AU PE­TIT MA­TIN, LES PÈ­LE­RINS DÉ­POSENT LEURS OF­FRANDES EN ES­PÉ­RANT AMÉ­LIO­RER LEUR KAR­MA

Grands Reportages - - Birmanie -

Presque in­vi­sibles dans la nuit d’ébène, les pè­le­rins sont là par cen­taines, éclai­rés par une bou­gie ou une lampe torche va­cillante. En une longue haie d’hon­neur, ils at­tendent que le cor­tège re­li­gieux en­tame sa marche de­vant les mil­liers de stu­pas de la pa­gode de Kakku qui semblent, eux aus­si, at­tendre pa­tiem­ment que la pro­ces­sion se mette en branle. En­fin, por­tée sur un pla­teau, une pe­tite sta­tue de Boud­dha en­no­blie à la feuille d’or ouvre la marche. Cou­ron­née par une col­lec­tion d’om­brelles tra­di­tion­nelles, la co­lonne pro­gresse len­te­ment dans l’obs­cu­ri­té, au rythme des ar­rêts et des of­frandes. Ici, un pè­le­rin donne une poi­gnée de kyats, la mon­naie bir­mane. Là, un autre dé­pose une louche de riz. Plus loin, une femme se pros­terne de­vant l’ef­fi­gie sa­crée. À chaque don, le cor­tège s’ar­rête puis re­dé­marre comme une che­nille ivre aux ombres blanches. Avec bien­veillance, la pleine lune semble veiller sur le ri­tuel qu’elle éclaire de ses rayons pâles. De dé­parts en re­dé­mar­rages, la pro­ces­sion fi­nit par faire le tour de l’es­pla­nade pous­sié­reuse qui do­mine le site jus­qu’à ce que la foule des pè­le­rins se dis­perse au pe­tit ma­tin pour al­ler prier au pied des stu­pas. « Il y a une di­zaine d’an­nées la pa­gode était en pi­teux état et il n’y avait pas au­tant de monde… » se sou­vient Moe Phar Jhun qui ha­bite le vil­lage tout proche de Naung Yar Sai. « Mais grâce aux dons des croyants, elle a été res­tau­rée et l’on vient, à pré­sent, de Man­da­lay et de toute la Birmanie pour y ho­no­rer Boud­dha ! » Cé­lé­bré à l’oc­ca­sion de la pleine lune du dou­zième mois du ca­len­drier bir­man, le fes­ti­val de Kakku at­tire en ef­fet au­jourd’hui des mil­liers de pè­le­rins. En fonc­tion de leurs moyens et de leurs lieux de ré­si­dence, ils viennent à pied, en scoo­ter, en trac­teur ou en char­rette. Si­tuée à une qua­ran­taine de ki­lo­mètres de la ville de Taung­gyi dans les col­lines au sud- est du lac In­lé, la pa­gode de Kakku consti­tue l’un des fleu­rons de l’ar­chi­tec­ture boud­dhique de l’État Shan et pro­ba­ble­ment le plus vé­né­ré. Bien que la plu­part des stu­pas datent des XVIIe et XVIIIe siècles, cer­tains consi­dèrent que le site au­rait été éta­bli au IIIe­siècle avant Jé­sus- Ch­rist par l’em­pe­reur in­dien pro­sé­lyte Asho­ka, qui construi - sit de nom­breuses pa­godes et mo­nas­tères à tra­vers l’Asie du Sud- Est. Haute d’une qua­ran­taine de mètres, la plus im­po­sante pa­gode au­rait, elle, été construite par le qua­trième roi de Ba­gan, Alaung­si­thu, au XIIe siècle. Ra­mas­sé sur un ki­lo­mètre car­ré au pied des monts Khu­lu, le site est loin de l’am­pleur du vaste com­plexe ar­chéo­lo­gique de Ba­gan avec ses deux mille pa­godes ré­par­ties sur qua­rante- deux ki­lo­mètres car­rés. « Contrai - re­ment à Ba­gan ou au Lac In­lé qui sont de­ve­nus des lieux très tou­ris­tiques, Kakku est res­té une terre mé­con­nue à l’écart des sen­tiers bat­tus. C’est en­core un peu le vi­sage ca­ché de la Birmanie » , ex­plique Aye Aye Kyi, une guide ori­gi­naire de la ré­gion de Taung­gyi. Confi­den­tiel, le site ne manque pour­tant pas de charme. Unique, la pa­gode ras­semble des cen­taines de stu­pas qui se dressent comme une fo­rêt de hal­le­bardes ten­dues vers le ciel. Seul Boud­dha sait com­bien de pa­go­dons s’élèvent sur le site mais, pour les hommes, un dé­compte réa­li­sé en 1928 en au­rait re­cen­sés deux mille quatre cent quatre- vingt- sept. Bâ­ti en brique et en­duit de stuc, chaque stu­pa consti­tue une vé­ri­table pièce unique sculp­tée de per­son­nages – anges, mu­si­ciens, dan­seurs –, de monstres ou d’ani­maux my­thiques du bes­tiaire boud­dhiste. Tous ou presque sont sur­mon­tés par une om­brelle de mé­tal do­ré, un hti, ca­rac­té­ris­tique de l’or­ne­men­ta­tion bir­mane. Contrai - re­ment à de nom­breux autres sites du pays où la sy­mé­trie est de ri­gueur, ici les stu­pas sont de di­men­sions sem­blables mais lé­gè­re­ment in­égales. Cha­cun semble vou­loir dé­pas­ser son voi­sin comme si un mau­vais gé­nie s’était amu­sé à or­ga­ni­ser un concours d’ar­chi­tec­ture. De cet ap­pa­rent désordre se dé­gage pour­tant une cer­taine ma­jes­té : les stu­pas ne semblent pas avoir été bâ­tis par les hommes mais par la na­ture elle- même, comme un bos­quet de buis­sons ir­ré­gu­liers éle­vés à la gloire de Boud­dha. Si­tué non loin du vil­lage de Mway Taw sur les terres des Pa- O, le site est le té­moin de l’ex­tra­or­di­naire fer­veur de cette eth­nie au fil des siècles. Avec une po­pu­la­tion es­ti­mée entre six cent mille et un mil­lion huit cent mille in­di­vi­dus, les Pa- O comptent par­mi les cent trente- cinq eth­nies ré­per­to­riées en Birmanie et consti­tuent le deuxième groupe eth­nique de l’État Shan par son im­por­tance. Ils ne re­pré­sentent ce­pen­dant qu’une in­fime par­tie des

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.