LAC IN­LÉ, VE­NISE BIR­MANE

Grands Reportages - - Top 25 - TEXTE ET PHO­TOS MARC DO­ZIER

Oa­sis aqua­tique amar­rée au sud de l’État Shan, le lac In­lé se donne des airs de Ve­nise bir­mane. Un mou­choir de poé­sie et de la­beur de­ve­nu, en quelques an­nées, l’un des prin­ci­paux sites tou­ris­tiques du pays. Sur un coup de tête et d’un coup d’épée dans l’eau.

Voi­là com­ment se­rait né le fa­meux lac In­lé. Se­lon la lé­gende, Alaung Si­thu, le roi de Ba­gan au XIIe­siècle, au­rait fen­du de son sabre une mon­tagne qui se dres­sait de­vant son em­bar­ca­tion alors qu’il était en ex­pé­di­tion aux fron­tières du royaume. D’après l’une des nom­breuses ver­sions de ce ré­cit fon­da­teur, la val­lée li­vrée aux eaux de la ri­vière au­rait ain­si don­né nais­sance au lac In­lé où le sou­ve­rain, ac­com­pa­gné de trente- six fa­milles, au­rait ins­tal­lé quatre ha­meaux sur l’eau. Comme pour don­ner plus de vé­ra­ci­té à la fable, le vaste bas­sin - avant d’être sim­ple­ment nom­mé « In­lé » - ne s’ap­pe­lait- il pas « In­léy­wa » , le « lac aux quatre vil­lages » ? Le site compte d’ailleurs tou­jours quatre vil­lages prin­ci­paux qui n’ont pas chan­gé de nom avec le temps : Heya Ywa Ma, Nam­pan, Pan­pon et Naung Taw. Ins­tal­lées sur les rives ou au mi­lieu de l’étang gi­gan­tesque, les soixante- dix mille per­sonnes qui vivent là sont es­sen­tiel­le­ment des In­thas, des « fils du lac » , consi­dé­rés comme les des­cen­dants des trente- six fa­milles ori­gi­naires du sud du pays. Ici, on est pê­cheur le ma­tin et agri­cul­teur l’après­mi­di. En fonc­tion des sai­sons et des condi­tions mé­téo­ro­lo­giques. Mais quelle que soit leur ac­ti­vi­té, les In­thas ne manquent ja­mais d’un cer­tain pa­nache. Sur un pied, les pê­cheurs se main­tiennent en équi­libre de­bout à l’ex­tré­mi­té de leur pi­rogue alors qu’avec l’autre jambe, en­rou­lée au­tour d’une go­dille, ils pro­pulsent et main­tiennent le cap de leurs frêles em­bar­ca­tions. As­tu­cieuse, cette tech­nique per­met aux pê­cheurs de re­pé­rer plus fa­ci­le­ment pois­sons et obs­tacles, et leur laisse les deux mains libres pour ma­ni­pu­ler, je­ter à l’eau et re­mon­ter leurs oak saung, les grands ca­siers co­niques. In­gé­nieux, les In­thas ont éga­le­ment dé­ve­lop­pé un sys­tème de cul­ture ori­gi­nal en par­faite adéquation avec leur en­vi­ron­ne­ment : des jar­dins flot­tants. Larges d’un à deux mètres et longues de cinq à dix mètres, ces bandes fer­tiles com­po­sées d’un mag­ma de ra­cines sur­na­geant de l’eau sont cou­vertes de terre et d’un conglo­mé­rat d’algues uti­li­sées comme en­grais. Sur ces lattes vé­gé­tales mo­biles, on cultive ain­si une ri­bam­belle de fleurs et de lé­gumes : cour­gettes, pig­ments, concombres, ha­ri­cots verts, me­lon mais aus­si pieds de co­dia dont les feuilles sont uti­li­sées pour rou­ler des ci­gares, ou lo­tus et as­ters of­ferts en bou­quet à Boud­dha… La­bo­rieux, les In­thas pro­dui­raient ain­si plus de 40% des to­mates du pays ! Dé­pay­sant et en­chan­teur, le lac n’a pas tar­dé, avec l’ou­ver­ture du pays aux vi­si­teurs in­ter­na­tio­naux, à de­ve­nir l’un des prin­ci­paux sites tou­ris­tiques du pays. Chaque jour, c’est la valse des pi­rogues char­gées de voya­geurs qui pa­pillonnent de vil­lage et vil­lage. Par­mi la di­zaine de sites re­mar­quables de­ve­nus at­trac­tions tou­ris­tiques, il en est un qui tient une place toute par­ti­cu­lière : Nga Hpe Chaung. Plus connu des étran­gers sous le nom de mo­nas­tère des chats sau­teurs. « Il y a une ving­taine d’an­nées, un tou­riste a pho­to­gra­phié l’un des no­vices qui s’amu­sait à faire bon­dir un chat entre ses bras, ex­plique Manawa, l’un des moines. Petit à petit, le mo­nas­tère est de­ve­nu cé­lèbre pour ses chats sau­teurs et les moines ont per­pé­tué ce passe- temps. » Pour un peu, les fé­lins vo­le­raient la ve­dette aux vé­ri­tables tré­sors du temple : sa col­lec­tion de boud­dhas en laque do­rés à la feuille d’or réa­li­sés par des ar­ti­sans In­thas au XVIIe siècle…

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