MO­DESTES OU ÉLÉ­PHAN­TESQUES… CES TEMPLES EX­CA­VÉS RE­TRACENT TROIS SIÈCLES DE BOUD­DHISME ET D’ART SA­CRÉ

Grands Reportages - - Dossier Birmanie Patrimoine -

Ali­ba­ba avait sa ca­verne et ses qua­rante vo­leurs. En Bir­ma­nie, le site sa­cré de Po Win Taung a ses mille ca­vernes et ses dix mille boud­dhas. Ici pour­tant, point de pièces d’or et de pierres précieuses en guise de bu­tin. Le tré­sor, ce sont les grottes elles- mêmes. Ces grottes ou­bliées sur la rive droite de la ri­vière Chind­win au centre du pays. Ou­bliées ? Bien sûr, le terme fe­rait glous­ser les mil­liers de boud­dhistes bir­mans qui – de­puis des siècles et sans dis­con­ti­nuer – viennent là en pè­le­ri­nage. Et pour­tant. Au re­gard de son im­por­tance à l’échelle de l’his­toire de l’art, le site iso­lé de­meu­ra long­temps mé­con­nu du grand pu­blic et peu étu­dié par la com­mu­nau­té scien­ti­fique. In­ter­dit aux étran­gers du­rant plus de cin­quante ans, il ne sor­tit de l’ombre qu’avec l’ou­ver­ture du pays au tou­risme en 1996 avec l’an­née « Vi­sit Myan­mar » . Au­jourd’hui avec le vent de li­bé­ra­li­sa­tion qui souffle sur le pays, ce joyau du boud­dhisme at­tise de plus en plus l’in­té­rêt des voya­geurs. « Au­tre­fois, il fal­lait uti­li­ser des ba­teaux de pas­sa­gers pour tra­ver­ser la ri­vière Chind­win et re­joindre Po Win Taung. Mais de­puis la construc­tion d’un pont, l’ac­cès est beau­coup plus simple et le nombre de vi­si­teurs a aug­men­té » , ob­serve le Fran­çais Jé­rôme Ko­try, grand connais­seur du pays et or­ga­ni­sa­teur de voyages pour l’agence Ta­me­ra. Au cours des pro­chaines an­nées, il y a fort à pa­rier que le site, tout proche de Mo­ny­wa, bé­né­fi­cie­ra de sa po­si­tion stra­té­gique de porte d’en­trée vers le sub­con­ti­nent in­dien. « L’ou­ver­ture toute ré­cente du nord de l’État Chin, fron­ta­lier avec l’Inde et du poste fron­tière de Ta­mu avec l’État in­dien de Ma­ni­pur per­met au­jourd’hui de re­joindre l’Inde par la route et ce­la va beau­coup dy­na­mi­ser les échanges. À long terme, il est tout à fait pos­sible que ce­la pré­fi­gure le grand axe rou­tier trans­asia­tique qui relierait l’Inde à Sin­ga­pour. » Res­tées jus­qu’à au­jourd’hui confi­den­tielles, les grottes pour­raient ain­si de­ve­nir d’ici peu un nou­veau site in­con­tour­nable. Bien qu’in­com­pa­rables à l’am­pleur du com­plexe ar­chéo­lo­gique de Ba­gan, les grottes de Po Win Taung consti­tuent en ef­fet, d’après les spé­cia­listes de l’art re­li­gieux bir­man, le plus riche en­semble de pein­tures ru­pestres et de sta­tuaires boud­dhiques d’Asie du Sud- Est. « Po Win Taung consti­tue le troi­sième grand site ar­chéo­lo­gique de la Bir­ma­nie après Ba­gan et Mrauk- Oo » , es­time ain­si l’his­to­rienne de l’art Anne- May Chew, spé­cia­liste du site, qui a sou­te­nu sa thèse et si­gné un ou­vrage de ré­fé­rence sur le su­jet1. « Sa va­leur ex­cep­tion­nelle tient au fait qu’il est le seul site de Bir­ma­nie à pré­sen­ter une sé­quence com­plète de l’art bir­man “ar­chi­tec­ture, sculp­ture et pein­ture” du XVIIe au XXe siècle. » De l’ex­té­rieur pour­tant, le site ne paie pas de mine. À deux cents ki­lo­mètres au nord- ouest de la ci­té de Man­da­lay, la col­line aus­tère res­semble à toutes les autres. Dis­crètes, ses mer­veilles se trouvent juste là, sous terre, ci­se­lées dans la roche vol­ca­nique à la sueur des hommes et la lueur des lampes. Niche mi­nus­cule, grotte de quelques mètres car­rés ou vaste la­by­rinthe sou­ter­rain… toutes les ga­le­ries ont en ef­fet été creu­sées à la gloire de Boud­dha par de simples fi­dèles ou par des ar­tistes de ta­lent payés par de ri­chis­simes croyants. Ma­jo­ri­tai­re­ment réa­li­sées entre le XIVe et le XVIIIe, les ex­ca­va­tions com­posent ain­si un flo­ri­lège unique de salles de prières obs­cures et de cha­pelles té­né­breuses qui contien­draient – d’après les éva­lua­tions les plus hautes – près de dix mille re­pré­sen­ta­tions du Boud­dha, sculp­tures et pein­tures confon­dues. Même s’il a per­du un peu de son pa­nache d’an­tan, le site est res­té un foyer re­li­gieux fé­cond et plus d’une cen­taine de moines vivent tou­jours ici. Par­ta­geant leur vie entre la prière et l’en­tre­tien de ce pa­tri­moine ex­cep­tion­nel. « Nous fai­sons tout notre pos­sible pour pro­té­ger ces grottes » ex­plique U Kay Sa Ya, l’un des doyens du mo­nas­tère de Shwe Ba Taung. « Mais il y en a tel­le­ment. Cent mille moines n’y suf­fi­raient pro­ba­ble­ment pas… » Si le gou­ver­ne­ment a dé­cla­ré tra­vailler à un plan de pro­tec­tion, force est de consta­ter que bien peu de choses ont été mises en place. « Tout comme Ba­gan, Po Win Taung de­vrait être clas­sé comme un des sites du Pa­tri­moine mon­dial de l’hu­ma­ni­té » , se déses­père Anne- May Chew, « mais rien n’est fait… et le site se dé­grade. » Même si l’im­per­ma­nence du monde fait par­tie des concepts clefs du boud­dhisme, es­pé­rons que les croyants sau­ront – avant qu’il ne soit trop tard – sau­ve­gar­der ses bulles de beau­té ar­ra­chées aux té­nèbres.

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