Le bloc-notes

DE SYL­VAIN TES­SON

Grands Reportages - - Post - Scriptum -

LES PLAGES

Quand j’étais à l’uni­ver­si­té de géo­gra­phie, nous étu­dions une dis­ci­pline qui s’ap­pe­lait la « so­cio­to­po­gra­phie ». Je crois qu’on em­ploie au­jourd’hui le terme de « géo­gra­phie so­ciale ». Il s’agis­sait d’étu­dier la ré­par­ti­tion des classes so­ciales dans l’es­pace, dans les quar­tiers des villes et même dans les dif­fé­rents étages d’un immeuble. De­puis, je suis très at­ten­tif à cette grille d’observation des choses. On peut faire de la so­cio­to­po­gra­phie en mu­sar­dant, le nez au vent. Ain­si, au cours de deux sé­jours sur des plages res­pec­ti­ve­ment lan­daises et bre­tonnes, ai-je pu en­tendre des pa­rents gour­man­der leurs en­fants : À Bis­ca­rosse : « Ké­vin,tes­tongs! » À Per­ros-Gui­rec : « Ma­rie-Bé­ré­nice, le­serre-tête! »

LE PRINCE

Après la dé­faite du par­ti ma­jo­ri­taire aux élec­tions eu­ro­péennes, le Pré­sident s’est iso­lé dans son bu­reau de l’Ély­sée pour en­tre­prendre le re­dé­cou­page ré­gio­nal de la France. Il a ajou­té ain­si une il­lus­tra­tion sai­sis­sante à la fresque ar­ché­ty­pique uni­ver­selle de ces sou­ve­rains désa­voués qui, au som­met de la tour, ré­parent des hor­loges, consultent leur col­lec­tion de vases chi­nois, nour­rissent les bé­bés cro­co­diles ou en­tre­prennent de re­des­si­ner la carte.

L’EU­ROPE

C’est une pe­tite pé­nin­sule à l’ouest de l’Eu­ra­sie. Son cli­mat lui a confé­ré une ri­chesse agreste unique. C’est un jar­din mi­nu­tieu­se­ment culti­vé, un po­ta­ger agen­cé de­puis des mil­lé­naires, une mo­saïque de pay­sages, de ter­roirs. Ir­ri­guée par des sources spi­ri­tuelles grecques, ro­maines, cel­tiques, chré­tiennes, juives, elle a vu naître des sys­tèmes de pen­sée somp­tueux, la plu­part des phi­lo­so­phies po­li­tiques et la ma­jo­ri­té des dé­cou­vertes scien­ti­fiques. Elle a nour­ri des sa­vants qui, pour la pre­mière fois dans l’His­toire de l’hu­ma­ni­té, s’in­té­res­saient à ce qui n’était pas eux-mêmes et dé­si­raient com­prendre, connaître, étu­dier l’Autre. La dé­mo­cra­tie y a été in­ven­tée, ex­pé­ri­men­tée. Au­jourd’hui, on y vit libres. Les plus dé­mu­nis peuvent es­pé­rer une prise en charge gou­ver­ne­men­tale. Des mil­lions de déshé­ri­tés es­saient d’en ga­gner les ri­vages. Elle a conquis le monde et ré­gné sur les peuples. Son mo­dèle a été par­tout ex­por­té, par­tout imi­té. Il sert en­core de ré­fé­rence aux pays qui vivent la tran­si­tion dé­mo­cra­tique. Cet es­pace s’appelle l’Eu­rope. Il pa­raît que les Eu­ro­péens d’au­jourd’hui re­jettent cet hé­ri­tage.

LE RES­SAC

L’Océan est un peu aga­çant à la fin. Chaque vague en fait des tonnes, pour rien.

MA MÈRE

Je veille le ca­davre de ma mère fou­droyée par une crise car­diaque. Au­cune con­so­la­tion dans les mots des uns et des autres. Au­cune con­so­la­tion dans les lettres ami­cales, ni dans l’évo­ca­tion des sou­ve­nirs. Au­cune dans les prières du ma­gni­fique rite orien­tal gré­co-mel­kite pro­non­cé en l’église de Saint-Ju­lienle-Pauvre. Heu­reu­se­ment il y a un baume. Ce sont les der­nières lignes du pre­mier tome de LeJe-ne

sais-quoiet­leP­resque-rien de Vla­di­mir Jan­ké­lé­vitch dont je lui par­lais quelques heures avant sa mort : « C’estl’heure.Ho­ra!Tou­tàl’heure,il­se­ra­trop­tard, car­cet­te­heure-là­ne­du­re­qu’unins­tant.Levent se­lève,c’est­main­te­nan­tou­ja­mais.Ne­per­dez­pas vo­tre­chan­ceu­ni­que­dans­tou­tel’éter­ni­té,ne­man­quez­pas­vo­treu­ni­que­ma­ti­née­de­print emps. » La seule le­çon que nous donnent les morts, c’est de nous hâ­ter de vivre. De vivre plus, de vivre avi­de­ment. De s’échi­ner à un sur­plus de vie. De tout ra­fler. De bé­nir tout ins­tant. Et d’of­frir ce sur­croît de vie à eux, les dis­pa­rus, qui flottent dans le néant, alors que la lu­mière du soir trans­perce les feuillages.

LE BAS­SIN

En Cess­na, ce ma­tin au-des­sus de la dune du Pi­lat. Le bas­sin offre au Pa­ra-club d’Ar­ca­chon l’un des sites de saut les plus gran­dioses du monde. L’avion prend de l’al­ti­tude en sur­vo­lant la fo­rêt, les plages, les bancs de sable, le Cap Fer­ret. On se croi­rait dans un clip de Yann Arthus-Ber­trand. Les pa­ra­chu­tistes n’ont au­cun mé­rite. Vu de là-haut, le monde est si beau qu’on n’éprouve pas d’hé­si­ta­tion à pas­ser par la por­tière pour le re­joindre.

LE CHA­GRIN

S’il est vrai que nous sommes com­po­sés à 80 % d’eau, alors nos larmes sont nos vrais en­fants.

LES CA­LANQUES

Cas­sis. À nou­veau quelques jours, dans cette ca­thé­drale de pierre et de so­leil. Chaque heure pas­sée là, dans le vide, le vent et le pé­tille­ment de la lu­mière sur l’eau est une bé­né­dic­tion, un mo­ment ar­ra­ché à la va­ni­té. Je connais l’en­droit par coeur, chaque grotte, chaque sente, chaque buis­son de len­tisque. De là cette ques­tion : aime-t-on da­van­tage ce que l’on connaît à fond ? J’ai bien peur que oui. Fitz­ge­rald avait rai­son, au dé­but de Gats­by

le­Ma­gni­fique :« Après­tout,pou­rob­ser­ver­la­vie sous­le­meilleur­de­sangles,mieux­vau­tres­terà­la mê­me­fe­nêtre. » J’au­rais donc fait fausse route à voya­ger fé­bri­le­ment pour amas­ser des sen­sa­tions nou­velles, col­lec­tion­ner des im­pres­sions chan­geantes alors que je pou­vais me conten­ter de la­bou­rer sans cesse le connu, le dé­jà-vu, « LeJe-ne-sais-quoietle

presque-rien ».

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