Bloc- notes LE MEILLEUR DES DE SYLVAIN TESSON

Grands Reportages - - Post- Scriptum -

MÉ­MOIRE

TOU­RISME

UN LIVRE

BUL­LE­TIN DE VOTE

Se bai­gner dans l’eau de mer. Sé­cher dans le vent : rares sen­sa­tions qui ne doivent qu’au dia­logue de la peau de l’Homme avec les élé­ments et res­tent in­chan­gées de­puis le pa­léo­li­thique. Il faut prê­ter at­ten­tion à ces ins­tants mé­mo­riels. On croit au far­niente, on vit en réa­li­té des émo­tions iden­tiques à celles que pou­vaient éprou­ver nos an­cêtres. Une dé­fi­ni­tion du tou­risme : être prêt à faire 12 000 ki­lo­mètres pour pou­voir râ­ler de ce que les choses ne fonc­tionnent pas comme chez soi. Lu le té­ré­brant Sou­viens- toi de Lis­bonne d’Olivier Fré­bourg ( La Table Ronde). Des pages qui pro­fessent que lorsque l’Amour est im­pos­sible, lors­qu’on a ra­té son ren­dez- vous avec l’His­toire, res­tent la nos­tal­gie et la dé­rive dans les bars se­mi- louches des em­bar­ca­dères my­thiques. Et cette belle phrase qui dé­fi­nit les êtres ti­raillés par des in­fluences contraires : « En fait nous sommes des hip­pies aux che­veux courts » . Je me re­con­nais dans cette for­mule. Oui, on peut ai­mer LaoT­seu et les sports ex­trêmes, re­cher­cher les plai­sirs vo­lup­tueux mais pra­ti­quer par­fois les exer­cices des as­cètes gnos­tiques, se com­plaire dans la contem­pla­tion et l’ac­tion, ma­ni­pu­ler le cha­pe­let boud­dhiste d’une main et le GPS de l’autre, ad­mi­rer Ke­rouac et Schoen­doerf­fer, Gand­hi et le Crabe Tam­bour ! Bref, on peut être un hip­pie aux che­veux courts. En ma­tière po­li­tique, mon bul­le­tin de vote c’est la pen­sée n° 37 de Marc Au­rèle : « Quand on voit ce qui est main­te­nant, on a tout vu, et ce qui s’est pas­sé de­puis l’éter­ni­té, et ce qui se pas­se­ra jus­qu’à l’in­fi­ni ; car tout est pa­reil en gros et en dé­tail » .

MA­KA­LU

VAU­TOURS

BOUILLIE POUR CHATS

Ac­tuel­le­ment en conva­les­cence suite à une chute sur­ve­nue à Cha­mo­nix, Sylvain Tesson nous pro­met son bloc- notes pour notre pro­chain nu­mé­ro. En at­ten­dant, voi­ci un best of des blocs- notes pu­bliés ces der­nières an­nées. In­tem­po­rel. Quelques se­maines avant sa mort, j’avais ren­con­tré l’al­pi­niste An­dré Via­latte chez lui. L’homme âgé de plus de quatre- vingt- dix ans ra­con­tait avec fougue sa conquête du Ma­ka­lu en 1955 et évo­quait la clope qu’il s’était payé le luxe de griller au som­met. Dans Hi­ma­layistes, Gilles Mo­di­ca ra­conte l’anec­dote, nous ap­prend qu’il s’agis­sait d’une Cel­tique et ajoute dro­la­ti­que­ment « et croyez- moi, ô fu­meurs de ta­bac light os­tra­ci­sés par des gens qui crè­ve­ront quand même, une Cel­tique, ça n’est pas du si­rop » ! L’Hi­ma­laya der­nier es­pace de ré­sis­tance à l’hy­gié­nisme des aya­tol­lahs an­ti- ta­ba­giques ? Dans un journal, je dé­coupe cette pu­bli­ci­té van­tant les mé­rites d’un énorme 4x4 ur­bain ( dia­ble­ment utile pour guéer les oueds du sixième ar­ron­dis­se­ment ou né­go­cier les zones de dunes de l’au­to­route A1). Le slo­gan dit ce­ci : « Maxi­mi­ser le po­si­tif, mi­ni­mi­ser le né­ga­tif, hu­ma­ni­ser la mo­bi­li­té » . Non contents de nous four­guer leurs hor­reurs, ils nous parlent une langue de dé­biles men­taux. Dé­fo­res­ta­tion, dé­ser­ti­fi­ca­tion, re­cul des lit­to­raux, avan­cée du bé­ton : par­tout le monde sau­vage rend les armes, comme un Ver­cin­gé­to­rix che­ve­lu au pied du Cé­sar in­car­nant la mo­der­ni­té. Pen­dant ce temps, une marque de vê­te­ment tech­nique s’illustre en éta­lant sur les murs ce slo­gan cy­nique : « pour la ré­in­tro­duc­tion de l’homme dans la na­ture » . À quand l’ex­tinc­tion des pubs dans la ville ?

