LES EN­TRE­PRISES DU LUXE SE LIVRENT UNE BA­TAILLE SANS MER­CI POUR LE CA­CHE­MIRE DU DÉ­SERT DE GO­BI

Grands Reportages - - Mongolie -

presque in­con­ce­vable, dans une so­cié­té de tra­di­tion cla­nique. Mais le ro­man­tisme ou la nos­tal­gie du « bon vieux temps » n’ont pas de place dans l’es­prit de Tume ; à ses yeux, seule l’as­cen­sion so­ciale de ses en­fants compte. Pour­tant, son mé­tier lui per­met de vivre dé­cem­ment et même au- des­sus de la moyenne. De­puis la « ré­vo­lu­tion dé­mo­cra­tique » de 1990, le brusque pas­sage à l’éco­no­mie de mar­ché lui a tou­te­fois fait prendre conscience de la fra­gi­li­té éco­no­mique de son sec­teur de pro­duc­tion. « Dé­sor­mais, ce sont les en­chères qui dé­ter­minent le prix de mon ki­lo de laine. Tout se joue entre l’offre et la de­mande, et per­sonne ne se sou­cie du tra­vail ! » ex­plique- t- il avant d’ajou­ter : « Je ne me fais pas d’illu­sion, mes en­fants ne de­vien­dront pas tous mé­de­cins ou ins­ti­tu­teurs. Ceux qui ne pour­ront pas réus­sir en ville pren­dront la suite. D’ailleurs, ils ga­gne­ront plus avec les chèvres qu’en étant ou­vriers à Ou­lan- Ba­tor ! » Il faut pré­ci­ser que Tume a peu de sou­ci à se faire, au moins pour les an­nées à ve­nir : le ca­che­mire blanc du Go­bi, c’est le Châ­teau Pé­trus de la laine. Les en­tre­prises de la flo­ris­sante in­dus­trie du luxe mon­dial se battent à grands coups d’en­chères pour se four­nir. Mar­ché por­teur ou non, l’exis­tence de Tume reste aus­tère, pour ne pas dire mo­na­cale, avec pour seule com­pa­gnie celle de son che­val et de son chien, et pour toute dis­trac­tion une té­lé­vi­sion ali­men­tée par un pe­tit pan­neau so­laire. On peut com­prendre qu’il soit peu sen­sible à la fas­ci­nante étran­ge­té et à la beau­té bru­tale du dé­sert qui bou­le­versent, à juste titre, le voya­geur. Lors­qu’on l’in­ter­roge sur les vi­si­teurs étran­gers qui, de temps à autre, pour­raient ve­nir rompre la mo­no­to­nie du quo­ti­dien, il ré­pond : « Dans toute ma vie, j’ai vu trois fois des étran­gers pas­ser par ici. La der­nière fois, c’était il y a trois ans. Il y avait un ral­lye dans le dé­sert et un mo­tard qui s’était per­du m’a de­man­dé son che­min… »

Par­tir à la ren­contre des éle­veurs du dé­sert de Go­bi est cer­tai­ne­ment une aven­ture

vers une terre ou­bliée et peut- être même, pour cer­tains, un voyage ini­tia­tique. Avec toute sa du­re­té, son dé­pouille­ment, le dé­sert marque en pro­fon­deur ceux qui s’y en­foncent, at­ti­rés par ses es­paces lim­pides, ses « vides » qui ré­duisent en lam­beaux les vaines pen­sées de l’hier et du len­de­main. C’est aus­si un voyage de ren­contre avec des hommes aus­si rudes et so­lides que les roches des ca­nyons mais pour qui l’hos­pi­ta­li­té est une règle de vie, ou plus exac­te­ment, la vie. Car ici, quoi de plus pré­cieux qu’une ren­contre, même éphé­mère.

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