CHEZ LES MOSUO, LES MOTS FA­MILLE, PÈRE OU MA­RI SONT IN­EXIS­TANTS

Grands Reportages - - Actus Lu -

À che­val entre la pro­vince du Yun­nan et celle du Si­chuan, le loin­tain pays mosuo que j’ai ren­con­tré il y a qua­torze an­nées est au­jourd’hui de­ve­nu le sul­fu­reux female king­dom. Après six heures de route, le royaume des femmes est accessible par deux axes le re­liant aux villes de Li­jiang et de Xi­chang. La route ayant été ju­gée trop longue, un aé­ro­port se­ra inau­gu­ré en 2015. Au­tour du lac Lu­gu, le sen­tier mu­le­tier a été rem­pla­cé par des la­cets gou­dron­nés. Bruyants, des au­to­cars dé­versent des tou­ristes gras­souillets et ar­ro­gants. Ils fument et parlent fort. Sa­tis­faits d’eux­mêmes, leurs corps dif­formes posent pour se faire pho­to­gra­phier de­vant la pit­to­resque pres­qu’île de Lige. De­puis mon pre­mier pas­sage, ce vil­lage a vé­cu une métamorphose bou­le­ver­sante. Il y a huit ans, le gou­ver­ne­ment lo­cal a dé­ci­dé de dé­truire toutes les fermes, sans ex­cep­tion, pour les re­cons­truire cent mètres en amont, afin d’évi­ter que les eaux usées ne se dé­versent dans le lac. Ce nou­veau vil­lage de Lige n’est plus le petit bourg ru­ral aux toits fu­mants, mais un su­perbe Mo­suo­land où fleu­rissent guest- houses et res­tau­rants aux noms exo­tiques. Les grandes pièces sombres et en­fu­mées ont été rem­pla­cées par des ter­rasses et des sa­lons équi­pés de Wi­Fi. Avant d’al­ler pho­to­gra­phier la tra­di­tion­nelle danse du feu, les tou­ristes peuvent lire leurs e- mails tout en bu­vant un ca­fé du Yun­nan… Pour re­trou­ver les Mosuo et leur sin­gu­lière so­cié­té, mes pas me portent du­rant deux jours sur un sen­tier de chèvre qui re­joint le loin­tain vil­lage de Li­jia­zue. En che­min, je sa­lue une jeune fille trans­por­tant un tas de bois qui fait bien la moi­tié de sa taille. En voyant mon vi­sage mouillé par de grosses gouttes de sueur, elle sou­rit et me pro­pose de ve­nir boire un verre de bière chez elle. En pé­né­trant dans la cour, la jeune Mosuo dé­pose son la­bo­rieux far­deau en pous­sant un cri sin­gu­lier, puis jette à la vo­lée des graines de maïs aux poules et aux deux din­dons qui ac­courent. La salle prin­ci­pale de la ferme sent une bonne odeur de feu. Sou­te­nue par deux énormes pi­liers ronds, cette grande pièce en bois sombre est éclai­rée par quelques jets de lu­mière qui passent à tra­vers les planches du toit. Mon hôte s’ap­pelle Zho­ma. Ha­bi­tuel­le­ment en Chine, c’est aux hommes que re­viennent les obli­ga­tions de l’ac­cueil. La po­li­tesse veut qu’ils me fassent fu­mer tout ce qu’un pou­mon peut ab­sor­ber et tes­ter sans re­lâche ma ca­pa­ci­té à en­cais­ser leurs al­cools de ca­rac­tère. Contraste sai­sis­sant avec la Chine confu­céenne : dans les foyers mosuo, le pou­voir des hommes reste très li­mi­té, voire nul. Le rôle du chef est te­nu par la femme, gé­né­ra­le­ment la plus âgée ou la plus vaillante, que l’on nomme la da­bu. Elle pos­sède la terre, ré­git la ré­par­ti­tion des tâches agri­coles entre les membres de la mai­son­née, gère les éco­no­mies, or­ga­nise les cé­ré­mo­nies re­li­gieuses, veille à l'ac­cueil des hôtes… Sur les murs de la pièce, je re­marque des por­traits dont cer­tains cli­chés en noir et blanc datent d’une autre époque. Il se­rait faux de dire que ce sont des pho­tos de fa­mille car, chez les Mosuo, le mot fa­mille, tout comme ceux de père et de ma­ri, sont in­exis­tants ! Il y a en­core quelques an­nées,

