LES TROMPES FONT PAR­TIE IN­TÉ­GRANTE DE LA MU­SIQUE LI­TUR­GIQUE DU BOUD­DHISME DIT « DU GRAND VÉ­HI­CULE »

Grands Reportages - - Spécial Tibet Amdo -

Moins 30 de­grés : un vent gla­cial brûle les vi­sages cal­feu­trés dans les hauts cols de four­rure. Em­mi­tou­flés dans leurs amples chu­ba en peau de mou­ton re­tour­née, de jeunes hommes battent la se­melle de­vant des pa­niers d’osier rem­plis de ga­lettes de pain frit. Dans la cuisine voi­sine du mo­nas­tère de Go­mar, les femmes vont et viennent, por­tant des hottes de thé beur­ré, qui laissent échap­per des spi­rales de va­peur. Tous s’af­fairent à pré­pa­rer le re­pas com­mu­nau­taire du nou­vel an. Les vil­la­geois sont dé­jà là, sa­ge­ment as­sis en files pa­ral­lèles dans la cour du mo­nas­tère, un bol en por­ce­laine po­sé de­vant eux. Ce petit- dé­jeu­ner ma­ti­nal est l’oc­ca­sion pour toute la com­mu­nau­té de res­ser­rer ses liens et de té­moi­gner de son at­ta­che­ment aux va­leurs du Boud­dhisme, ci­ment de tout un peuple. Im­pos­sible en re­vanche de pro­cla­mer à haute voix sa foi dans le Da­laï- La­ma, dont la plu­part ici sou­haitent ar­dem­ment le re­tour. Les nom­breux po­li­ciers en ci­vil pré­sents dans la foule au­raient tôt fait d’em­bar­quer les ré­cal­ci­trants… Coïn­ci­dant peu ou prou avec le nou­vel an chi­nois, le nou­vel an ti­bé­tain, est la plus im­por­tante fête du pays, sui­vie quelques jours plus tard du Mön­lam, ou « fête de la Grande Prière » avec qui elle se confond pen­dant près de deux se­maines. Mais de­puis six ans dé­jà, l’heure est n’est plus tout à fait aux ré­jouis­sances. Le gou­ver­ne­ment ti­bé­tain en exil a lui même ap­pe­lé à re­non­cer aux cé­lé­bra­tions en sou­ve­nir des vic­times des émeutes de 2008 et des 131 moines et laïcs, qui se sont im­mo­lés par le feu après avoir ré­cla­mé une vé­ri­table au­to­no­mie et le re­tour de leur chef spi­ri­tuel. De son cô­té, le pou­voir chi­nois voit dans les ras­sem­ble­ments du nou­vel an des ma­ni­fes­ta­tions à haut risque et n’hé­site pas à les in­ter­dire, par­fois au der­nier mo­ment ! Pour­tant, ici et là, les tra­di­tions ont la vie dure. En ces temps trou­blés, les rites d’exor­cisme, voués à édi­fier les âmes et à écar­ter les puis­sances du mal, sont plus que ja­mais né­ces­saires et les mo­nas­tères ne désem­plissent pas, quand les au­to­ri­tés consentent en­fin à des­ser­rer l’étau. Ce ma­tin, l’at­mo­sphère est plu­tôt pro­fane et bon en­fant. Dans la cour du sanc­tuaire, trans­for­mée en un grand banquet à ciel ou­vert, les vil­la­geois si­rotent le thé brû­lant, gé­né­reu­se­ment of­fert, en échan­geant les der­nières nou­velles. Puis, des toits du mo­nas­tère pleut bien­tôt une pluie de bon­bons et de sa­chets de soupe dé­shy­dra­tée, que les femmes re­cueillent au creux de leurs ta­bliers dans une joyeuse bous­cu­lade ! Le cé­ré­mo­nial re­li­gieux ne re­prend ses droits que l’après- mi­di. Un char ri­che­ment or­né, dans le­quel trônent une sta­tue de Mai­treya, le Boud­dha du fu­tur, et Yer­chong Rin­poche, le jeune ab­bé de Go­mar, est ha­lé tout au­tour du mo­nas­tère par une ving­taine de vo­lon­taires, ga­mins ré­jouis aux pom­mettes rouges et rudes gaillards aux che­veux en brosse. Re­vê­tus de somp­tueux cos­tumes de bro­cart, les por­teurs de pa­ra­sols mènent la pro­ces­sion, ryth­mée par les ac­cents na­sillards des gya­ling, les haut­bois ti­bé­tains. Toute la ville de Rebkong semble vi­brer au dia­pa­son de la fête. Dans le mo­nas­tère du Bas Wu­tun, dis­tant de quelques ki­lo­mètres, les danses ont dé­jà com­men­cé. Les moines y jouent l’éternel com­bat entre le bien et le mal, les hé­ros et les dé­mons. Un théâtre mys­tique des­ti­né à ins­truire les

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