UNE DES­CENTE PRESQUE VER­TI­GI­NEUSE DE LA VILLE MÉ­DIÉ­VALE AU CREUX DE L’EN­FER

Grands Reportages - - Spécial Déserts Puy- De- Dôme -

Dans la rue des Cou­te­liers qui dé­vale de­puis la place du Pi­rou, l’en­fi­lade ven­true des fa­çades aux vieux murs à pans de bois et à co­lom­bage a tout d’un hom­mage mé­dié­val à une ville qui ne cesse de pro­duire de fa­çon ob­ses­sion­nelle… des cou­teaux. Six cents ans de tra­di­tion tou­jours très so­li­de­ment an­crée sur les flancs sombres des fo­rêts du Li­vra­dois ? « Thiers, c’est le cou­teau ! » : les vi­trines des ma­ga­sins d’ar­ti­sans, de fa­bri­cants ne parlent que de ce­la. Ne vendent que ce­la. Des cou­teaux. Droits. Pliants. De poche. Pro­fes­sion­nels. De table. De chasse. De cui­sine. Il y en a lit­té­ra­le­ment… par­tout. Du ci­seau à la canne- poi­gnard (!), la pas­sion de la ci­té pour ce qui coupe ou tranche n’a rien d’un se­cret : la ville, qui conti­nue de four­nir 70 à 80% de la pro­duc­tion made in France, est une ca­pi­tale qua­si mon­diale dans son do­maine. Rue Con­chette, rue du Bourg, rue des For­ge­rons : les lourdes portes des an­ciennes mai­sons de com­merce ou d’hô­tel par­ti­cu­lier té­moignent de l’im­pres­sion­nante pros­pé­ri­té de son his­toire pas­sée.

Au XVe siècle, une tren­taine de cou­te­liers sont dé­jà ins­tal­lés dans la ville.

Ils sont deux cents, un siècle plus tard. Double mou­ve­ment : ins­tal­lés face à la longue plaine de la Li­magne et face aux sil­houettes des vol­cans du Mas­sif cen­tral, des pay­sans y de­viennent non seule­ment des ar­ti­sans au sa­voir- faire re­con­nu, mais le né­goce et l’éco­no­mie des « quin­caille­ries » de Thiers com­mence à por­ter le nom et la ré­pu­ta­tion de la ville très loin. Thiers vend ses cou­teaux, bien sûr. Mais aus­si son fil de chanvre. Son pa­pier, « l’un des meilleurs du royaume » . Ses cé­lèbres cartes à jouer, les pré­fé­rées de Montaigne. Mais en­core les gaines et les boîtes de ses tan­neurs et gai­niers. C’est par ca­ra­vanes en­tières de bal­lots ou de ton­neaux, à dos de mu­let vers Lyon ou par voie flu­viale vers Mar­seille, que la pro­duc­tion de Thiers s’écoule vers l’Eu­rope et le monde, de Rio à l’Inde, d’Is­tan­bul à Naples. En contre­par­tie ? Nacre de Cey­lan, pa­lis­sandre d’Inde, ivoires ve­nus d’Égypte : les ré­seaux des mar­chands de Thiers font conver­ger vers ce bout d’Au­vergne des ma­tières pre­mières aus­si nobles que rares. Su­cess sto­ry étonnante : Thiers ne pro­duit pas un gramme d’acier ou de fer. Pas plus que les lourdes meules de plu­sieurs cen­taines de ki­los qui servent au lent po­lis­sage des lames. La ma­tière pre­mière vient des forges de l’Isère ou des mines de SaintÉ­tienne. Mais c’est l’éner­gie de la Du­rolle, la ri­vière qui roule dans une étroite val­lée ni­chée contre la ville, qui per­met de faire fonc­tion­ner des li­ta­nies de mou­lins et rouets ser­vant au dif­fi­cile émou­lage ( ai­gui­sage) des lames. Un pan im­mense du pas­sé de Thiers est ins­crit dans cette val­lée en­cais­sée ?

À la fin des bou­le­ver­se­ments de la pre­mière ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, au XIXe siècle,

vingt- cinq mille ou­vriers et ar­ti­sans se consacrent aux cou­teaux et à ses dé­ri­vés. Il y a les grandes mai­sons et les castes de la ville haute. Mais sur­tout, le long de la Du­rolle : les usines, les pe­tites fa­briques fa­mi­liales, les mou­lins. En 1859, Georges Sand est à Thiers. De son étape de trois jours, elle ti­re­ra un ré­cit ro­ma­nesque : La Ville noire. Dans ses des­crip­tions, les fumées des forges, le tra­vail im­mo­bile et al­lon­gé des émou­leurs. Et sur­tout, celle du val d’en­fer, coin­cé entre « rocs den­te­lés et eaux violentes » , y tient une place im­por­tante : qua­si aban­don­né au­jourd’hui, c’est peut- être l’un des plus in­croyables pay­sages in­dus­triels du Mas­sif cen­tral. La nuit, le long de la rue Jo­se­phC­laus­sat, les éclai­rages des usines aban­don­nées, l’éclat des cas­cades et des biefs, les pas­se­relles qui en­serrent l’usine du May ( qui ac­cueille un Centre d’in­ter­pré­ta­tion du pa­tri­moine in­dus­triel) et le Centre d’art contemporain du Creux de l’en­fer, offrent une im­pres­sion­nante plon­gée dans le pas­sé in­dus­triel de Thiers. La ville noire n’existe plus. Les grandes usines sont dé­sor­mais dans la plaine toute proche. Il faut pous­ser les portes d’ate­liers par­fois mi­nus­cules pour ren­con­trer les cou­te­liers de Thiers.

Ils sont plus d’une soixan­taine d’ar­ti­sans à per­pé­tuer la haute tra­di­tion cou­te­lière. À chaque adresse ses tré­sors. Un pe­tit bloc d’ébène du Ga­bon. Une peau de ser­pent amé­ri­cain. Une mo­laire de mam­mouth si­bé­rien. Une forge mo­deste où conti­nue de se plier sous le feu les mo­tifs maî­tri­sés des lames da­mas­qui­nées. Des ma­té­riaux syn­thé­tiques, des ré­sines ou des aciers ul­tra mo­dernes. Des formes ins­pi­rées de cou­teaux du Ja­pon, des peuples nor­diques ou du Can­tal tout proche. Dans ces mondes, cha­cun a sa ma­nière. Son poin­çon mar­te­lé sur l’acier. Et tous savent d’un re­gard, non seule­ment d’où peut ve­nir un cou­teau, ici, mais qui l’a tra­vaillé et as­sem­blé…

L’aven­ture de la cou­tel­le­rie n’a pas de fin ?

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