LU­CK­NOW

SUR LE FA­MEUX CHE­MIN DE DEL­HI À BÉ­NA­RÈS, LU­CK­NOW N’EST PAS UNE ES­CALE TRÈS COU­RUE. CELLE QUI FUT TANT CONVOI­TÉE PAR LES AN­GLAIS POUR LA PRO­FU­SION DE SES TRÉ­SORS EST BOU­DÉE DE­PUIS DE LONGUES DÉ­CEN­NIES. À TORT. LA « CI­TÉ D’OR ET D’AR­GENT » MÉ­RI­TE­RAIT DE RE

Grands Reportages - - SOMMAIRE -

Sur le che­min de Del­hi à Bé­na­rès, Lu­ck­now n’est pas une es­cale très cou­rue. Celle qui fut tant convoi­tée par les An­glais pour la pro­fu­sion de ses tré­sors est bou­dée de­puis de longues dé­cen­nies. À tort…

Et la lu­mière dis­pa­rut. As­sis en bout de table, Su­ley­man, im­per­tur­bable, conti­nue à dé­cla­mer avec force et pas­sion des bribes de poèmes en ur­du1. Pour éclai­rer les convives et leurs assiettes, nul be­soin de gar­nir les lourds can­dé­labres d’époque, l’écran du der­nier Ip­hone fait l’af­faire. L’es­pace d’un ins­tant, ber­cés par la mé­lo­die théâ­trale de notre hôte, nous voi­là trans­por­tés un siècle en ar­rière. Là où, dans ce sa­lon aux murs dé­sor­mais dé­cré­pis, se te­naient ja­dis des soi­rées spec­ta­cu­laires au­tour de poètes illustres, de ta­len­tueux mu­si­ciens et de su­blimes dan­seuses. Au pa­lais de Mah­mu­da­bad, ré­pu­té pour être l’une des plus somp­tueuses pro­prié­tés de la ré­gion, Su­ley­man, de son vrai nom Rad­jah Mo­ha­med Amir Mo­ha­med Khan, in­carne à lui seul tout ce que fut Lu­ck­now jus­qu’au mi­lieu du XIXe siècle. Une ci­té re­nom­mée pour sa haute so­cié­té sy­ba­rite où brillaient culture, raf­fi­ne­ment et bonnes ma­nières. Le tout sa­vam­ment sau­pou­dré d’ex­cen­tri­ci­té.

Le fa­bu­leux des­tin de Lu­ck­now com­mence en 1722 quand l’em­pe­reur mo­ghol Mu­ham­mad Shah nomme le pre­mier na­wab d’Awadh, cette ré­gion fer­tile du nord- ouest de l’Inde, qui cor­res­pond ac­tuel­le­ment à l’État de l’Uttar Pradesh. Avec le gou­ver­neur Saa­dat Khan Burhan al- Mulk, un chiite d’ori­gine ira­nienne, dé­bute alors l’in­croyable dy­nas­tie na­wa­bi. La ville de­vient le re­fuge de l’in­tel­li­gent­sia, des ar­tistes, des ar­ti­sans et de la no­blesse. De terre d’asile, elle prend ra­pi­de­ment le titre de « ci­té d’or et d’ar­gent » . En un siècle de règne na­wa­bi, l’élé­gante se pare d’une cen­taine de pa­lais, d’in­nom­brables jar­dins et de trois cents temples et mos­quées. Dans les pa­lais, dit- on, la moindre vo­laille était nour­rie d’ana­nas, de gre­nades et de jas­min ; les che­vreaux abreu­vés de lait au musc et de sa­fran. Des ba­taillons de cui­si­niers n’ont ces­sé d’in­ven­ter de nou­velles re­cettes aux in­fluences mo­gholes et per­sanes : la cui­sine de fu­sion ou en­core le ka­bab, avec sa tex­ture fon­dante grâce à une viande dé­li­ca­te­ment ha­chée. Une créa­tion réa­li­sée tout spé­cia­le­ment pour le na­wab Asaf-ud- Dau­la, non pour sa­tis­faire son ap­pé­tit mais parce qu’il n’avait plus de dents. On re­cou­vrait aus­si les dé­li­cats mets de feuilles d’or, ré­pu­tées pour être un vé­ri­table to­nique car­diaque… et sur­tout un re­dou­table pro­cé­dé pour dé­ce­ler d’éven­tuels ajouts de poi­son. Pas ques­tion non plus de chi­quer le paan avec sa tra­di­tion­nelle noix de bé­tel. Rien de mieux que la pous­sière de rubis. Pour apai­ser les nerfs, cette fois- ci. Luxe et ex­tra­va­gance à ou­trance… Il fal­lait bien une fin. En 1858, les pro­jec­teurs s’éteignent. Dé­fi­ni­ti­ve­ment. Après deux ans de ré­sis­tance ar­mée, que l’His­toire qua­li­fie de pre­mière guerre d’in­dé­pen­dance nationale, la ca­pi­tale de l’État le plus riche du pays tombe aux mains de la Com­pa­gnie an­glaise des Indes orien­tales. « Lu­ck­now est dé­sor­mais une ville morte » , constate Rus­sel, deux se­maines après son ar­ri­vée, écoeu­ré et im­puis­sant face au sac de celle qui l’avait tant ébloui. « Ses ma­gni­fiques pa­lais ne sont plus que ruines mi­sé­rables. Les tré­sors d’art et les ob­jets pré­cieux […] sont li­vrés au pillage et à la des­truc­tion par des sol­dats as­soif­fés d’or et ivres de ra­pines. » Le bu­tin ira rem­plir un peu plus les malles de la Cou­ronne et de ses dé­voués ser­vi­teurs. Et Lu­ck­now per­dra à ja­mais son es­sence de frivolité et d’es­thé­tisme. Il y flotte à pré­sent un par­fum de nos­tal­gie, un amer goût de non- re­tour. Dans cette ci­té conges­tion­née et bruyante de près de trois mil­lions d’ha­bi­tants, de somp­tueuses bâ­tisses ont été dé­truites par les ca­nons des An­glais. Ou confis­quées par l’État pour fi­na­le­ment être amé­na­gées en bu­reaux ad­mi-

