LES NE­NETS FONC­TIONNENT EN CLANS, AVEC CHA­CUN SON TROU­PEAU ET SES ZONES DE P­TU­RAGE

Grands Reportages - - Actus Lu -

des forces et la suivre dans l’heure qui suit. Le tra­vail est in­tense et pé­nible pour les éle­veurs. Il faut pro­té­ger le trou­peau jour et nuit des pré­da­teurs – loups, ours, glou­tons et aigles – et mettre les rennes à l’abri des bliz­zards mor­ti­fères. Les Ne­nets ont un mot ap­pro­prié pour dé­fi­nir ces vents vio­lents : « suyu­hut » , la bour­rasque des bé­bés rennes. « Ces bliz­zards peuvent être ca­tas­tro­phiques. Il nous est ar­ri­vé de perdre 150 nou­veau- nés lors d’une tem­pête de trois jours » ex­plique Ja­kov. Cer­tains bé­bés, nom­més « ak­va » , au jo­li pe­lage ou aux yeux bleus, sont pré­le­vés dans le trou­peau et de­viennent des ani­maux de com­pa­gnie pour les en­fants. Il leur fau­dra les nour­rir avec du li­chen et leur pré­pa­rer une bouillie à base de pois­son pour rem­pla­cer le lait ma­ter­nel. Le sens des res­pon­sa­bi­li­tés s’ap­prend très tôt chez les Ne­nets. Em­ma ra­conte en riant : « J’avais un jo­li ak­va nom­mé Ti­moy­ku qui est de­ve­nu un gros mâle, un peu trop gâ­té ! En été, pour échap­per aux mous­tiques, il se fau­fi­lait à l’in­té­rieur de la tente. Nous le to­lé­rions, alors que ses bois en­va­his­saient tout l’es­pace dis­po­nible. » Ces rennes do­mes­ti­qués sont consi­dé­rés comme membres de la fa­mille et ra­re­ment abat­tus. En re­vanche, chaque au­tomne, Ja­kov vend une par­tie de son trou­peau aux abat­toirs de Sa­bet­ta, pe­tite bour­gade si­tuée sur la route mi­gra­toire des fo­rêts du sud. Les re­ve­nus ser­vi­ront au quo­ti­dien de la fa­mille. À quelques ki­lo­mètres de Sa­bet­ta, un gi­gan­tesque der­rick trône dans l’im­men­si­té blanche. À sa base, des bull- do­zers, des ca­mions et toute une équipe d’ou­vriers prêts à fo­rer. « Lors de la mi­gra­tion du prin­temps der­nier, il n’y avait rien de tout ce­la » dé­clare Ja­kov. L’in­quié­tude se lit sur son vi­sage. Chaque jour, l’industrie du gaz em­piète da­van­tage sur le ter­ri­toire des Ne­nets. En­vi­ron 10 % d’entre eux vivent en­core du no­ma­disme et de l’élevage de rennes, la plu­part au nord de la pé­nin­sule du Ya­mal. Au sud, entre Sa­bet­ta et Sa­le­khard, la ca­pi­tale du dis­trict au­to­nome Ya­ma­lo- Ne­nets, l’industrie ga­zière a fait perdre son mode de vie à ce peuple de la toundra et a pol­lué les lacs par des dé­chets toxiques. « Une vraie pou­belle » en­rage l’éle­veur. Le même scé­na­rio va- t- il se re­pro­duire dans la ré­gion du South Tam­bey ? Ja­kov et les siens en sont convain­cus. Le gou­ver­ne­ment pro­met de dé­dom­ma­ger les fa­milles avec un ap­par­te­ment en zone ur­baine mais pour un Ne­nets no­made, on ne rem­place pas l’ap­pel de la toundra par le confort ci­ta­din. Le gaz est une ma­tière in­vi­sible, dis­si­mu­lée dans les pro­fon­deurs de la terre et le monde mo­derne dé­pend de cette res­source éner­gé­tique. C’est une ma­tière ex­plo­sive entre les mains de quelques hommes, les plus puis­sants de la pla­nète. In­ves­tir le South Tam­bey est un choix qui en­gage les com­pa­gnies ga­zières pour plu­sieurs dé­cen­nies. Mais la res­source n’est pas in­épui­sable. Que sub­sis­te­ra- t- il dans cin­quante ans ou plus, une fois les puits de gaz ta­ris ? Une terre pol­luée et un ave­nir à ré­in­ven­ter ? À condi­tion qu’il reste en­core des Ne­nets…

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