« VÉ­RI­FI­CA­TION DE LA PORTE OP­PO­SÉE »

J’aime cet ordre que le pi­lote de ligne lance à son per­son­nel au mo­ment de l’at­ter­ris­sage. D’abord parce que c’est la pre­mière chose qu’on en­tend juste avant de dé­cou­vrir un nou­veau pays. En­suite parce que l’ex­pres­sion pour­rait consti­tuer un beau prin­cipe phi­lo­so­phique : il faut tou­jours ex­plo­rer tous les che­mins qui s’offrent à soi, et même ceux qui semblent me­ner aux an­ti­podes. En­fin parce que le com­man­de­ment de bord ajoute im­man­qua­ble­ment : « désar­me­ment des to­bog­gans » , et que je m’ima­gine alors de jo­lies hô­tesses sau­vant des pe­tits en­fants re­te­nus par de cruels to­bog­gans ar­més jus­qu’aux dents de ka­lach­ni­kovs.

LE SPEC­TACLE DU MONSTRE

De­vant le ca­fé noir, lec­ture des jour­naux. Un ro­bi­net de pé­trole fuit de­vant les côtes de Flo­ride, des pays sont rui­nés d’avoir cru à la vir­tua­li­té de la ri­chesse, des avions tombent, des gou­ver­ne­ments aus­si, des pi­pe­lines avancent dans les toun­dras arc­tiques, des is­la­mistes très pieux es­saient de tuer des gens à NYC, dans les ban­lieues de France, comme dans celles de Ka­ra­chi, les filles n’ont plus le droit d’être jo­lies sans être me­na­cées. On de­vrait in­ven­ter les jour­naux im­pri­més sur du pa­pier- mou­choir pour épon­ger la sueur froide. La presse quo­ti­dienne, lit­té­ra­le­ment, c’est ce qui, chaque jour, vous écrase.

LES MI­NEURS DU CHILI

Tout de même, Dieu est très fort. Après deux mois pas­sés au fond de la ga­le­rie où ils étaient coin­cés par plus de 30 ° C de tem­pé­ra­ture, les trente- trois mi­neurs chi­liens sont ex­traits du piège. Les se­cou­ristes ont creu­sé jour et nuit à l’aide de ma­chines à fo­rer d’ori­gine aus­tra­lienne. L’opé­ra­tion ? Un ex­ploit tech­nique, une réus­site lo­gis­tique et di­plo­ma­tique, un re­cord de vi­tesse, une page his­to­rique, un som­met de com­pé­tences réunies. En sor­tant du boyau d’ex­trac­tion, le deuxième mi­neur dé­clare : « j’ai tou­jours su que Dieu nous sau­ve­rait » .

LE RISQUE

Si l’on re­proche à ce bloc- notes d’être dé­cou­su, je bran­di­rai les mots du poète belge Norge : « on lui a de­man­dé de re­mettre de l’ordre dans ses idées. À pré­sent il a beau­coup d’ordre, mais plus au­cune idée » . Ce à quoi on pour­rait ré­tor­quer qu’à force de se creu­ser la tête on fi­nit par y en­ter­rer toute pen­sée.

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