LE TEMPS, CE GRAND SCULP­TEUR, A MIS 300 MIL­LIONS D’AN­NÉES À FA­ÇON­NER LE PAY­SAGE

Grands Reportages - - Actus Lu -

sur le dur, dans la ré­gion de Ninh Binh, au sud de Ha­noi, elle pos­sède le même re­lief de pains de sucre cal­caires. Et son propre élé­ment li­quide : la ri­vière Ngo Dong, à par­tir de la­quelle se dé­ve­loppe un dense ré­seau de ca­naux qui ali­mentent les ri­zières. À Hoa Lu ou à Tam Coc, en­core plus dans le vil­lage de Kenh Ga, les ha­bi­tants vivent sur l’eau et l’ha­bi­tude de se dé­pla­cer en barque est tel­le­ment ins­crite dans leurs gènes qu’ils rament avec les pieds pour gar­der les mains libres… Les vi­si­teurs sont ra­vis par ces ba­lades bu­co­liques qui les em­mènent dans de vé­ri­tables tun­nels kars­tiques, ser­pen­tant au mi­lieu des fleurs de lo­tus, croi­sant des co­lo­nies de ca­nards ou de buffles, vé­ri­tables bull­do­zers am­phi­bies. Mal­gré l’as­pect pit­to­resque et pai­sible des en­vi­rons, il s’agit de lieux pos­sé­dant un pe­di­gree his­to­rique. Hoa Lu a abri­té les plus an­ciennes dy­nas­ties viet­na­miennes, celles des Dinh et des Lê an­té­rieurs, à la fin du Xe siècle, il y a plus de mille ans, lorsque le pays réus­sit en­fin à se sous­traire à la do­mi­na­tion chi­noise. Les sanc­tuaires, avec sta­tues, cloches, leur attirail im­po­sant d’armes et de gongs, leurs jar­dins luxu­riants, té­moignent de cette splen­deur pas­sée. C’est d’ailleurs de Hoa Lu que les sou­ve­rains de l’époque par­tirent en l’an 1010 pour fon­der une nouvelle ca­pi­tale, Ha­noï, tan­dis qu’ils fai­saient dis­pa­raître les traces de l’an­cienne, comme Cor­tès brû­lant ses vais­seaux… Leur épo­pée est rap­pe­lée lors de la fête du Truong Yen, au dixième jour du troi­sième mois lu­naire. Les tou­ristes sont en ma­jo­ri­té lo­caux mais les hô­tels qui poussent

À Bich Dong ( la « ca­verne de la perle verte » ) , une pa­gode du XVe siècle est la prin­ci­pale at­trac­tion de la baie d’Ha­long « ter­restre » .

comme des cham­pi­gnons au mi­lieu des prés hu­mides ont d’autres am­bi­tions : at­ti­rer au­tant de pè­le­rins que la « vraie » baie d’Ha­long. Com­ment les deux baies d’Ha­long sou­tien­dront- elles le vé­ri­table siège au­quel leur beau­té et leur ca­rac­tère les sou­mettent ? La « ma­rine » est certes la plus me­na­cée par la pol­lu­tion ( car­bu­rants des ba­teaux, plas­tique, eaux usées, ex­ploi­ta­tion du char­bon) mais la « ter­restre » n’est pas à l’abri. Cette der­nière est d’ailleurs sous le joug d’une autre me­nace : ses cônes cal­caires font sa­li­ver les grands ci­men­tiers. Il y a là des ré­serves fa­ciles à ex­ploi­ter, proches de la ca­pi­tale ( Ha­noï est à moins de 100 ki­lo­mètres et la Route na­tio­nale 1 est une voie royale pour le cor­tège in­in­ter­rom­pu de ca­mions) dans une pé­riode où l’immobilier connaît un boom sans pré­cé­dent. On voit de loin en loin ces pains de sucre étê­tés, comme au­tant de kou­litch dé­ca­pi­tés… « Un calme de tom­beau, un calme de pierre, lourd, écra­sant, en­ve­loppe leur so­len­nelle tran­quilli­té » écri­vait Paul Bourde il y a un siècle, à pro­pos de la baie d’Ha­long. Elle - et dans une moindre me­sure sa pe­tite soeur – a per­du ce pri­vi­lège du si­lence. Reste à as­su­rer à ce dé­cor d’an­tho­lo­gie, po­pu­la­ri­sé sur pel­li­cule par l’In­do­chine de Ré­gis War­gnier et par quelques cas­cades de James Bond, la sur­vie face à une in­va­sion pa­ci­fique qu’elle n’a ja­mais connue, bien dif­fé­rente des flot­tilles chi­noises et des pi­rates en­tur­ban­nés d’au­tre­fois…

Même om­ni­pré­sence de l’eau, même pay­sage kars­tique de pains de sucre. Du cô­té de Ninh Binh, on se trouve de­vant une « co­pie » de la baie d’Ha­long, mais loin du ri­vage…

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