses dé­bon­naires, avec la ma­rine de Por­to comme une ma­quette, et de l’autre, la ri­bam­belle de som­mets du Nio­lo, avec le Cin­to en­core en­nei­gé en tête de gon­dole.

Les ai­guilles des Tre Si­gnore, contem­plées de­puis le som­met du Ca­pu d’Or­tu (1 300m), fan­tas­tique bel­vé­dère sur le golfe de Por­to.

La Corse deGuyde Mau­pas­sant,nou­vel­le­set ré­cits, Adi­tionsAl­bia­na,2007.

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