BO­NI­FA­CIO LA SEN­TI­NELLE

APRÈS BO­NI­FA­CIO, PLUS RIEN. OU PRESQUE. SI CE N’EST LE VER­TIGE HO­RI­ZON­TAL DE LA GRANDE BLEUE.

Grands Reportages - - Corse Des Villes -

Per­chée sur une fa­laise cal­caire entre ciel et mer, Bo­ni­fa­cio trône comme une sen­ti­nelle sur la Mé­di­ter­ra­née. L’ul­time com­mune de France avant le ver­tige de la Grande Bleue.

« Bo­ni­fa­cio, ca­pi­tale pit­to­res­que­de­la Corse ». De la for­mule fi­ne­ment ci­se­lée de Paul Valery, la pe­tite com­mune de près de 3 000 ha­bi­tants a fait sa maxime. Per­ché sur sa veine cal­caire comme un trait d’union entre la terre et la mer, le vil­lage ne manque pas, il faut le reconnaître, de ca­rac­tère. Cer­née par la Mé­di­ter­ra­née qui se fau­file dans une en­taille pro­fonde taillée dans les mu­railles crayeuses, la « cité des fa­laises » semble ac­cro­chée aux portes du ver­tige. « Cet­te­po­si­tion­do­mi­nante, les­pied­sdans­le­sem­brun­set­les­fe­nê­tre­sauvent, convient­par­fai­te­men­tau­village » pré­cise Jean Ti­mon, le ca­pi­taine d’un ca­ta­ma­ran qui croise chaque sai­son dans ces eaux tur­quoise en ob­ser­vant les mai­sons sus­pen­dues à plus de soixante mètres au-des­sus de l’eau. « Il­fal­lai­tun­si­te­de­cette am­pleur­pour­la­com­mu­ne­la­plus­mé­ri­dio­na­lede France. » Géo­gra­phi­que­ment et sym­bo­li­que­ment, Bo­ni­fa­cio marque en ef­fet la fin des terres de France. Comme une sen­ti­nelle sur la Mé­di­ter­ra­née, Bo­ni­fa­cio do­mine l’ho­ri­zon et la grande bleue de son cap. Sur les cartes, le vil­lage flirte avec l’Ita­lie, ef­fleu­rant la Sar­daigne de la pointe du feuille­té cal­caire de ses fa­laises. Par temps clair, le Nord de l’île ita­lienne semble tout proche. Mais gare aux illu­sions d’op­tique… Nom­mé bouches de Bo­ni­fa­cio, le dé­troit de onze ki­lo­mètres de large qui sé­pare la Corse des terres ita­lienne est par­ti­cu­liè­re­ment re­dou­té des na­vi­ga­teurs pour ses cou­rants vio­lents et ses ro­chers sour­nois. Mal­gré sa si­nistre ré­pu­ta­tion, cet es­pace maritime a vu ré­cem­ment la créa­tion du parc ma­rin in­ter­na­tio­nal des bouches de Bo­ni­fa­cio (PMIBB). Inau­gu­rée le 7dé­cembre 2012 par le pré­fet de Corse, cette ré­serve réunit deux grandes aires ma­rines pro­té­gées : la ré­serve na­tu­relle des Bouches de Bo­ni­fa­cio en France et le parc na­tio­nal de l’Ar­chi­pel de la Mad­da­le­na en Ita­lie. Dans le cadre d’un col­loque or­ga­ni­sé le 26oc­tobre 2013 à Ajac­cio, l’an­cien mi­nistre de l’en­vi­ron­ne­ment Phi­lippe Mar­tin a même an­non­cé qu’une de­mande com­mune des États fran­çais et ita­lien se­rait dé­po­sée au­près de l’Unesco afin de voir le parc ma­rin clas­sé sur la liste du patrimoine mon­dial. Une vé­ri­table re­con­nais­sance « du­ca­rac- tè­reex­cep­tion­nel­des­pay­sages,de­la­qua­li­tédes fond­ssous-ma­rins,de­la­ri­chesse des éco­sys­tèmes, tant­du­cô­té­cor­se­que­du­cô­té­sarde » pré­cise le com­mu­ni­qué du Mi­nis­tère de l’éco­lo­gie. Le parc compte en ef­fet plus de 2 000 es­pèces ani­males et vé­gé­tales ré­per­to­riées, dont plus de 400 es­pèces pro­té­gées. Do­mi­nant cette na­ture pré­ser­vée, la for­te­resse mil­lé­naire a été fon­dée par la Ré­pu­blique de Gêne afin de pro­té­ger le com­merce gé­nois. Souvent menacé et tou­jours re­mar­qua­ble­ment dé­fen­du, le Bo­ni­fa­cio d’au­jourd’hui est hé­ri­tier de son pas­sé tu­mul­tueux. Construite sur la fa­laise pour des rai­sons dé­fen­sives à pré­sent ob­so­lètes, la cité n’est plus adap­tée aux exi­gences contem­po­raines. Les es­ca­liers sont raides, les mai­sons dif­fi­ciles d’ac­cès, les ap­par­te­ments étroits. « De­pui­su­ne­di­zai­ned’an­nées,le­sha­bi­tant­sa­ban­don­nent­peuà­peu­la­vieille vil­le­peu­com­mode. » constate ain­si le res­pon­sable de l’Of­fice de Tou­risme, Alex Ro­let. « Ils­pré­fèrent ha­bi­ter­la Ma­ri­neau­tour­du­por­tou­des­mai­sons plus­pra­ti­ques­dans­le­sen­vi­rons… » Force est de reconnaître que la pres­sion tou­ris­tique est forte. Très forte. « Pour­com­prendre Bo­ni­fa­cio,il faut­com­pa­rer­le­vil­la­gele15aoû­tetle15­fé­vrier! » ex­plique Jean-Hugues Étienne, l’un des qua­rante pê­cheurs du port. « L’hi­ver,c’est un­vil­la­ge­très cal­meetl’été,c’es­tu­ne­ville tou­ris­ti­que­hy­per­ac­tive. » Dif­fi­cile d’ap­pré­cier vé­ri­ta­ble­ment le vil­lage à la haute sai­son. Tra­di­tion­nel­le­ment, les vi­si­teurs flânent jus­qu’à se perdre dans les ruelles étroites et des­cendent le fa­meux es­ca­lier du Roi d’Ara­gon. Aus­si étroites qu’im­pres­sion­nantes, ses 187 marches semblent se je­ter dans la mer. La lé­gende ra­conte que l’es­ca­lier au­rait été creu­sé en une nuit lors du siège de Bo­ni­fa­cio en 1 420 par les sol­dats du roi Al­phonse le Ma­gna­nime. Mais se­lon les his­to­riens, il a plus vrai­sem­bla­ble­ment été taillé par les moines fran­cis­cains afin de col­lec­ter de l’eau potable si­tuée en contre­bas. « Mer­veilled’architecture, Bo­ni­fa­cio­se­vi­si­te­com­meun­mu­séeà­cie­lou­vert maisn’enest­pas­pou­rau­tan­tun­vil­la­ge­mu­séi­fié. » pré­cise Alex Ro­let « Ily­per­du­reu­ne­vé­ri­ta­ble­vie avec­ses­com­mer­çants, se­sé­co­liers,ses­con­fré­ries re­li­gieuses,ses mé­de­cins… ». Un dé­cor pit­to­resque qui n’a rien d’un dé­cor de théâtre.

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