VOYAGE AU PAYS DES TROLLS

Grands Reportages - - La Corse En Marchant - PAR GIANUCCIO

La mon­tagne de Cagna reste l’une des plus énig­ma­tiques de Corse. Ul­time mas­sif in­su­laire vers le sud, elle garde, mal­gré son al­ti­tude mo­deste de 1 300 m, une phy­sio­no­mie aus­tère, voire fa­rouche de bar­rière im­pre­nable. Ne pos­sé­dant pas d’axe de pé­né­tra­tion com­mode, à l’écart du GR 20 et des Mare à Mare, elle pré­sente aus­si un dé­nue­ment spé­ci­fique entre landes bo­réales et sa­pi­nières pri­maires, lui confé­rant son as­pect ori­gi­nal, ac­cen­tué par la désa­gré­ga­tion ro­cheuse du gra­nit en chaos de boules em­pi­lées se dé­ver­sant comme de la lave. À son ex­tré­mi­té mé­ri­dio­nale, une sil­houette ca­rac­té­ris­tique for­mée par de gi­gan­tesques blocs em­pi­lés de fa­çon pré­caire à la ma­nière d’un bil­bo­quet géant, monte la garde : le fa­meux « Homme de Cagna », vi­sible de très loin. Le mas­sif étant en outre la proie de brouillards aus­si te­naces que fré­quents, la tra­di­tion vou­lait que lorsque les pê­cheurs de co­rail en mer re­mar­quaient que cette sen­ti­nelle ro­cheuse dis­pa­rais­sait dans les nuages, un grain était im­mi­nent et il était temps de ren­trer au port. C’est ma troi­sième ten­ta­tive vers l’Uo­mo, après deux « buts » dus au mau­vais temps puis aux brouillards im­promp­tus, alors qu’il fai­sait beau le long de la côte. Se rendre au pied du bil­bo­quet reste une ran­don­née, si­non dif­fi­cile, du moins ori­gi­nale et lu­dique, dans un cadre tan­tôt aus­tère, tan­tôt ro­man­tique. Un sen­tier as­sez « at­mo­sphé­rique » dé­marre au ni­veau du ré­ser­voir mu­ni­ci­pal du pe­tit bout du monde qu’est Gianuccio, se hisse dans un val­lon fo­res­tier et dé­bouche sur un pe­tit plateau vers 900 m d’al­ti­tude, d’où l’on dé­couvre en­fin de près notre étrange ob­jec­tif. Pins ma­ri­times et chênes verts s’es­pacent, bruyères ar­bo­res­centes et fou­gères prennent le re­lais. Dé­marre alors un long gym­kha­na qui contourne par le nord l’im­mense chaos ro­cheux ; se fau­fi­lant entre les blocs en sui­vant une ligne de cairns. Un cra­que­ment sou­dain : j’ai juste le temps d’aper­ce­voir un san­glier, sombre et tra­pu comme un pé­ca­ri, dé­ta­ler dans les four­rés. Vers 1 150 mètres, on bi­furque plein sud pour se rap­pro­cher du bil­bo­quet. Au loin, on dis­tingue sans peine le cou­sin de Cagna, l’Uo­mo d’Ovace, autre em­pi­le­ment an­thro­po­mor­phique, ra­re­ment vi­si­té car mé­con­nu et si­tué dans un lieu plus re­ti­ré. Et lé­gè­re­ment à droite, la py­ra­mide ca­rac­té­ris­tique de la Pun­ta di Mo­na­cu. C’est ici que le 10mai 1944, se cra­sha un bom­bar­dier de l’ar­mée US qui par­ti­ci­pait à la cam­pagne d’Ita­lie, avec ses cinq per­son­nels d’équi­page, por­tés dis­pa­rus pen­dant plus de soixante ans. Le lieu de l’ac­ci­dent res­ta mys­té­rieux, jus­qu’à ce qu’en 2004, une en­quête n’en ré­vèle les co­or­don­nées pro­bables, et qu’une mis­sion mi­li­taire amé­ri­caine ne soit man­da­tée pour ra­tis­ser la mon­tagne de Cagna. Les corps furent fi­na­le­ment re­trou­vés et ra­pa­triés aux USA en sep­tembre2005, soixante-et-onze ans après le drame ! C’est à vue qu’on ef­fec­tue les der­niers mètres, sau­tant de bloc en bloc. Il s’agit de se his­ser en­fin sur une pla­te­forme ro­cheuse, au plus près de l’homme de pierre, qui montre à cet en­droit son plus beau pro­fil et semble sur le point de va­ciller. Il fal­lut at­tendre 1970, pa­raît-il, pour qu’une cor­dée al­le­mande ne réus­sisse à en gra­vir la « tête » som­mi­tale de dix mètres de dia­mètre, grâce à un in­gé­nieux sys­tème de grap­pins. La corde qui re­lie la boule au bil­bo­quet bien sûr !

Le plateau de Cagna, pe­tit mas­sif en­cla­vé à la mé­téo im­pré­vi­sible, se ca­rac­té­rise par des ro­chers en boules ; d’autres au contraire ar­borent des pro­fils d’ha­me­çons.

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