L’ASIE CEN­TRALE DE NOTRE IMA­GI­NAIRE SUR­GIT AU DÉ­TOUR D’UNE RUE…

Grands Reportages - - Actus Lu -

Ils avan­cèrent pen­dant seize jours dans le dé­sert sans ren­con­trer ni ville, ni for­te­resse » jus­qu’à ce qu’en­fin ils aper­çoivent Bou­kha­ra consi­dé­rée comme « la plus belle ville de Perse » ra­conte Mar­co Po­lo dans son fa­meux Livre des Mer­veilles à pro­pos du voyage de son père Nic­co­lo et son oncle Maf­feo( Lui, le grand mar­chand vé­ni­tien du XIIIe siècle, fi­gure em­blé­ma­tique de ce la­by­rinthe ter­restre que l’on bap­ti­sa bien plus tard les Routes de la soie n’a ja­mais mis les pieds à Bou­kha­ra. Pas plus qu’à Sa­mar­cande d’ailleurs, qu’il dé­crit pour­tant comme « une très noble et gran­dis­sime ci­té » . Tous les spé­cia­listes consi­dèrent en ef­fet qu’au cours de son in­ter­mi­nable pé­riple entre1271 et 1295, le né­go­ciant po­ly­glotte a re­joint la Chine en em­prun­tant un iti­né­raire si­tué plus au sud, tra­ver­sant des terres ap­par­te­nant à l’Af­gha­nis­tan d’au­jourd’hui. Si Mar­co Po­lo évoque les deux grandes ci­tés qu’il n’a ja­mais vi­si­tées, c’est qu’elles comptent par­mi les étapes in­con­tour­nables du vaste ré­seau de voies com­mer­ciales qui re­liait l’Eu­rope à l’Em­pire du Mi­lieu. De­puis plu­sieurs siècles dé­jà, les con­vois de ca­ra­vanes par­cou­raient ces che­mins de né­goce dont Sa­mar­cande consti­tuaient une halte obli­ga­toire à la po­si­tion stra­té­gique. La pros­pé­ri­té de la ci­té et de ses voi­sines, Bou­kha­ra à l’ouest, mais aus­si Khi­va, un peu plus au nord, est in­ti­me­ment lié aux taxes pré­le­vées et aux mar­chan­dises qui tran­si­tèrent sur ces pistes : étoffes, ivoire, ambre, pierres pré­cieuses et bien sûr « draps d’or et de soie » se­lon une ex­pres­sion chère à Mar­co Po­lo.

À Khi­va, au coeur de la vieille ville d’It­chan Ka­la, deux tou­ristes posent de­vant une échoppe louant des cos­tumes d’Emir.

Au car­re­four des cultures mais aus­si des convoi­tises, ces oa­sis de com­merce furent tour à tour bâ­ties, ra­sées et re­cons­truites au gré des vic­toires et des dé­faites, se­lon les ca­prices des vain­queurs et pour le mal­heur des vain­cus. Consi­dé­rée comme l’une des plus an­ciennes ci­tés au monde, Sa­mar­cande mé­rite bien son nom qui si­gni­fie à la fois « ville de ren­contre » et « ville de conflit » . Conquise par Alexandre le Grand puis par les Arabes, mise à sac par Gen­gis Khan en 1220, elle a été re­cons­truite en 1369 par Ta­mer­lan. Chef de guerre fé­roce à l’in­sa­tiable ap­pé­tit de vic­toires, le guer­rier turco- mon­gol bâ­tit un im­mense mais éphé­mère em­pire qui s’éten­dit de Tur­quie à l’Inde et la Chine. Les spé­cia­listes es­timent que ses conquêtes au­raient cau­sé entre 15 et 20 mil­lions de morts. Mal­gré sa bar­ba­rie, Ta­mer­lan fut pour­tant un es­thète qui épar­gnait les ar­ti­sans lors de ses cam­pagnes pour les for­cer à tra­vailler à Sa­mar­cande dont il fît sa ca­pi­tale et l’une des plus belles ci­tés d’Asie cen­trale. Après l’in­dé­pen­dance en 1991, le culte du con­qué­rant a été en­cou­ra­gé afin de ci­men­ter l’iden­ti­té de l’Ouz­bé­kis­tan et de gal­va­ni­ser la fier­té na­tio­nale bles­sée par le co­lo­nia­lisme russe. « À l’époque so­vié­tique, les mos­quées, les mé­der­sas et tous les grands édi­fices his­to­riques ont été bom­bar­dés, trans­for­més en en­tre­pôts et par­fois même en écu­ries… » ra­conte Rus­lan Da­da­bayer, un guide tou­ris­tique fran­co­phone, « Fort heu­reu­se­ment de­puis l’in­dé­pen­dance du pays en 1991, nos grands mo­nu­ments ont été re­bâ­tis et res­tau­rés. »

À Bou­kha­ra, la mos­quée Bo­lo-Haouz, dite des qua­rante co­lonnes, compte en réa­li­té vingt co­lonnes dé­li­cates

qui se re­flètent dans un bas­sin.

( 1) Le voyage de

Mar­co Po­lo de Vic­tor Chk­lovs­ki.

Édi­tion Pe­tite Bi­blio­thèque Payot.

1993.

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