- ALPES / VER­CORS

Grands Reportages - - Édito -

Entre Isère et Drôme, les Hauts- Pla­teaux du Ver­cors dé­roulent dix- sept mille hec­tares de cal­caires éro­dés : l’un des rares es­paces fran­çais de nature sau­vage.

Conti­nuant sur les flancs du pic du Ca­ni­gou,

culmi­nant à 2 784 mètres et en­core dra­pé de né­vés en mai, je re­joins le ha­meau de Cas­teil, peu après la sta­tion ther­male de Ver­net- les- Bains. C’est là que dé­marre le che­min pé­destre qui mène à l’ab­baye de Saint- Mar­tin du Ca­ni­gou, un lieu au­réo­lé d’une forte au­ra, car im­plan­té en nid d’aigle, ac­ces­sible à pied seule­ment, et ani­mé par la com­mu­nau­té des Béa­ti­tudes, une as­so­cia­tion ch­ré­tienne laïque à vo­ca­tion contem­pla­tive. Son ab­ba­tiale aux mul­tiples ab­sides est consti­tuée de deux églises su­per­po­sées : celle, in­fé­rieure, dé­diée à sainte Marie, et la su­pé­rieure, dé­diée à saint Mar­tin. Une pe­tite route har­die, raide, si­nueuse mais en dur, se his­sant dans une somp­tueuse fo­rêt de mon­tagne, hé­ris­sée de blocs et d’ai­guilles, y mène en une bonne de­mi- heure. Comme il est en­core tôt, je croise, tout près de la cha­pelle de Saint-Mar­tin- le­Vieux, un isard ( cha­mois py­ré­néen), tra­pu et blond, qui tape du pied en souf­flant bruyam­ment, pour si­gni­fier son mé­con­ten­te­ment de voir un in­trus sur ses pé­nates. Plus haut, ren­contre si­mi­laire, c’es­tà- dire im­promp­tue et mé­mo­rable, mais avec un homme éba­hi ! Bar­bu, vê­tu d’une cha­suble blanche et de san­dales, c’est un er­mite… Ces mé­di­tants se mettent vo­lon­tai­re­ment en re­trait du monde, et je n’avais au­cune in­ten­tion de le pié­ger, mais notre ren­contre est for­tuite : dé­lais­sant le che­min pié­ton­nier, je suis mon­té tout droit à tra­vers la fo­rêt, et fran­chis­sant le der­nier res­saut via une che­mi­née ro­cheuse, je dé­bouche sou­dain sur un pro­mon­toire her­beux do­mi­nant le mo­nas­tère, en prin­cipe in­ac­ces­sible aux pro­fanes. C’est un jar­din per­ché, ca­ché, pro­pice à la contem­pla­tion, qu’af­fec­tionnent les pen­sion­naires de l’ab­baye, qu’ils soient re­li­gieux, laïcs, en re­traite tem­po­raire ou ana­cho­rètes convain­cus. L’homme en blanc ap­par­tient ma­ni­fes­te­ment à cette der­nière ca­té­go­rie. Il ne tape pas du pied mais semble contra­rié, ne ces­sant de ré­pé­ter avec un fort ac­cent ger­ma­nique : « Ce n’est

