DER­RIÈRE LE CALME DES PAY­SAGES, UNE LONGUE TRA­DI­TION DE RÉ­SIS­TANCE ET D’AU­TO­NO­MIE

Grands Reportages - - Spécial Déserts Corrèze- Creuse Haute- Vienne -

Le nom, à l’éty­mo­lo­gie dis­cu­tée, sonne comme une pro­messe d’abon­dance. Mais le ca­rac­tère du Haut- Li­mou­sin ne tient pas tout en­tier dans ses milles sources. Il existe et de­meure, dans ce mou­ton­ne­ment sin­gu­lier des col­lines de Mille­vaches, comme une sorte de so­li­tude floue, une dif­fi­cul­té à cer­ner l’échelle des d’ho­ri­zons fer­més et ou­verts de ces mon­tagnes à la fois bien moins hautes et bien plus iso­lées qu’ailleurs. Mille­vaches ? Pla­teaux de la Courtine ? Mo­né­diéres ? Dif­fi­cile par­fois de s’y re­trou­ver, un peu per­du sur une mi­nus­cule dé­par­te­men­tale. Du haut de l’ob­ser­va­toire du mont Bessou ( point culmi­nant des pla­teaux, juste sous la li­mite des mille mètres…), à Bu­geat ou à Pey­re­le­vade, vous êtes en Cor­rèze. À Faux- la- Mon­tagne, à Gen­tioux, ou sur les rives orien­tales du lac de Vas­si­vière, en Creuse. De ce même lac, un pas vers l’est : en di­rec­tion d’Ey­mou­tiers, mais en­core vers Remp­nat ou Nedde, c’est la Haute- Vienne. Dans une in­dif­fé­rence phy­sique aux li­mites ad­mi­nis­tra­tives, le pla­teau che­vauche un puzzle à la fois doux et sé­vère de monts, de fo­rêts de gi­gan­tesques Dou­glas, de vastes zones hu­mides, de mi­cro- pay­sages agri­coles, par­fois spec­ta­cu­laires de so­li­tude. Les li­mites du Parc ré­gio­nal, de­puis 2004, avalent plus lar­ge­ment en­core des par­ties de la Creuse ain­si que des pié­monts du pla­teau li­mou­sin. Su­per­fi­cie to­tale de cette fron­tière qui n’en est pas une : trois mille cent cin­quante ki­lo­mètres car­rés. Pour un peu plus de trente- sept mille ha­bi­tants ré­par­tis sur une cen­taine de com­munes. Sur les cartes, la cote des 500 mètres d’al­ti­tude des­sine, elle, le coeur du pla­teau, d’où s’en­roulent les sources et les méandres de la Vienne, de la Vé­zère, de la Creuse, de la Cor­rèze, de la Triou­zoune, de la Lu­zège, de la Diège…

On y vient pour ran­don­ner. Ob­ser­ver la loutre de ri­vière, de­ve­nue l’un des em­blèmes du pla­teau. Y pê­cher dans des cadres rares. Dé­cou­vrir des vil­lages et des églises aux puis­sants et mas­sifs clo­chers murs. Mais der­rière ces mondes tran­quilles, le pla­teau est de­puis long­temps un concen­tré obs­ti­né et foi­son­nant de ré­seaux as­so­cia­tifs et al­ter­na­tifs. Des formes de ré­sis­tance et d’au­to­no­mie, comme une marque de fa­brique qui court sous ces pay­sages ? Sor­tie de Faux- la-

Mille­vaches, un pays calme ?

Mon­tagne. Une classe de ly­cée agri­cole est en pleine vi­site d’Am­biance Bois, l’une des en­tre­prises em­blé­ma­tiques de la ré­gion : presque trente ans de fonc­tion­ne­ment en so­cié­té ano­nyme à par­ti­ci­pa­tion ou­vrière. De l’ex­té­rieur ? Dé­char­ge­ment des grumes, coupe de planches de mé­lèze et de pin de Dou­glas. Les ré­si­neux, plan­tés mas­si­ve­ment entre les deux guerres, ont pro­fon­dé­ment bou­le­ver­sé la phy­sio­no­mie et les pay­sages des pla­teaux. Mais c’est l’es­prit de la struc­ture qui im­pres­sionne le plus les élèves. Ro­nan, vingt- sept ans, ré­pond à une ques­tion sur son sa­laire : « Je tra­vaille ici de­puis deux ans. Mais nous ga­gnons tous le même sa­laire. La ges­tion est col­lec­tive. Nous n’avons pas de pa­tron au sens clas­sique. Toutes les dé­ci­sions im­por­tantes sont prises en conseil d’ad­mi­nis­tra­tion, en­semble. Cha­cun sa voix. Et si tu n’es pas d’ac­cord, tu peux ar­gu­men­ter. » Nou­velle ques­tion : le chiffre d’af­faires. « L’en­tre­prise em­ploie vingt­cinq per­sonnes, dont vingt à temps plein. C’est ça l’im­por­tant. On réus­sit à vivre de notre tra­vail. Le plus com­pli­qué, c’est d’or­ga­ni­ser le plan­ning en fonc­tion des chan­tiers et de nos rythmes à nous. Tu peux choi­sir un t emps par­tiel pen­dant un mo­ment, parce que ce­la te convient. Mais si tu veux bos­ser beau­coup d’heures, et ac­cu­mu­ler trois mois de congé par an, c’est aus­si pos­sible. »

Michel Lu­lek, l’un des fon­da­teurs d’Am­biance Bois,

ha­bite à deux pas, dans une grande mai­son du vil­lage. Ac­teur et mé­moire pré­cise de l’his­toire des ini­tia­tives et des mou­ve­ments al­ter­na­tifs de ces trente der­nières an­nées, il di­rige Im­pri­mé Par Nos Soins, le « tri­mes­triel d’information et de dé­bat du pla­teau » : « Pour com­prendre quelque chose à la cou­leur réelle de Mille­vaches, il fau­drait dé­plier bien des his­toires de ré­sis­tance, d’op­po­si­tion, de re­fus. La fi­gure de Georges Guin­gouin, par exemple, qui fut à la fois le chef de file du ma­quis li­mou­sin et pa­ria du Par­ti com­mu­niste, est un re­père ici. Ou le fa­meux mo­nu­ment aux morts pa­ci­fiste de Gen­tioux, qui conti­nue à ras­sem­bler des cen­taines de per­sonnes chaque 11 no­vembre. Ou en­core la mu­ti­ne­rie de quelque dix mille sol­dats russes dans le camp de la Courtine, en 1917… Mais pour se rap­pro­cher un peu d’au­jourd’hui, et de ce qui ex­plique qu’il y ait pro­ba­ble­ment plus d’as­so­cia­tions que

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