« L’AMOUR LIBRE EST UNE INS­TI­TU­TION, NOUS POU­VONS CHAN­GER DE PAR­TE­NAIRE AU GRÉ DES REN­CONTRES »

les eth­no­logues pen­saient que la fa­mille était le maillon le plus res­treint des so­cié­tés hu­maines. Long­temps cou­pés du monde, les Mosuo — peuple de qua­rante mille âmes —, ap­pe­lés par­fois les Na, viennent contre­dire ce qui sem­blait être une évi­dence. Dans la tra­di­tion mosuo, filles et gar­çons, du­rant toute une vie, ne quittent ja­mais le foyer de leur mère et res­tent af­fi­liés à cette étrange li­gnée ma­ter­nelle que l’on nomme la ma­tri­li­gnée. J’aide mon amie à mettre la table. D’un geste sûr et ponc­tué d’un « aya » , Zho­ma pose la mar­mite brû­lante où baignent des mor­ceaux de porc agré­men­tés de pommes de terre. Nous man­geons avec ap­pé­tit. En­tre­cou­pant nos mas­ti­ca­tions, mon hôte ré­pond à mes ques­tions : « À Li­jia­zue, nous sommes res­tés des vé­ri­tables mosuo ! C’est du­rant la jour­née, aux champs et sur les mar­chés mais aus si le soir lors des fêtes, que les gar­çons font leurs quêtes nup­tiales. Si la fille est consen­tante, alors la nuit pro­té­ge­ra les fu­turs amants. Lors du zuo hun — la vi­site fur­tive —, le gar­çon gratte à la porte de la chambre de la fille et après avoir pas­sé la nuit avec elle, il doit im­pé­ra­ti­ve­ment ren­trer chez sa mère avant le le­ver du so­leil. Chez nous, l’amour libre est une ins­ti­tu­tion, nous pou­vons chan­ger de par­te­naires au gré des ren­contres, seul l’in­ceste reste pro­hi­bé. » Ce ma­tin de fé­vrier, en ad­mi­rant le vil­lage de Li­jia­zue qui se pré­pare pour le pas­sage de la nouvelle an­née, je res­sens un sen­ti­ment d’af­fec­tueuse dou­ceur. Ce dé­cor est hu­main et bu­co­lique, avec ces col­lines et ces fo­rêts de pins en­cer­clant des fermes aux toits fu­mants, ca­res­sés par les pre­mières lueurs du so­leil. En chan­tant et tout en fi­lant de la laine sur un rouet, Zho­ma conduit son trou­peau de chèvres. Quié­tude pas­to­rale bien loin des tu­multes du lac Lu­gu qui, de­puis ma pre­mière ren­contre, a to­ta­le­ment chan­gé de vi­sage. Au Yun­nan, le vil­lage de Lo­shui fut le pre­mier à avoir pris ce vi­rage. Il y a en­core vingt ans, en étau entre l’ombre d’une mon­tagne et les eaux dor­mantes du lac, ce mo­deste ha­meau de pê­cheurs était l’un des plus pauvres du pays mosuo. De­puis la construc­tion de la route, Lo­shui jouit d’une pros­pé­ri­té ba­by­lo­nienne. Toute l’an­née, après avoir payé un exor­bi­tant ti­cket d’en­trée de 100 yuans ( 12,7 eu­ros), les tou­ristes chi­nois dé­ferlent en masse. Sur la pro­me­nade qui borde le lac, les in­nom­brables échoppes pro­posent des ba­bioles et autres ca­me­lotes al­lant de l’au­then­tique épée de Co­nan le Bar­bare, ven­due dans son cof­fret d’ori­gine, au Stet­son du cow­boy Marl­bo­ro. Les vil­la­geoises en te­nue tra­di­tion­nelle, une rame sur le dos, al­paguent les tou­ristes pour qu’ils se dé­cident à ve­nir faire un tour de barque. Tous les soirs, c’est la fête ! Les filles mosuo in­vitent leurs hôtes — après l’achat d’un ti­cket de 50 yuans ( 6,3 eu­ros) — à par­ta­ger la tra­di­tion­nelle danse du feu. Après cette veillée ar­ti­fi­cielle, je ren­contre, dans un bar de Lo­shui, Lei, une jeune voya­geuse ve­nue de Pé­kin qui reste per­plexe sur son sé­jour : « Je suis très dé­çue par le manque d’au­then­ti­ci­té du lac Lu­gu et je n’aime pas cette ob­ses­sion qu’ont les Mosuo pour l’ar­gent. »

