MA­LA­BAR

Entre champs de thé, plan­ta­tions de poivre et ba­ck­wa­ters, la côte de Ma­la­bar est le jar­din d’épices de l’Inde. Re­por­tage sur les pas de Vas­co de Ga­ma, dans des odeurs de car­da­mome, de mus­cade et de poudre de gin­gembre.

Grands Reportages - - Sommaire - TEXTE ET PHO­TOS OLIVIER CIRENDINI

Entre champs de thé, plan­ta­tions de poivre et ba­ck­wa­ters, la côte de Ma­la­bar est le jar­din d’épices de l’Inde. Re­por­tage sur les pas de Vas­co de Ga­ma, dans des odeurs de car­da­mome, de mus­cade et de poudre de gin­gembre.

Àla seule force des bras, Man­ju­nath s’est his­sé une di­zaine de mètres au- des­sus du sol, le long du tronc ef­fi­lé d’un pal­mier bé­tel. Ai­dé d’une longue perche, il at­tire à lui les arbres voi­sins et coupe à la ma­chette leurs branches mortes, qu’il fait lour­de­ment tom­ber sur le sol. Sur­veillant la ma­noeuvre d’un oeil, Ra­vi pour­suit la vi­site de sa plan­ta­tion d’épices. Ca­bosses de ca­cao pous­sant à l’ombre des ba­na­niers, plants de ca­fé aux fruits lui­sants, mus­ca­diers ré­vé­lant l’écla­tante fleur rouge dis­si­mu­lée sous leur coque, lianes de poivre en­rou­lées au­tour des pal­miers bé­tel, dont les troncs sont si hauts que ce sont des spé­cia­listes de la côte comme Man­ju­nath, ha­bi­tués à es­ca­la­der les co­co­tiers, qui sont ap­pe­lés à la res­cousse pour les en­tre­te­nir. La joue gon­flée par le bé­tel qu’il mâche sans dis­con­ti­nuer, Ra­vi montre une grappe de poivre qui semble mi­nus­cule dans sa grosse main. « On ra­conte que c’est pour ce­la, le poivre noir de Ma­la­bar, que Christophe Co­lomb avait en­tre­pris son voyage vers les Indes » , rap­pelle- t- il en lais­sant la fier­té es­quis­ser un sou­rire au coin de sa bouche. Au sud- est de Goa, le village de Hul­gol, trois cents ha­bi­tants, vit au rythme des épices. Comme toute la côte de Ma­la­bar, la por­tion d’Inde du Sud qui s’étend entre les mon­tagnes des Ghâts oc­ci­den­taux et la mer Ara­bique, le long des États du Kar­na­ta­ka et du Ke­ra­la. C’est là, face à la ville de Ca­li­cut, que Vas­co de Ga­ma at­tei­gnit « les Indes » en 1498. « Je suis ve­nu cher­cher des Chré­tiens et des épices » , au­rait lan­cé le na­vi­ga­teur por­tu­gais à son ar­ri­vée, au terme de dix mois d’une na­vi­ga­tion épique par l’océan At­lan­tique, le cap de Bon­neEs­pé­rance et l’océan In­dien. Un coup de gé­nie com­mer­cial : en re­joi­gnant pour la pre­mière fois l’Inde de­puis l’Eu­rope par voie ma­ri­time, il coupe l’herbe sous le pied des né­go­ciants arabes, qui s’ali­mentent en épices sur la côte in­dienne de­puis des siècles et les re­vendent à prix d’or en Mé­di­ter­ra­née et au Moyen- Orient. Au pas­sage, il lance la rivalité des com­pa­gnies des Indes eu­ro­péennes pour le né­goce du poivre de Tel­li­cher­ry, du gin­gembre de Co­chin, de la car­da­mome d’Al­le­pey…

