GANGE

DANS L’HI­MA­LAYA DU GHAR­WAL, LES SOURCES DU GANGE NAISSENT DE LA DÉ­ME­SURE DES SOM­METS ET DES GLA­CIERS. POUR LES MIL­LIERS DE PÈ­LE­RINS HIN­DOUISTES VE­NUS DE TOUT LE SOUS- CONTI­NENT, LA RE­MON­TÉE VERS QUATRE TEMPLES ISO­LÉS EST LA PRO­MESSE D’UN LONG CHE­MI­NE­MENT

Grands Reportages - - SOMMAIRE - TEXTE ET PHO­TOS JEAN- MARC PORTE

Dans l’Hi­ma­laya du Ghar­wal, les sources du Gange naissent de la dé­me­sure des som­mets et des gla­ciers. Pour les mil­liers de pè­le­rins hin­douistes ve­nus de tout le sous- conti­nent, c’est la pro­messe d’un long che­mi­ne­ment vers la pu­re­té.

UNE GUIR­LANDE MI- TER­RESTRE, MI- CÉ­LESTE DE QUATRE SITES SA­CRÉS

DE L’HIN­DOUISME

Deux cent cin­quante mètres d’al­ti­tude. L’élé­va­tion est qua­si dé­ri­soire. Mais c’est à Ha­rid­war, que le Gange s’ex­tirpe géo­gra­phi­que­ment de sa ti­ta­nesque ma­trice di­vine. Vu des hautes val­lées de la chaîne hi­ma­layenne, la marche est mo­deste ? En deux cents ki­lo­mètres à peine, le fleuve roi de l’Inde a ter­mi­né sa liai­son convul­sive entre les hautes terres des dieux et celles des hommes. Vaste lit de ga­lets clairs. Branches et méandres calmes : en aval des der­nières col­lines, après quatre mille mètres de des­cente bru­tale, le flot puis­sant vient se fondre dans l’ho­ri­zon­ta­li­té sur- chauf­fée de la plaine gan­gé­tique. L’expulsion com­plexe des mon­tagnes du Ghar­wal, toutes d’un en­tre­lacs de gorges et de ra­pides, est ache­vée. Jus­qu’au golfe du Ben­gale, sur près de 2 500 ki­lo­mètres, le Gange nour­ri­cier et fer­tile d’Aha­la­bad, de Pat­na ou de Bé­na­rès peut dé­sor­mais re­joindre pai­si­ble­ment l’his­toire plu­ri­mil­lé­naire de l’Inde. En amont ? Quatre val­lées, quatre ri­vières, quatre temples concentrent, eux, qua­si­ment toute l’éner­gie spi­ri­tuelle du grand Hi­ma­laya hin­douiste. Frag­ment de géo­gra­phie et de my­tho­lo­gie in­tri­quées ? Sur la carte de l’im­mense chaîne, au coeur de l’État de l’Ut­ta­ra­khand, les doigts de la Cho­ta Char Dham ( le pèlerinage des quatre trônes sous le ciel) re­montent des em­bran­che­ments de hautes val­lées jus­qu’à plus de 4 000 mètres. D’est en ouest, entre le Ku­mâon et l’État de l’Hi­ma­chal Pradesh, les axes de cette constel­la­tion di­vine re­lient Ba­dri­nath, sur les rives de l’Alak­nan­da nais­sante, qui abrite le temple vi­sh­nouiste de Ba­dri­na­rayan. Puis Ke­dar­nath, sous le gla­cier d'où naît la Man­da­ki­ni, où est vé­né­rée la forme pri­mor­diale de Shi­va. Puis Gan­go­tri, sous les gla­ciers de la Bha­gi­ra­thi, le siège de la déesse Gan­ga. Et en­fin Ya­mu­no­tri, source d’un autre grand fleuve sa­cré de l’Inde, la Ya­mu­na, siège de la déesse épo­nyme. Dans l’im­mense pan­théon hin­douiste, cette constel­la­tion hi­ma­layenne des­sine un iti­né­raire sin­gu­lier, lié à la pu­re­té sym­bo­lique des mon­tagnes : la Char Dham Ya­tra, l’un des plus grands pè­le­ri­nages du sous- conti­nent.