LU­CK­NOW L’ÉLÉ­GANTE SE PARE DE CEN­TAINES DE PA­LAIS ET D’INNOM

BRABLES JAR­DINS

nis­tra­tifs, pis, en en­tre­pôts pour bus. Ou lais­sées à l’aban­don, faute de moyens pour en­tre­te­nir. Pour au­tant, Lu­ck­now re­gorge en­core de pa­lais som­no­lents des Mille et une nuits. Qai­sar­bagh, « le jar­din de l’em­pe­reur » , est le der­nier- né. Édi­fié dès 1848, cet en­semble se­rait plus grand que les pa­lais du Louvre et des Tui­le­ries réunis. En son centre, un im­mense parc or­né de fon­taines, de Vé­nus et de Cu­pi­don, sorte de mi­roir qui re­flète de chaque cô­té des bâ­tisses à l’ar­chi­tec­ture si­mi­laire. Su­ley­man y pos sède d’ailleurs un « pe­tit pied- à- terre » , ini­tia­le­ment ré­ser­vé aux femmes et aux proches, au­jourd’hui prin­ci­pa­le­ment ha­bi­té par ses mul­tiples ser­vi­teurs et leur fa­mille, très nom­breuse. « Jeune » , se rap­pelle- t- il, « je me met­tais dans le jar­din et j’écou­tais la mu­sique qui s’échap­pait des fe­nêtres en­trou­vertes de l’uni­ver­si­té Bhat­khande. » Une uni­ver­si­té sé­cu­laire, qui abri­ta « la mai­son des fées » , une école de mu­sique, de danse et de chant, ré­ser­vée à des jeunes filles re­cru­tées pour leur ta­lent, leur grâce et leur charme. On ra­conte d’ailleurs que la dex­té­ri­té des dan­seuses est si re­mar­quable qu’elles sont ca­pables de faire tin­ter un seul des trois cents gre­lots por­tés à leurs che­villes…

Nombre d’Oc­ci­den­taux, aus­si, sont ja­dis tom­bés

sous le charme de cette culture. Le plus re­nom­mé : Claude Mar­tin, sol­dat fran­çais de la Com­pa­gnie des Indes orien­tales, mais sur­tout fi­dèle dé­voué au na­wab Asaf-ud- Dau­la… qui le cou­vrit d’or. Ja­mais Eu­ro­péen ins­tal­lé en Inde n’au­rait ac­cu­mu­lé une telle for­tune ! Fas­ci­né par Lu­ck­now, il construit plu­sieurs pa­lais dont le Cons­tan­tia, mé­lange de styles ra­jas­ta­ni, mo­ghol et ba­roque. À sa mort, et se­lon ses vo­lon­tés, Cons­tan­tia se trans­forme en école et prend alors le nom de La Mar­ti­nière. L’éta­blis­se­ment, qui de­vait être ré­ser­vé aux or­phe­lins, est à pré­sent une pres­ti­gieuse école ac­ces­sible uni­que­ment aux en­fants de l’élite. À la pause, les éco­liers aux che­veux soi­gneu­se­ment pei­gnés, cos­tume es­tam­pillé et cra­vate rayée, ar­pentent les al­lées du jar­din aux roses. Pas de ba­garre ou de per­si­flage af­fi­ché ici ; il faut te­nir son rang. Le re­tour dans la rue marque en­core plus le contraste. Quit­té l’éden des « écus­son­nés » , sur­git l’el­do­ra­do des en­dia­blés. Un rodéo à l’in­dienne, dé­rou­tant, dé­sta­bi li­sant. Les chèvres, jo­li­ment ha­billées d’un pull- over pour les pro­té­ger de l’hi­ver, cô­toient les vaches apa­thiques, ins­tal­lées en bandes en plein

