L’AVE­NIR DES NE­NETS EST COM­PRO­MIS PAR LA PERTE DE LEUR IDEN­TI­TÉ

Grands Reportages - - Actus Lu -

Je crains que ma gé­né­ra­tion ne soit la der­nière à éle­ver des rennes. Nos en­fants ne pour­ront plus le faire » lance Ja­kov Va­nui­to sur un ton mé­lan­co­lique. Ce Ne­nets de 41 ans se sent tra­hi par cette terre qu’il aime tant, si riche de tré­sors qu’elle at­tire toutes les convoi­tises. Avec 41 000 âmes en­vi­ron, les Ne­nets sont le groupe eth­nique le plus im­por­tant du nord de la Si­bé­rie oc­ci­den­tale. Si le no­ma­disme est ga­rant de li­ber­té, il im­plique aus­si une course per­ma­nente au pa­cage. Ré­glant leurs mou­ve­ments sur la course des astres, les Ne­nets ac­com­pagnent la mi­gra­tion des rennes, au rythme in­chan­gé de­puis des siècles. Chaque fa­mille suit sa route de pré­di­lec­tion tra­ver­sant tou­jours la même plaine aride, fran­chis­sant les mêmes ri­vières im­pé­tueuses, triom­phant des pièges du même ma­ré­cage. L’hiver, aux li­sières des taï­gas, elle trouve un em­pla­ce­ment à l’abri du froid et du vent gla­cial et érige son tchoum, une tente co­nique cou­verte de peaux de renne. Les Ne­nets contem­po­rains vivent presque à la ma­nière de leurs an­cêtres, sub­sis­tant en qua­si- au­tar­cie, n’al­lant au vil­lage que pour se pro­cu­rer ou­tils, vivres, mé­di­ca­ments et autres pro­duits de pre­mière né­ces­si­té. No­mades de­puis tou­jours, ils res­tent ra­re­ment plus d’une se­maine au même en­droit afin de pré­ser­ver les res­sources. Mais que de­vien­dront- ils à l'heure où les com­pa­gnies ga­zières portent un in­té­rêt crois­sant aux ré­gions arc­tiques ? Au coeur de leur ter­ri­toire, au nord de la pé­nin­sule du Ya­mal, le South Tam­bey est ain­si l’ob­jet de grands pro­jets in­dus­triels. Son sous- sol re­gorge de gaz na­tu­rel : 1 250mil­liards de mètres cubes. La com­pa­gnie russe No­va­tek a lan­cé le projet Ya­mal LNG ( Li­quid Na­tu­ral Gas) qui vise à dé­ve­lop­per les res­sources de ce gi­se­ment et de­vrait per­mettre de pro­duire plus de quinze mil­lions de tonnes par an de gaz na­tu­rel li­qué­fié. No­va­tek pré­voit la construc­tion d’une usine de li­qué­fac­tion du gaz, d’une uni­té de sto­ckage et d’un port pour ac­cueillir une flotte de mé­tha­niers bri­se­glace. Afin que ces der­niers puissent na­vi­guer, il fau­dra dra­guer pro­fon­dé­ment le lit de la ri­vière Ob. Le fi­nan­ce­ment de ce projet d’en­ver­gure in­ter­na­tio­nale s’élève à 200 mil­lions de dol­lars US. Le 6 oc­tobre 2011, le groupe fran­çais To­tal, l’un des lea­ders mon­diaux dans l’industrie du pé­trole et du gaz na­tu­rel, s’est as­so­cié à No­va­tek pour dé­ve­lop­per conjoin­te­ment le projet Ya­mal LNG. Avec une par­ti­ci­pa­tion de 20 %, To­tal de­vient le prin­ci­pal par­te­naire de No­va­tek. Ce projet a été dé­cla­ré d’in­té­rêt na­tio­nal par les au­to­ri­tés russes. Mais l’État a des de­voirs en­vers les po­pu­la­tions au­toch­tones. Au­cun puits ne peut être fo­ré sans l’ac­cord des com­mu­nau­tés lo­cales. Des consul­ta­tions sont donc me­nées et les Ne­nets peuvent se pro­non­cer pour ou contre les pro­jets qui leur sont sou­mis. En contre­par­tie de leur ac­cord - ou de leur si­lence - ils se voient pro­mettre des mo­to­neiges, mais cette pro­messe n’est pas tou­jours honorée. Cette po­li­tique fait grin­cer quelques dents. « Nous ne re­ce­vons pas as­sez de dé­dom­ma­ge­ments en contre­par­tie de nos ri­chesses na­tu­relles » , se dé­sole Ja­kov. Il ne sait pas grand- chose des pro­jets de dé­ve­lop­pe­ment de l’industrie ga­zière au South Tam­bey.

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