« NOUS N’AVONS AU­CUN SOU­CI AVEC LES TOU­RISTES. LE SEUL SOU­CI, ICI, C’EST L’ÉLEC­TRI­CI­TÉ… »

Grands Reportages - - Népal -

Yar­sa­gum­ba [ le via­gra de l’Hi­ma­laya, une com­bi­nai­son entre un in­secte et un cham­pi­gnon, qui se né­go­cie à prix d’or en Asie, NDLR]

Alon­zo Lyons, in Gue­rilla trek, hi­ma­layan tra­vel guide. Nous n’avions au­cun ren­dez- vous sur ces che­mins. Mais la ren­contre avec Ha­ri Ba­ha­dur Ma­gar, à Ru­kum­kot, fut l’une des plus mar­quantes. Sta­ture de Mao­ri hors de tout ga­ba­rit clas­sique au Né­pal. Treillis mi­li­taire et dou­ceur qua­si en­fan­tine du re­gard. Avec une im­mense gen­tillesse, ce géant a pris lon­gue­ment son temps pour ten­ter de nous ra­con­ter, de tra­duc­tion mal­adroite en ques­tion mal­adroite, ses dix ans de guerre : « Il y a dix­neuf ans, j’étais un simple éco­lier. Les mi­li­taires ve­naient, la po­lice ti­rait sur des gens… Que vou­liez­vous que nous fas­sions ? Tout le monde a fui dans la fo­rêt. On a fer­mé les portes des mai­sons et on est par­tis. Sans rien. Avec des pa­tates et les en­fants, les pa­rents, les vieux… Les vil­lages de la ré­gion étaient vides, tout sim­ple­ment vides. Ça a du­ré des an­nées. La ré­gion a long­temps été le coeur in­ter­dit du Né­pal du­rant la guerre. Mais c’est comme ce­la que je suis de­ve­nu un com­bat­tant du PCN. Parce que nous vou­lions être libres ; parce que nous ne vou­lions plus du roi et du féo­da­lisme, de la mi­sère et de la mi­sère en­core… Pen­dant dix ans, nous n’avons pas ar­rê­té de nous dé­pla­cer, de nous en­traî­ner, de cam­pe­ment en cam­pe­ment. À la fin, nous avons fi­ni par en­cer­cler presque tout Kat­man­dou. Nous étions peu­têtre dix mil­lions d’hommes et de femmes dans le ma­quis lorsque les ac­cords de paix ont été conclus. Je ne re­grette rien. Le roi est par­ti. Nous sommes en ré­pu­blique, comme vous. Je me sens libre. Il y a moins de dix ans, ici, il n’y avait rien. Ni route, ni école, ni même élec­tri­ci­té. Rien. Nous avons ren­du les armes. Bien des com­bat­tants maoïstes ont été plus ou moins in­té­grés dans l’ar­mée. Moi ? Je peux por­ter le titre de Com­mo­dore, et je suis ici chez moi. Mais si le pro­ces­sus consti­tu­tion­nel n’abou­tis­sait pas, ou si l’an­cienne cons­ti­tu­tion et le roi re­ve­naient, alors oui, nous re­par­ti­rions nous battre… » Dans une poi­gnée de jours, nous se­rons de re­tour vers Po­kha­ra. Renversement de pers­pec­tive ? Ce n’est plus le Ru­kum ni le Rolpa, d’un coup, qui nous semblent loin­tains. Mais bel et bien ce Né­pal « tou­ris­tique » que nous connais­sons si bien. Avant de re­prendre le che­min, un membre du Par­ti com­mu­niste uni­fié du Né­pal ( maoïste), pan­ta­lon à pli et veste im­pec­cable dans la rue de pous­sière, après avoir long­temps hé­si­té, nous aborde : « Vous se­rez par­tout les bien­ve­nus sur le trek de la gué­rilla. Cet iti­né­raire est im­por­tant pour nous. Les gens sont heu­reux de par­ler de cette his­toire. Mais dites- le chez vous : nous n’avons au­cun sou­ci avec les tou­ristes. Le seul sou­ci, ici, c’est l’élec­tri­ci­té… »

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