FU­SION ENTRE LES TRA­DI­TIONS HIN­DOUES

ET MU­SUL­MANES, LU­CK­NOW CÉ­LÈBRE

L’HU­MA­NISME

mi­lieu de la route. Les voi­tures asth­ma­tiques, ba­ja­js pé­ta­ra­dants et rick­shaws clo­pi­nants tracent leur route, in­dif­fé­rents à ces bêtes sa­crées que per­sonne ne songe à dé­lo­ger. Au­tre­fois, c’était à dos d’élé­phants dé­co­rés de pré­cieux joyaux que les in­vi­tés des na­wabs ar­ri­vaient, émer­veillés. La fas­ci­na­tion est res­tée in­tacte ; les pa­chy­dermes en moins. Avec ses arches ma­jes­tueuses et ses fa­çades dé­li­ca­te­ment den­te­lées, la porte Ru­mi Dar­wa­za, bâ­tie en 1784, est l’emblème de cette ci­té aux ex­tra­va­gances royales. Le coup de grâce est por­té de l’autre cô­té : là une autre porte ouvre sur le Ba­ra Imam­ba­ra. Une vaste es­pla­nade en­tou­rée de l’im­po­sante mos­quée Asa­fi et de l’Imam­ba­ra, un hall de prière voû­té haut de quinze ètres, agen­cé de ma­nière à am­pli­fier la por­tée des mar­siyas, ces fa­meux poèmes

chan­tés à la mé­moire de Ker­ba­la. Sur les par­terres fleu­ris, des fa­milles, mu­sul­manes comme hin­doues, s’abreuvent de cette beau­té. Le pa­tri­moine la­kh­na­vi échappe à toute re­li­gion. Lu­ck­now n’au­rait d’ailleurs ja­mais connu de heurts

entre ces deux com­mu­nau­tés. Un constat dont se gar­ga­risent sou­vent les ha­bi­tants. La « ci­vi­li­sa­tion Gange- Yam­nâ » , du nom des deux fleuves sa­crés qui baignent l’Awadh, sym­bole de la fu­sion des tra­di­tions hin­doues et mu­sul­manes, est un ex­tra­or­di­naire édi­fice d’hu­ma­nisme et de to­lé­rance. La ma­chine de l’har­mo­nie est bien hui­lée. Les mu­sul­mans créent ; les hin­dous vendent. À l’image du mar­ché de Chowk, ja­dis ré­pu­té pour ses fa­meux sa­lons de cour­ti­sanes dans les­quels étaient en­voyés les fils de na­wabs pour ap­prendre l’art de conver­ser et plus. Mais c’est sur­tout pen­dant le Mu­har­ram que cette os­mose an­ces­trale prend tout son sens. Les hin­dous par­ti­cipent, vi­sages fer­més et graves, à la com­mé­mo­ra­tion du mar­tyre d’Hus­sein. Deux mois et huit jours pen­dant les­quels ils res­pec­te­ront les codes mu­sul­mans. In­ver­se­ment, Ho­li réuni­ra les fi­dèles d’Al­lah. Le phé­no­mène est unique. Il est, in­con­tes­ta­ble­ment, un hé­ri­tage des na­wabs, très sen­sibles à la culture hin­doue. Pour pré­ser­ver ce mé­lange des genres, Lu­ck­now compte en­core sa pe­tite ar­mée de ré­sis­tants. Su­ley­man et sa fa­mille bien sûr ; le réa­li­sa­teur Mu­zaf­far Ali avec ses films dont l’ins­pi­ra­tion est l’Awadh ; son épouse Mi­ra avec la créa­tion d’une fa­brique de chi­kans des plus élé­gants ; le na­wab antiquaire Ja­far Mir Ab­dul­lah avec sa ca­verne de tré­sors an­ciens ; le rad­jah Amir Na­qi Khan avec ses soi­rées dis­tin­guées où les der­niers rares ar­tistes de Lu­ck­now dé­clament leurs vers en ur­du au son de l’har­mo­nium. « Les films hin­di et les po­li­ti­ciens in­diens sont les seuls res­pon­sables de cet as­saut inepte sur notre sen­si­bi­li­té et sur les ves­tiges de notre raf­fi­ne­ment » , constate, amer, Mu­zaf­far Ali. Et de conclure en ci­tant l’illustre poète Mu­ham­mad Iq­bal : « Les na­tions naissent dans le coeur des poètes et meurent dans les mains des po­li­ti­ciens. » En ar­pen­tant le Lu­ck­now mo­derne, dif­fi­cile de ne pas lui don­ner rai­son… Les sclé­ro­sés de l’ima­gi­na­tion ont dé­sor­mais le pou­voir à Lu­ck­now. Mais comme le constate sa­ge­ment Mau­la­na Ja­la­lud­din Ab­dul Ma­teen, sou­fi oc­to­gé­naire et peut- être l’ha­bi­tant le plus op­ti­miste de la ville, « la culture ne cesse d’évo­luer. Comme notre corps qui n’en fi­nit pas de chan­ger, on ne peut pas re­ve­nir en ar­rière. On ne peut qu’avan­cer et s’adap­ter. » L’élé­gante, tou­jours or­née de ses fa­bu­leuses pa­rures, n’a donc plus qu’à se ré­in­ven­ter. Pour en­fin sor­tir de cette obs­cu­ri­té in­jus­ti­fiée.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.