DE­PUIS DES SIÈCLES, LES PA- O VEILLENT SUR LES STU­PAS ET SUR BOUD­DHA, MAÎTRE DE LA PA­GODE

Grands Reportages - - Birmanie -

sa­cré. « De­puis des gé­né­ra­tions, nous ve­nons avec ma fa­mille faire des of­frandes le der­nier jour du fes­ti­val » , ex­plique Moe Bu en dé­po­sant une noix de co­co coif­fée de fleurs de­vant le Boud­dha du temple prin­ci­pal. Le jour de la pleine lune de Ta­baung, le dou­zième et der­nier mois du ca­len­drier lu­naire bir­man, marque en ef­fet le terme d’une semaine de cé­lé­bra­tions et l’ac­mé des rites boud­dhistes. « Au pe­tit ma­tin, nous ve­nons faire des dons pour que nos voeux s’ac­com­plissent et que les ré­coltes soient bonnes » , ajoute- t- elle en ajus­tant son lon­gyi élé­gant, un sa­rong ty­pi­que­ment bir­man. À l’oc­ca­sion des cé­lé­bra­tions, les jeunes filles pa- o sortent éga­le­ment leurs plus beaux pok­wa, leurs tur­bans qui rap­pellent la crête d’un dra­gon. « Les femmes sont aus­si dan­ge­reuses que des dra­gons et c’est pour nous aver­tir qu’elles portent ces at­tri­buts ! » plai­sante un agri­cul­teur au mariage pour­tant heu­reux, qui dé­pose à son tour un bou­quet de fleurs au pied d’un stu­pa. Comme lui, les croyants viennent par mil­liers dé­po­ser leurs of­frandes de fleurs, de fruits et de gâ­teaux où ils ac­crochent par­fois quelques billets du­re­ment ga­gnés. « Ici, un pro­verbe dit que la gé­né­ro­si­té des ha­bi­tants des col­lines Shan est telle qu’ils donnent un sou lors­qu’ils en pos­sèdent deux » , ajoute le vieil homme. Avec leurs dons, les pè­le­rins es­pèrent « ga­gner des mé­rites » , les ku­sa­las, qui leur per­met­tront d’amé­lio­rer leur kar­ma, de re­naître dans une vie meilleure et – peu­têtre – de sor­tir de la roue de l’exis­tence pour at­teindre le nir­va­na. À quatre- vingt- dix- huit pour cent boud­dhistes ( les deux pour cent res­tant étant chré­tiens), les Pa- O sont des croyants fer­vents qui consacrent beau­coup d’ar­gent et d’éner­gie à la construc­tion de temples et de mo­nas­tères dans chaque vil­lage. De­puis des siècles, ils veillent ain­si au­tant sur les vieilles pierres de Kakku que sur les re­li­gieux qui les en­tourent. mêlent au brou­ha­ha des gar­gotes toutes proches dans une am­biance de fête fo­raine. Nom­mée PaH­tan Pwe, la fête de Kakku est en ef­fet ac­com­pa­gnée d’une pe­tite foire où la fer­veur se mêle aux plai­sirs du monde. Au­tour de l’en­ceinte prin­ci­pale du temple, des di­zaines de bou­tiques donnent à la fête re­li­gieuse un air de ker­messe avec son mar­ché, ses res­tau­rants éphé­mères, ses mar­chands de vê­te­ments, d’ou­tils et autres ba­bioles… Après les of­frandes, il est de cou­tume d’al­ler flâ­ner dans les al­lées mar­chandes, de faire quelques em­plettes, de par­ta­ger une bière Man­da­lay entre amis et d’as­sis­ter aux spec­tacles de danses tra­di­tion­nelles or­ga­ni­sées sur la scène mon­tée dans un champ voi­sin. « Au­jourd’hui, nous su­bis­sons l’in­fluence très forte du monde oc­ci­den­tal et de l’eth­nie ma­jo­ri­taire du pays, les Ba­mars. Au cours des der­nières dé­cen­nies, notre nour­ri­ture, nos vê­te­ments et nos ha­bi­tudes ont ra­di­ca­le­ment chan­gé. Le fes­ti­val de la pleine lune est très im­por­tant car c’est l’un des mo­ments les plus forts de l’ex­pres­sion de l’iden­ti­té pa- o » , consi­dère Khun Maung Nyo, le guide pa- o. « C’est une oc­ca­sion de se re­trou­ver, de par­ta­ger nos va­leurs et notre cul­ture. Les femmes portent leurs plus belles te­nues. Les hommes dis­cutent des ré­coltes pas­sées et à ve­nir. Les jeunes filles ren­contrent leurs fu­turs ma­ris. On prie, on chante, on danse. Cha­cun pro­fite d’une pa­ren­thèse de plai­sir avant de re­prendre une vie de la­beur. » Au terme de l’ul­time jour­née, les pè­le­rins ne lam­binent pas. Au pe­tit ma­tin, après une der­nière prière sous l’astre pâle, il faut dé­jà re­par­tir. Les mar­chands plient bou­tique. Les moines comptent le mon­tant des of­frandes qui per­met­tra de res­tau­rer un temple ou d’en­tre­te­nir un stu­pa au cours de l’an­née à ve­nir. Les pè­le­rins lèvent le camp, rangent les nattes et har­nachent les boeufs qui sonnent le dé­part. Les champs et les tra­vaux agri­coles n’at­tendent pas. Per­sonne ne s’at­tarde à prendre la route et à re­prendre le cours de la vie quo­ti­dienne. Cha­cun re­part avec ses es­poirs au fond de sa char­rette ou de son trac­teur. En sou­hai­tant que ses voeux se réa­lisent. Que ses prières – somme toute sem­blables à celles de tous les hommes du monde – soient exau­cées : une vie meilleure, une bonne san­té et un peu plus d’ar­gent que d’or­di­naire. Pas grand- chose au fond… sim­ple­ment dé­cro­cher la lune.

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