Nous sommes en­core loin des neiges éter­nelles ? Le cré­pus­cule tombe sur Ha­ridwār. Fin at­ten­due des vents brû­lants char­gés de pous­sière. Sur les ghâts à l’est de la ville, des mil­liers de croyants se ras­semblent au­tour de nous sur les marches d’Ar ti Pu­ri, non loin de l’en­droit où la marque du ta­lon de Shi­va est vé­né­rée. Frois­se­ment des san­dales sur les marches. Den­si­té de corps et de re­cueille­ment. Dé­but lit­té­ral d’un vé­ri­table bain dans la foi hin­doue : tous sont ve­nus se pu­ri­fier en s’im­mer­geant par trois fois dans les eaux sa­crées. À la bas­cule de la nuit, les prêtres et la foule en­tonnent, paumes le­vées vers le ciel, les prières de Gan­gâ Aar­ti. Le fleuve cé­lé­bré s’illu­mine ma­gi­que­ment de di­zaines de diyas, des of­frandes lu­mi­neuses comme au­tant de pe­tites barques vé­gé­tales dont les lueurs s’en­fuient dans le cou­rant… Il y a beau­coup de monde ce soir de mai à Ha­ridwār ? Oui et non. Tous les douze ans, la ville ac­cueille à son tour les stu­pé­fiantes Kumb­ha Me­la, les fêtes de la jarre, les plus grands ras­sem­ble­ments hu­mains du globe. Soixante à soixante- dix mil­lions de pè­le­rins se réunissent ici en une poi­gnée de se­maines. Et le jour le plus aus­pi­cieux, c’est près d’un mil­lion d’êtres hu­mains qui foulent, le même jour, les ghâts en­ser­rés par les flots du Gange… Qua­rante- huit­heures plus tard. Deux mille mètres d’al­ti­tude. Une mo­deste marche, ava­lée nez à la fe­nêtre, vers la puis­sance de l’Hi­ma­laya. Nous avons re­joint en bus Gau­ri­kund, la fin de la route car­ros­sable vers le temple de Ke­dar­nath. Deux jours pour ébré­cher

la com­plexi­té des val­lées ver­doyantes, noyées de fo­rêts. À Dev­prayagh, à la jonc­tion spec­ta­cu­laire des eaux de l’Alak­nan­da et de la Bha­gi­ra­thi, là où le Gange prend en­fin pour la pre­mière fois son nom vé­ri­table, nous avons dé­pas­sé les pre­miers sâd­hus qui re­montent, par pe­tits groupes et à pied, vers leurs terres tra­di­tion­nelles de mé­di­ta­tions et d’iso­le­ment. Sur ces routes ver­ti­gi­neuses, ac­cro­chées aux flancs de jungle, le spec­tacle est aus­si du cô­té des bus et des jeeps sur­char­gés de pè­le­rins qui sont dé­sor­mais… par­tout. Croi­se­ments aléa­toires. Sou­rires et klaxons. Em­bou­teillages et lé­gères an­goisses au­des­sus du vide. Cette su­per­po­si­tion d’as­cètes éma­ciés et des bus sur­char­gés de dé­vots a dé­bu­té dans les an­nées 1960. Ce n’est que dans l’après- guerre que l’ac­cès aux hautes val­lées d’al­ti­tude s’est pe­tit à pe­tit dé­mo­cra­ti­sé, no­tam­ment après la fin des ten­sions si­no in­diennes ( 1962) et dans le fil vo­lon­ta­riste de l’Inde de den­si­fier un ré­seau rou­tier « pra­ti­cable » dans ses marches hi­ma­layennes. Avant ? La Char Dham n’exis­tait que de pour de riches croyants. Et de pe­tits groupes de moines et d’éru­dits mys­tiques au­réo­lés de mys­tère et de sa­voirs qua­si sur- hu­mains, les sam­nyā­sins. Les routes ont tout chan­gé ? Il est dif­fi­cile de ne pas par­ler du tou­risme re­li­gieux sur la Char Dham : d’in­nom­brables agences pri­vées et d’État, pro­posent clef en main de vé­ri­tables cir­cuits tout com­pris vers les temples d’al­ti­tude. Pour des fa­milles ve­nant du Bi­hâr ou du Ke­ra­la, de l’As­sam ou du Gu­ja­rat, cette op­tion est la voie royale pour ef­fec­tuer ces dé­pla­ce­ments vers des mondes mi- fas­ci­nants, mief­frayants de l’al­ti­tude. Un pe­tit sac de voyage. Une veste ou un châle. Une paire de chaus­sures de ville ou de san­dales. Sur cette route qui va les pro­pul­ser sous les som­mets, rares sont ceux qui ont dé­jà vu… la neige. Les pro­grammes font presque sou­rire : les pa­ckages dé­taillent scru­pu­leu­se­ment le pe­di­gree des ash­rams et des of­fi­ciants, le mon­tant des do­na­tions conseillées et les op­tions payantes pour les pu­jas, y com­pris les ex­tras in­évi­tables à ré­gler en cas d’Aus­pi­cious Days. Com­pre­nez : les jours par­ti­cu­liè­re­ment fa­vo­rables, as­tro­lo­gi­que­ment, pour les ri­tuels. Les pè­le­ri­nages des sources du Gange sont un énorme

