CE VOYAGE RESSUSCITE AVEC ÉLÉ­GANCE ET SA­VOIR VIVRE CES DÉ­COU­VERTES DES TERRES TI­BÉ­TAINES

Grands Reportages - - Spécial Tibet Yunnan -

So so so lha Gya­lo ! So so so lha Gya­lo ! Les dieux sont vain­cus ! » crient les mu­le­tiers ti­bé­tains. La ca­ra­vane vient de fran­chir le troi­sième col de la jour­née. Une fois dé­pas­sée une fo­rêt de rho­do­den­drons, à 4 200 mètres d’al­ti­tude, la piste si­nueuse pour­suit son as­cen­sion à tra­vers l’herbe rase. Nu­di­té de la na­ture ca­res­sant le pa­no­ra­ma sau­vage des mas­sifs d’Aboudje. Af­fû­tés par des vents tran­chants, les trente- cinq che­vaux char­gés de plus de deux tonnes d’in­ten­dance ac­cé­lèrent le rythme car ils de­vinent l’étape proche. Ivresse des cimes ? Sou­cieuses d’un monde voué à dis­pa­raître, les Ca­ra­vanes Lio­tard per­pé­tuent de­puis quelques an­nées la tra­di­tion et l’art mu­le­tier tels qu’ils étaient pra­ti­qués sur la Route du Thé dans les Marches Ti­bé­taines au Yun­nan et sur les hauts pla­teaux jus­qu’à Lhas­sa. De­puis Shan­gri- La, au nord de la pro­vince du Yun­nan, ces ter­ri­toires en­core sau­vages dignes du ro­man Ho­ri­zon Per­du de James Hil­ton, sont une éva­sion vers des val­lées ou­bliées. « Quel est donc le charme re­dou­table de ce pays étrange où tou­jours sont re­tour­nés ceux qui l’avaient une fois en­tre­vu ? On ar­rive dans des dé­serts gla­cés, si hauts qu’ils ne semblent plus ap­par­te­nir à la terre ; on es­ca­lade des mon­tagnes af­freuses, chaos d’abîmes noirs et de som­mets blancs qui baignent dans le froid ab­so­lu du ciel » écri­vait il y a un siècle l’ex­plo­ra­teur Jacques Ba­cot dans son livre le Ti­bet Ré­vol­té. Pour at­teindre et ap­pré­cier ces lieux où les élé­ments n’ont ja­mais été as­sa­gis, la ca­ra­vane tra­di­tion­nelle ( lourdes tentes, in­ten­dance, mules et équi­page ti­bé­tain) reste le moyen par ex­cel­lence pour ac­cé­der à ce rêve de tous les voya­geurs : le Shan­gri- La ! En une paire d’heures, le camp est mon­té, dé­voi­lant ain­si toute sa su­perbe : bi­vouac de lé­gende avec ses tentes spa­cieuses en Can­vas sem­blables à celles des ex­plo­ra­teurs du siècle der­nier, tel le bo­ta­niste Aus­tro- Ame­ri­cain du Na­tio­nal Geo­gra­phic, Joseph Fran­cis Rock, qui vé­cut dans la ré­gion presque trente ans. Au cours de ses dé­pla­ce­ments, son in­ten­dance se com­po­sait de pas moins de dix­sept hommes de main et de vingt- six mules. Il ne voya­geait ja­mais sans sa vais­selle, sa bi­blio­thèque, son mobilier et jus­qu’à sa bai­gnoire ! Type d’ex­pé- di­tion ins­pi­rée de l’époque vic­to­rienne où il était de bon ton de tra­ver­ser mers et conti­nents en cos­tume de tweed, et par­cou­rir jungles, dé­serts et mon­tagnes pré­cé­dé de caisses de Dom Pé­ri­gnon. Ces contrées aus­si fas­ci­nantes qu’in­hos­pi­ta­lières, contrai­gnaient les ca­ra­vanes à se pré­mu­nir des dan­gers à l’aide d’hommes de main, d’armes et de dogues ti­bé­tains. En 1940, l’in­for­tu­né Louis Lio­tard fut tué dans une em­bus­cade sur un col du Kham. Fas­ci­nées et conquises par ces grands ex­plo­ra­teurs tels Du­treuil de Rhins, Bon­va­lot, le prince Hen­ri d’Or­léans, le com­man­dant d’Ol­lone, Ba­cot, Ward, He­din, Pr­je­vals­ki… les Ca­ra­vanes Lio­tard res­sus­citent avec élé­gance et sa­voir vivre ces dé­cou­vertes des terres ti­bé­taines : tentes Bell, ta­pis, mobilier, lit­té­ra­ture, vins fran­çais, por­ce­laines, cui­si­niers et équi­pages. Du­rant quatre jours et trois nuits loin de l’agi­ta­tion vaine du monde, la ca­ra­vane pro­gresse à tra­vers ces ter­ri­toires sau­vages cer­nés par la blan­cheur des som­mets es­car­pés. Le so­leil vient de se cou­cher, ef­fleu­rant les al­pages d’une der­nière ca­resse avant le vent de la nuit. La course des étoiles au- des­sus des têtes marque le rythme des temps au­quel ré­pond le pas des che­vaux. Dans le cré­pus­cule, les bou­gies s’al­lument, la table s’ap­prête, les bulles dans les coupes pé­tillent, les poêles dif­fusent leur bonne cha­leur, et la poé­sie dé­cla­mée sous les étoiles nais­santes comble les coeurs. Ma­gie de la nuit au­tour du feu, les mu­le­tiers ti­bé­tains y as­so­cient chants et danses et leur joie lu­mi­neuse. Frères mu­le­tiers ti­bé­tains, vo­lon­taires fran­çais et hommes de main com­mu­nient avec les hôtes dans ces veilles de nuit et ces as­cen­sions vers les som­mets. Ces Ti­bé­tains, tous agri­cul­teurs ori­gi­naires de la val­lée de Da­bo­si, par­tagent entre les ha­bi­tants des six vil­lages, avec une par­faite équi­té, après chaque ca­ra­vane, le pro­duit de leur tra­vail. Le des­sein de cette en­tre­prise lan­cé en 2010 est de pou­voir re­nouer avec une tra­di­tion mu­le­tière vouée à dis­pa­raître, mais aus­si d’ap­por­ter une nouvelle source de re­ve­nus à ces fa­milles d’agri­cul­teurs. Avec les Ca­ra­vane Lio­tard mais aus­si avec le projet nais­sant de la Ferme Lio­tard, l’ob­jec­tif est de pou­voir of­frir une vraie

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