L’AS­SI­MI­LA­TION CHOI­SIE OU FOR­CÉE A MIS À MAL LA CI­VI­LI­SA­TION DU RENNE SANS JA­MAIS L’ÉRA­DI­QUER

Grands Reportages - - Actus Lu -

« Les em­ployés des com­pa­gnies ne viennent pas à notre ren­contre dans la toundra et per­sonne ne nous in­forme des dé­ci­sions prises » ajoute- t- il. Dans cette Si­bé­rie po­laire, my­thique, sym­bole d'une na­ture in­ami­cale, les der­niers no­mades ré­sistent en­core. Peuple cha­ma­nique, les Ne­nets ont tou­jours culti­vé un rap­port char­nel avec la terre de leurs an­cêtres. Au­tre­fois pour­chas­sés et re­grou­pés dans des kol­khozes par un ré­gime sta­li­nien qui avait dé­cla­ré la chasse aux kou­laks ( pro­prié­taires ter­riens), ils se sou­viennent, sans haine et sans ran­cune, de ces fu­nestes an­nées. De­puis que l’ex­ploi­ta­tion ga­zière a dé­bu­té, il y a qua­rante ans, leur mode de vie a été bou­le­ver­sé. Pour Ja­kov, il n’y a pas d’autre en­droit où al­ler. Il a be­soin d’es­pace pour son trou­peau de rennes. Au­jourd’hui, afin d’ache­mi­ner l’or gris en di­rec­tion de l’Eu­rope, leurs der­nières terres vierges risquent d’être confis­quées. À ses cô­tés ans le tchoum, Nia­ka Va­nui­to, 75 ans, berce Ve­ra­ni­ka, sa der­nière pe­tite- fille âgée de 4 mois. Elle se de­mande, sans trop d’il­lu­sions, si ses pe­tits- en­fants per­pé­tue­ront le mode de vie no­made qu’elle a tou­jours pra­ti­qué. À 7 ans, Ve­ra­ni­ka quit­te­ra ses pa­rents, comme tous les en­fants ne­nets, pour être sco­la­ri­sée dans un in­ter­nat à Sa­le­khard, la ca­pi­tale du dis­trict au­to­nome Ya­ma­lo-Ne­nets. Elle ne re­vien­dra qu’en été pour les va­cances sco­laires. À la fin des études, si la plu­part des jeunes hommes re­tournent vivre en toundra, les filles pré­fèrent res­ter en ville pour re­le­ver un double dé­fi : trou­ver leur place dans la so­cié­té russe et prendre pour époux un homme qui ne boit pas. L’exode des jeunes femmes vers la ville – phé­no­mène in­con­nu il y a vingt ans – crée un dé­fi­cit de fian­cées dans le Grand Nord. Les hommes peinent à se trou­ver une « moi­tié » pour fon­der un foyer. Au­jourd’hui, le dé­part des femmes re­pré­sente une me­nace aus­si sé­rieuse pour la sur­vie des Ne­nets que les am­bi­tions de l’industrie ga­zière sur leur ter­ri­toire ou les chan­ge­ments cli­ma­tiques. Al­lon­gé sur des peaux de rennes, le vi­sage éclai­ré par une lampe à huile du tchoum, Ja­kov ra­conte com­ment sa fa­mille pra­tique l’élevage et la mi­gra­tion de­puis des générations. « Avec mon père, nous pou­vions ef­fec­tuer 70 ki­lo­mètres dans la jour­née pour me­ner le trou­peau aux pâ­tu­rages d’été » dit- il fiè­re­ment. Nul be­soin d'ins­tru­ment de na­vi­ga­tion, car chaque Ne­nets pos­sède une bous­sole dans la tête, un sens de l'orien­ta­tion ins­crit dans les gênes et des bons chiens pour en­ca­drer les trou­peaux. En 1999, Ja­kov a pris la suc­ces­sion de son père, bru­ta­le­ment dé­cé­dé. Il a hé­ri­té d’un chep­tel de 1 000 têtes. Un élevage de taille rai­son­nable pour la ré­gion du Tam­bey. En pos­sé­der da­van­tage se­rait ris­qué au re­gard de ce que peut sup­por­ter la vé­gé­ta­tion du nord si­bé­rien. La pé­riode la plus sen­sible se si­tue au prin­temps, lorsque les fe­melles du trou­peau mettent bas. En lan­gage ne­nets, le mois de mai se dit « Ty nits iry » : le mois des nais­sances en masse. Les bé­bés rennes naissent dans un en­vi­ron­ne­ment gla­cial et doivent s’adap­ter très ra­pi­de­ment. En quelques mi­nutes, le nou­veau­né doit pou­voir se le­ver, té­ter sa mère afin de prendre

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