« De­puis que l’Inde est connue des Eu­ro­péens, elle n’a ces­sé d’ex­ci­ter leur in­sa­tiable cu­pi­di­té » ,

re­late à la fin du XVIIIe siècle M. Son­ne­rat, émis­saire de la Com­pa­gnie fran­çaise des Indes, dans Voyage aux Indes Orien­tales et à la Chine. Sur la côte de Ma­la­bar, « les Hol­lan­dais pos­sèdent Co­chin, les Fran­çais Ma­hé, les Por­tu­gais Goa, les An­glais Bom­baye et Ta­li­che­ry. » Entre exo­tisme et ré­cits

« JE SUIS VE­NU CHER­CHER DES CHRÉ­TIENS ET DES ÉPICES » VAS­CO DE GA­MA, À SON AR­RI­VÉE AU KE­RA­LA…

fié­vreux ou­vrant la voie à l’ima­gi­naire de ces tro­piques où « les filles ont la gorge nue » , les re­la­tions des ex­plo­ra­teurs vibrent de l’at­trait des épices : « Chaque ha­bi­tant a son car­ré de terre en­tou­ré d’un mur de six pieds de haut et bor­dé de co­co­tiers [...] sur les­quels grimpent le poivre et le bé­tel » , re­late M. Son­ne­rat, qui s’émer­veille du po­ten­tiel du com­merce du poivre « joint à ce­lui qu’on peut faire de la car­da­mome, du san­tal, du gin­gembre et de la can­nelle. »

Pour­quoi au­tant d’épices ici ? Parce que les mon­tagnes des Ghâts oc­ci­den­taux, blo­quant la mous­son, créent un cli­mat par­ti­cu­liè­re­ment favorable à ces plantes dé­li­cates. « On trouve sur les hau­teurs de la côte de Ma­la­bar un équi­libre rare entre cha­leur, eau et ombre » , ex­plique Ra­vi. Par­tout, le ca­cao et les noix de bé­tel sèchent au so­leil sur le sol des cours, des femmes dé­cor­tiquent des noix de ca­jou, des hommes sur­veillent le mo­ment où les fruits des ca­féiers virent du vert au rouge. Un don du ciel et de la na­ture, ex­por­té aux quatre coins du monde. N’em­pêche, on broie par­fois du noir au pays du poivre. Au point que nombre de Ke­ra­lais pré­fèrent main­te­nant al­ler tra­vailler dans les pays du Golfe, en­ri­chis par un autre or noir. « Les agri­cul­teurs de la ré­gion vivent des jours dif­fi­ciles » , ex­plique Su­mesh Man­ga­las­se­ri, di­rec­teur de Ka­ba­ni tours, agence lo­cale prô­nant un tou­risme com­mu­nau­taire et du­rable. « L’équi­libre éco­lo­gique de la ré­gion semble at­teint par le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique, et une ma­la­die des poi­vriers a fait son ap­pa­ri­tion de­puis les an­nées 1990. Si on ajoute au ta­bleau les fluc­tua­tions du prix des épices sur le mar­ché in­ter­na­tio­nal et la concur­rence d’autres pays [ le Viet­nam a ra­vi à l’Inde sa place de pre­mier pro­duc­teur mon­dial de poivre noir, NDLR], on com­prend sans peine que ces vil­la­geois aient be­soin d’un re­ve­nu sup­plé­men­taire. » On ren­contre Su­mesh de­vant un fes­tin de cur­ry de noix de ca­jou, de chou aux graines de mou­tarde, de bei­gnets de pi­ments doux et d’un des­sert de ver­mi­celles de riz aro­ma­ti­sé à la car­da­mome, sur les hau­teurs de Mo­thak­ka­ra. Un « L’en­vi­ron­ne­ment idyl­lique des ba­ck­wa­ters a beau­coup souf­fert de l’in­ter­ven­tion hu­maine » , ré­su­mait un ar­ticle du jour­nal lo­cal Ci­ty Express, en oc­tobre2014. Pol­lués et sur­fré­quen­tés par en­droits, les ba­ck­wa­ters du Ke­ra­la ré­vèlent à d’autres un vi­sage par­ti­cu­liè­re­ment pré­ser­vé et ac­cueillant. À condi­tion de choi­sir le bon pres­ta­taire.

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