business ? Se­lon les sources, deux cent cin­quante mille à six cents mille In­diens marchent chaque an­née vers les temples d’al­ti­tude… Mais en ces pre­miers jours de mai2014, pour l’ou­ver­ture of­fi­cielle du pèlerinage, une émo­tion très

sin­gu­lière plane sur la Char Dham. Pour tous et cha­cun, cette an­née, les quinze ki­lo­mètres de che­mi­ne­ment vers le temple, iso­lé sous les som­mets à qua­si­ment 3 600 mètres, sont une sorte de re­nais­sance après l’hor­reur. Du­rant quatre jours, entre le 14 et le 17juin 2013, la fu­reur de Shi­va s’est dé­chaî­née sur le nord de l’Ut­ta­ran­chal. Pré­ci­pi­ta­tions monstres. Cou­lées de boue dé­vas­ta­trices. Glis­se­ments de ter­rain. Berges, routes, pont et villages em­por­tés. Ce tsu­na­mi de l’Hi­ma­laya ( jus­qu'à 500mi­li­mètres d’eau par jour re­le­vés dans cer­taines sta­tions mé­téo) a fait of­fi­ciel­le­ment 580morts. Et 5 748 dis­pa­rus. Sur place, des cen­taines de mil­liers de vil­la­geois et de pè­le­rins se re­trouvent iso­lées de tout, sans moyen de com­mu­ni­ca­tion ni de dé­pla­ce­ment. L’ar­mée in­dienne, l’Air Force, l’In­do- Ti­be­tan Po­lice Bor­der, la na­tio­nal Di­sas­ter Res­ponce Force mè­ne­ront pen­dant plu­sieurs se­maines l’opé­ra­tion Su­rya Hope ( le so­leil de l’es­poir), la plus grande opé­ra­tion de sau­ve­tage ter­restre et aé­rien de l’his­toire de l’Inde. De­vant l’am­pleur des dé­gâts sur le ré­seau des routes de mon­tagne, cer­tains of­fi­ciels, à l’époque, évo­quèrent une fer­me­ture com­plète de plu­sieurs an­nées sur cer­tains sec­teurs de la Char Dham. In­cre­dible In­dia ? Moins de dix mois plus tard,

EN 2013, LA FU­REUR DE SHI­VA SE DÉ­CHAÎNE, LES INON­DA­TIONS FE­RONT SEPT MILLE MORTS ET DIS­PA­RUS.

