COS­MO­PO­LITE, BER­LIN AT­TIRE DES JEUNES ET DES AR­TISTES GRÂCE À SES LOYERS BAS ET SA VIE NOC­TURNE TRÉ­PI­DANTE

Grands Reportages - - Allemagne -

Ber­lin, 30 ans après le blo­cus » , ti­trait l’ar­ticle de Grands Re­por­tages pa­ru en août 1979. Le blo­cus ? L’écra­sante ma­jo­ri­té des ac­tuels Ber­li­nois n’a pas vé­cu cet épi­sode de l’après- guerre. Bref rap­pel : entre 1948 et 1949, pour contour­ner le blo­cus ter­restre de Ber­lin- Ouest par les So­vié­tiques, les États- Unis et leurs al­liés mettent en place un pont aé­rien qui per­met à la ville de ré­sis­ter. Si­tué dans le quar­tier de Kreuz­berg, l’aé­ro­port de Tem­pel­hof était sa plaque tour­nante. Icône de la guerre froide, le bâ­ti­ment est aus­si un mo­dèle d’ar­chi­tec­ture na­zie dans toute sa dé­me­sure. Dif­fi­cile d’ima­gi­ner plus en­com­brante re­lique. Fer­mé en 2008, Tem­pel­hof n’a pour­tant pas été ra­sé : il s’est mé­ta­mor­pho­sé en un parc de loi­sirs in­for­mel. Sur les pistes en­va­hies d’herbes folles, ga­mins et adultes glissent en rol­lers, wind­surf ou ki­te­surf sur rou­lettes. En plein coeur de la ca­pi­tale, cet im­mense es­pace vert de 380 hec­tares fait le bon­heur de tous : les femmes turques voi­lées y cô­toient les couples ho­mos, les fa­milles y font des bar­be­cues do­mi­ni­caux, les fê­tards des concerts en plein air, les ri­ve­rains des po­ta­gers. Trop heu­reux de s’être ap­pro­priés les lieux, les Ber­li­nois ont re­je­té mas­si­ve­ment, lors d’un ré­fé­ren­dum en mai, un projet immobilier de la mai­rie. Tem­pel­hof est très ré­vé­la­teur de l’es­prit de li­ber­té qui anime Ber­lin de­puis la fin du mur. Et aus­si de la ma­nière fron­deuse et dé­sin­volte avec la­quelle ses ha­bi­tants s’épa­nouissent dans les dé­combres du pas­sé. Croi­sés au ha­sard à Frie­drich­shain, deux al­pi­nistes ama­teurs s’amusent à es­ca­la­der l’un des an­ciens mi­ra­dors d’où les vo­pos, les po­li­ciers de la RDA, sur­veillaient le mur. Sur les bords de la Spree, le grand fleuve de la ville, des ar­tistes ont joyeu­se­ment co­lo­rié l’un des rares ves­tiges du mur, de­ve­nu une ga­le­rie d’art en plein air. Au croi­se­ment de Kreuz­berg et de Mitte, un im­mi­gré turc a construit sa bi­coque sur un terrain lais­sé va­cant par la chute du mur. Au Check­point Char­lie, sur le no man’s land éri­gé de bar­be­lés où chars amé­ri­cains et so­vié­tiques se toi­sèrent, une plage a été amé­na­gée avec des transats et des stands in­vi­tant à dé­gus­ter des cur­ry­wurst. Un mu­sée d’art contem­po­rain, la col­lec­tion Bo­ros, s’est ni­ché dans un bun­ker na­zi. Des clubs de tech­no ont in­ves­ti des bâ­ti­ments in­dus­triels désaf­fec­tés, tel le Ber­ghain, lo­gé dans une cen­trale élec­trique tout en bé­ton ar­mé. Et on ne compte plus les friches ur­baines de­ve­nues des jar­dins com­mu­nau­taires, des squats au­to­gé­rés, des centres cultu­rels al­ter­na­tifs et autres lieux un­der­ground dé­glin­gués. Dé­li­vrée de ses chaînes, la ville re­nais­sante fait triom­pher la vie sur les pe­san­teurs du pas­sé, dont elle s’ef­force d’ef­fa­cer les plaies. La ca­pi­tale al­le­mande n’est sans doute pas belle. Mais ici les sen­sa­tions l’em­portent sur les cartes pos­tales. Comme l’a écrit l’écri­vain hon­grois Imre Ker­tész : « À Ber­lin, je suis par­fois sai­si par le ver­tige ab­surde de l’His­toire. Néan­moins, je ne crois pas qu’il y ait une autre ville en Eu­rope où l’on res­sente aus­si in­ten­sé­ment le pré­sent. » En 1979, le pré­sent de Ber­lin était plus an­gois­sé. Di­vi­sée entre l’Est et l’Ouest, écar­te­lée entre deux mondes an­ta­go­nistes, la ville avait tout d’une ré­prou­vée « ex­hi­bant un hi­deux ul­cère qui n’ar­rive pas à ci­ca­tri­ser : le mur » , écri­vait alors notre ma­ga­zine. Un autre re­por­tage, pu­blié en 1986, en­fonce le clou : il dé­crit un Ber­lin- Ouest neu­ras­thé­nique et confi­né, pa­tau­geant dans le ca­fard et l’en­nui, où la po­pu­la­tion, pri­vée d’es­poir,

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