pas pré­vu ! » avant de me congé­dier en me priant de ne pas faire de photos… Cette ren­contre in­opi­née au­ra néan­moins l’avan­tage de confir­mer que Saint- Mar­tin reste bien ce haut lieu de spi­ri­tua­li­té py­ré­néenne. L’ab­baye, fon­dée au­tour de l’an mille, ac­cueillit du­rant huit siècles des moines bé­né­dic­tins. Elle a tra­ver­sé bien des gloires et des vi­cis­si­tudes, avant de re­naître de ses cendres au dé­but du XXe siècle sous la hou­lette de deux hommes re­mar­quables : Mon­sei­gneur de Car­sa­lade du Pont, d’abord, entre 1902 et 1932, puis le Père de Cha­bannes, de 1952 à 1991. Tous deux mènent à bien la fas­ci­nante aven­ture de la res­tau­ra­tion, pierre par pierre, pi­lo­tant une ar­mée de bénévoles pour le pre­mier, confiant à la com­mu­nau­té des Béa­ti­tudes, pour le se­cond, l’oeuvre de pé­ren­ni­sa­tion de ce pa­tri­moine vi­vant. De­puis 1988, cette com­mu­nau­té apos­to­lique ac­cueille, toute l’an­née, pro­me­neurs, tou­ristes et pè­le­rins, pour des vi­sites gui­dées et pour la li­tur­gie. Elle y re­çoit aus­si des per­sonnes dé­si­reuses de vivre quelques jours de res­sour­ce­ment spi­ri­tuel.

Der­nière val­lée, ul­time prieu­ré, ce­lui de Mar­ce­vol, po­sé sur une prai­rie près du vil­lage d’Ar­bous­sols, à 560 mètres d’al­ti­tude, face au Ca­ni­gou. Le site, pa­no­ra­mique, res­pire l’es­pace et l’am­pli­tude. Bâ­ti au XIIe­siècle par les cha­noines du Saint- Sé­pulcre, le prieu­ré suit la règle de saint Au­gus­tin, jus­qu’en 1484, an­née où l’ordre fut dis­sous par le pape. Dans les an­nées 1970, pour sau­ver l’édi­fice des ruines en­va­hies de ronces, des chan­tiers bénévoles s’or­ga­nisent, fai­sant du prieu­ré un lieu d’ac­cueil ou­vert aux grandes ten­dances spi­ri­tuelles, ar­tis­tiques et thé­ra­peu­tiques du mo­ment. En 2001, l’as­so­cia­tion de­vient Fon­da­tion du Prieu­ré de Mar­ce­vol, pour­sui­vant sa vo­ca­tion d’ac­cueil du pu­blic, d’hé­ber­ge­ments pour groupes, sé­jours sco­laires et ma­ni­fes­ta­tions cultu­relles. En se pro­me­nant dans ces lieux in­fu­sés de spi­ri­tua­li­té, d’es­prit de par­tage et de quié­tude, on com­prend pour­quoi les édi­fices ro­mans, sur­tout en des lieux re­ti­rés, pro­curent au vi­si­teur le sen­ti­ment d’une telle plé­ni­tude, sug­gé­rant da­van­tage l’ombre, la pé­nombre ou cette « lu­mière pro­fonde » chère au poète Yves Bon­ne­foy, que les en­vo­lées lu­mi­neuses des ver­rières go­thiques ul­té­rieures. D’au­cuns es­timent que cette « ar­chi­tec­ture de l’in­té­rio­ri­sa­tion » ne re­lève pas d’une as­cen­dance pour une fi­na­li­té glo­rieuse, mais plu­tôt d’une « trans­cen­dance vers le bas » , d’une forme cryp­tique et ini­tia­tique par une am­biance de mystère ori­gi­nel. De quoi mé­di­ter en­core un peu…

Le prieu­ré de Mar­ce­vol, dans le cadre bu­co­lique du vil­lage d’Ar­bous­sols, et face au Ca­ni­gou,

consti­tue le qua­trième lieu in­con­tour­nable du pa­tri­moine ro­man des Py­ré­nées- Orien­tales, avec Ser­ra­bone, Saint- Michel et

Saint- Mar­tin.

Hé­ris­sant les co­teaux entre Rous­sillon et Fe­nouillèdes, les orgues d’Illes- sur- Têt évoquent des don­jons en ruines, des cam­pa­niles do­rés ou ces fa­meuses tours lom­bardes qui flanquent les ab­bayes. L’eau a sculp­té ces re­liefs co­lo­rés dans des ar­giles et des sables, ar­ra­chés aux mas­sifs py­ré­néens et dé­po­sés dans la val­lée de la Têt, de­puis cinq mil­lions d’an­nées.

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