LES PORTES DES MAI­SONS RES­TENT CLOSES, LA VI­SITE FUR­TIVE EST DE­VE­NUE IM­POS­SIBLE

En 2012, le lac Lu­gu a ac­cueilli 1,5 mil­lions de vi­si­teurs. Grâce à ce com­merce flo­ris­sant, cer­taines li­gnées gagnent plus de 40 000 eu­ros par an. Le soir, dans les ar­rière- cui­sines, telles des mar­raines si­ci­liennes, les da­bu de Lo­shui ca­ressent d’une main les graines de leurs cha­pe­lets et de l’autre palpent les billets, mê­lant en des mur­mures in­au­dibles le dé­compte de l’ar­gent et les voeux pieux à Boud­dha. Chaque an­née, trois jours après la fête du prin­temps, sur une col­line qui do­mine le vil­lage de Mu­kua, une cé­ré­mo­nie re­li­gieuse réunis­sait les vil­la­geois et une tren­taine de moines de confes­sion bön. Cette émou­vante cé­lé­bra­tion fi­nis­sait tou­jours en une joyeuse beu­ve­rie car les la­mas de cet ordre ne sont pas te­nus à l’interdiction boud­dhiste de boire ou de fu­mer, bien au contraire. Il y a huit ans, les re­li­gieux ont été spo­liés de leur tu­mu­lus sa­cré, sur le­quel a été construit le pha­rao­nique Lu­gu Lake Prin­cess Ho­tel. Fi­nan­cé par le gou­ver­ne­ment de la pro­vince du Si­chuan, ce com­plexe hô­te­lier au goût dou­teux est fer­mé de­puis deux ans pour cause de mau­vaise ges­tion. Clas­sique ! Ces der­nières an­nées, en Eu­rope, on a usé beau­coup d’encre pour dé­crire en exa­gé­rant la réa­li­té des moeurs mosuo. Cet écho se fait sen­tir avec l’ar­ri­vée de nom­breux dé­fen­seurs de la cause fé­mi­niste, ve­nus en pè­le­ri­nage sur « la terre de l’amour libre » . Beau­coup ont lu Adieu au lac mère, le ré­cit au­to­bio­gra­phique de Yang Erche Na­mu, une Mosuo mon­dia­le­ment cé­lèbre grâce à son best- sel­ler tra­duit en vingt- huit langues. Dans son étrange pa­lace qu’elle s’est construit sur une pé­nin­sule, Na­mu ac­cueille un groupe de femmes ve­nues d'Am­ster­dam. La nuit tom­bée, près de la che­mi­née, tout en bu­vant un thé au jas­min, Na­mu leur parle dans un an­glais par­fait. « L’Oc­ci­dent, n’ar­ri­vant pas à se dé­faire des contraintes qu’im­pose le ma­riage, veut pou­voir se li­bé­rer en trou­vant un sys­tème qui vien­drait ras­su­rer et ex­cu­ser ses lar­gesses sen­ti­men­tales. Chez nous, les re­la­tions hu­maines sont plus fiables et plus sin­cères que dans vos so­cié­tés où l’amour n’est que mar­chan­dise. Ici, les gens ne sont pas sexuel­le­ment tor­dus : les re­la­tions amou­reuses des Mosuo, courtes ou longues, sont tou­jours sin­cères ! » En ob­ser­vant l’autre cô­té du mi­roir dé­for­mant, on découvre que la so­cié­té mosuo est loin des vi­sions béates que ces étran­gères viennent cher­cher au lac Lu­gu. La réa­li­té est moins pro­saïque que les sul­fu­reuses des­crip­tions de ce « royaume de femmes » dont l’as­pect ro­man­tique fait pen­ser au Shan­gri- La dé­crit dans Ho­ri­zon per­du, le ro­man de James Hil­ton. En vi­vant deux an­nées au lac Lu­gu, j’ai sou­vent as­sis­té à ces nou­veaux et nom­breux ma­riages in­ter­eth­niques qui sont d’un pa­thé­tisme ef­frayant, se ter­mi­nant gé­né­ra­le­ment de­vant un té­lé­vi­seur trans­for­mé en ka­rao­ké. Dans tous les vil­lages qui en­tourent le lac, l’ar­ri­vée de l’ar­gent a faus­sé les rap­ports hu­mains. À la nuit tom­bée, pour se pro­té­ger des vo­leurs, les portes des mai­sons res­tent closes. La vi­site fur­tive est de­ve­nue im­pos­sible.

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