entre les bull­do­zers re­pous­sant les cou­lées de boue et de ro­chers, et d’in­vrai­sem­blables amon­cel­le­ments de ma­té­riaux de construc­tions, nous fai­sons la queue avec des cen­taines de pè­le­rins, pour un ul­time sé­same : le tam­pon d’un mé­de­cin in­dien, avant d’en­ta­mer notre marche. L’at­mo­sphère est tout sim­ple­ment… sur­réa­liste. Au­tour du bon­heur vi­sible des pè­le­rins, par­tout, dans la basse val­lée de la Man­da­ka­ni, les stig­mates de la ca­tas­trophe sont ap­pa­rentes. Mais les che­mins de la foi sont in­des­truc­tibles : en quelques se­maines, de­puis la fin de l’hi­ver, des mil­liers de tra­vailleurs in­diens et né­pa­lais ont tout sim­ple­ment rou­vert la route et re­cons­truit sur près de vingt ki­lo­mètres l’es­sen­tiel d’un tout nou­veau sen­tier. Plus haut, entre le pont pro­vi­soire et les pe­tits bancs flam­bants neufs, le tra­cé fait face, en rive gauche, à une im­mense ci­ca­trice : il ne reste qua­si­ment rien de l’an­cienne piste. De lourds hé­li­cos de l’ar­mée s’en­volent ré­gu­liè­re­ment de DZ de for­tune, sur­vo­lant des fa­milles de pè­le­rins, les vielles dames à che­val et quelques sâd­hus pres­sés. Ré­gu­liè­re­ment, des can­tines pro­posent thé et re­pas chaud. Des équipes d’ou­vriers tra­vaillent au man­teau­pi­queur, fai­sant bas­cu­ler des blocs dans le vide. Dans cette at­mo­sphère d’après ca­tas­trophe, sous la lu­mière du soir, le vil­lage fan­tôme de Ke­dar­nath est au bout de cette lente mon­tée vers les neiges. Il est tard. Sur les der­nières neiges, des mi­li­taires orientent les pè­le­rins vers un vil­lage de tentes, des du­vets et un re­pas chaud. Un cam­pe­ment de ré­fu­giés ? Dans la nuit, les chants montent pour­tant de l’élan­ce­ment gris du temple, le seul bâ­ti­ment mi­ra­cu­leu­se­ment épar­gné par les cou­lées de boue et de glace, en­tou­ré d’un fra­cas de lodges ef­fon­drés et d’ash­rams éven­trés… Images d’apo­ca­lypse, ef­fa­cées par les lu­mières du ma­tin ? Sur le par­vis du temple, l’au­ra d’Adi Shan­ka­ra1 semble ré­chauf­fer le monde. Splen deurs des som­mets dé­ga­gés. Groupes de sâd­hus. Chants et prières en boucle. Po­li­ciers in­diens. Flot te­ment rouge des guir­landes d’oeillets. Pè­le­rins rayon­nants. La boucle est bou­clée, de la ca­tas­trophe à la paix, au­tour de Shi­va le des­truc­teur- Shi­va le pro­tec­teur.

Mais notre Char Dham ne s’ar­rête pas là. Un lent épi­sode de basses val­lées et de fo­rêts somp­tueuses plus loin, et de villages en villages, nous avons re­joint la se­conde étape de ce voyage étrange, sur l’axe de la ri­vière Bha­gi­ra­thi. Point de dé­part : Gan­go­tri, 3 000 mètres d’al­ti­tude. Une étroi­ture de marbre et de foi, au bout d’une puis­sante val­lée étroite, où s’en­gouffre l’eau gla­cée ve­nue de Gau­muk, le nez de la vache, la source spi­ri­tuelle du Gange, à une ving­taine de ki­lo­mètres de là. Une grosse jour­née de marche entre cèdres et mi­nus­cules ash­rams pour un chan­ge­ment ma­gis­tral de monde ? Après Bho­j­ba­sa, il ne faut plus que deux pe­tites heures pour at­teindre la langue ter­mi­nale du gla­cier im­mense. La source même de la pu­re­té. Pour les pè­le­rins, la fin vé­né­rée du che­min ? Fran­chir pour­tant le gla­cier. Puis re­mon­ter len­te­ment l’im­mense moraine, vers l’un des plus beaux camps de base du monde : Ta­po­van. Sans au­cun obs­tacle au re­gard, la py­ra­mide étin­ce­lante du Shivl­ling ( 6 550 mètres) des­sine un tri­angle de beau­té par­faite sous le ciel, face aux sil­houettes de marbre de la guir­lande des énig­ma­tiques Bha­gi­ra­thi. Fin du voyage ? Dé­but du voyage ? Entre les blocs er­ra­tiques, à 4 500 mètres d’al­ti­tude, face aux pe­louses ver­doyantes, de­vant son abri iso­lé, un sâd­hu a com­men­cé de nous conter, avec force gestes vers le ciel, la vie de la co­lé­rique Gan­gâ, née d’une ap­sa­ra et d’Hi­ma­van, le dieu de l’Hi­ma­laya, ve­nue sur terre pour ba­layer toute vie. Et fi­na­le­ment maî­tri­sée par Shi­va, qui as­sa­git de­puis son flot en l’em­pri­son­nant dans sa che­ve­lure…

FA­MILLES ET SÂD­HUS PAR­TAGENT LE MÊME SEN­TIER VERS LA PU­RE­TÉ…

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