LA NUIT, ON SE PREND À RÊ­VER DANS DES DÉ­CORS DIGNES DE KI­PLING

Grands Reportages - - Actus Lu -

Il était une fois un roi­te­let, seigneur du fief de Bar­wa­da, qui, au soir de sa vie, ne pou­vait avoir de fils. Alors qu’il s’était re­ti­ré en mé­di­ta­tion, son gu­ru lui sug­gé­ra de s’adon­ner plu­tôt au soin de ses vaches, se­lon les pré­ceptes de Kri­sh­na. Mo­kul Singh ob­tem­pé­ra, jus­qu’à ce que Sheikh Bu­rhan, un fa­kir mu­sul­man qui avait le pou­voir de faire vê­ler des vaches sté­riles, le prît en com­pas­sion. Un fils na­quit bien­tôt, qu’en hom­mage au sage, le sou­ve­rain ap­pe­la She­kha­ji. Ce der­nier, am­bi­tieux et che­va­le­resque, se li­bé­ra de la tu­telle de son cousin, le ra­jah d’Am­ber, lors de la ba­taille d’Amar­sar en 1471. Le Shekhawati était né ! Entre les XVe et XVIIIe siècles, cette fé­dé­ra­tion de pe­tites prin­ci­pau­tés ne ces­sa de se conso­li­der et de culti­ver ses par­ti­cu­la­rismes, bien que re­de­ve­nue vas­sale de Jaï­pur en 1738. Cette al­lé­geance lui per­mit pa­ra­doxa­le­ment de se consa­crer non plus à la guerre et à la po­li­tique, mais au com­merce et au dé­ve­lop­pe­ment des arts, qui font au­jourd’hui sa re­nom­mée. Le bourg de Man­da­wa a gar­dé tout son charme, avec sa rue prin­ci­pale étroite, bor­dée de ha­ve­lîs ( de ha­va : air, ou « mai­sons de l’air » , car très ven­ti­lées, grâce à de nom­breuses fe­nêtres et mou­cha­ra­biehs) plus ou moins dé­ca­ties, son fort do­mi­nant la ville, ses échoppes de guin­gois fleu­rant bon la fa­rine, le co­ton, le cuir ou les fruits. Quan­ti­té de « toiles » mu­rales à ciel ou­vert fe­raient pen­ser à des graphes contem­po­rains, si elles n’étaient dé­la­vées par des pluies in­ces­santes, en été, et un so­leil fé­roce le reste du temps. Nous to­quons à la ha­ve­lî Goen­ka. La vieille Mi­na De­vi ré­cure une mar-

À Dun­lod, une as­so­cia­tion es­saie de sau­ver une ha­ve­lî avec les moyens du bord. Il reste tant à faire ! Trans­for­mée en hô­tel de charme, la ha­ve­lî Man­da­wa a été sau­vée in ex­tre­mis. La nuit, des bra­se­ros per­mettent de belles veillées dans la cour ex­té­rieure.

mite aus­si noire qu’elle, dans la cour à co­lon­nades de la noble de­meure qui l’a vue naître, il y a près de soixante- dix ans. Les vé­né­rables murs, noir­cis par la suie des feux de cuisine, ver­dis par la mous­son, laissent ap­pa­raître, ici ou là, des bribes de pein­tures an­ciennes, au style naïf, do­cu­men­taire ou my­tho­lo­gique. Si Mi­na vit dans un pa­lais, comme ses pa­rents et grands- pa­rents avant elle, elle n’a ce­pen­dant au­cun droit lé­gal sur lui. Ce­la fait bien long­temps que les vé­ri­tables pro­prié­taires, membres de la fa­mille Goen­ka, sont par­tis s’ins­tal­ler dans les métropoles por­tuaires du sous­con­ti­nent, pour pour­suivre leurs af­faires, après le dé­clin du Shekhawati, au siècle der­nier. Mi­na, l’an­cienne ser­vante, is­sue de trois ou quatre générations de chow­ki­dars ( gar­diens), est au­jourd’hui la seule âme de ce pa­lais fan­tôme. Fa­teh­pur, ha­ve­lî De­vra. Ce pa­lais peint ou­vert au pu­blic est au­jourd’hui ap­pe­lé Na­dine Le­prince, du nom de cette ar­tiste pa­ri­sienne qui l’a ra­che­té en 1998 et ma­gni­fi­que­ment res­tau­ré. Elle nous re­çoit au dé­bot­té, entre deux séances de créa­tion dans son ate­lier. « Il y a trente ans, le Shekhawati était in­con­nu. J’étais alors l’hôte du ra­jah de Man­da­wa, et il m’a em­me­née un jour vi­si­ter des ha­ve­lîs, dans la cam­pagne. J’ai res­sen­ti un vé­ri­table choc es­thé­tique ! Il y a qua­torze ans, dès que la loi est pas­sée, au­to­ri­sant un étran­ger à ache­ter un bien immobilier en Inde, j’ai pris un avion et cette ha­ve­lî est de­ve­nue la pre­mière mai­son ache­tée par un non- In­dien. J’en ai fait un lieu de ren­contres et d’échanges ar­tis­tiques, une es­pèce de centre cultu­rel, avec des ex­pos et des ar­tistes en ré­si­dence.

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