MER IN­TÉ­RIEURE DE SETO

Une plon­gée ro­ma­nesque au coeur de l’his­toire et de la culture du Ja­pon.

Grands Reportages - - Sommaire - JÉ­RÔME SA­GLIO

Le fer­ry

fend les eaux calmes d’un large trait. À l’ho­ri­zon, un ka­léi­do­scope d’îles et de passes s’étire sur la grande nappe d’azur de la mer. Vi­sion sans cesse chan­geante, ponc­tuée d’un in­ces­sant bal­let de car­gos, pé­tro­liers et cha­lu­tiers. Bai­gnant les trois grandes îles de Hon­shū, Shi­ko­ku et Kyū­shū, la mer in­té­rieure de Seto, par­fois ap­pe­lée Se­tou­chi, ou plus sim­ple­ment mer In­té­rieure, com­prend des mil­liers d’îles et d’îlots ro­cheux cou­verts de pins. Ha­bi­tées ou sau­vages, ces îles sont si nom­breuses que per­sonne ne connaît leur nombre exact. Rondes, plates, es­car­pées, co­niques, ta­bu­laires, elles ar­borent des formes qui dé­fient l’ima­gi­na­tion. Des pay­sans y cultivent des oli­viers et des ver­gers d’agrumes qui s’étagent au flanc des mon­tagnes. La dou­ceur du cli­mat a va­lu à cette mer mi­roi­tante comme un lac le sur­nom de « Mé­di­ter­ra­née ja­po­naise ». Son his­toire ré­sonne elle aus­si de ré­cits de ma­rins, d’îles d’ogres lé­gen­daires, de si­rènes qui en­sor­cellent les ma­te­lots, de pi­rates em­bus­qués dans les dé­troits… Se­lon la my­tho­lo­gie ja­po­naise, les îles de la mer In­té­rieure sont la par­tie la plus an­cienne du pays. Du­rant des siècles, cette mer res­ta le centre de gra­vi­té du Ja­pon, l’épine dor­sale des cou­rants de ci­vi­li­sa­tion ve­nus de Chine et de Co­rée. Le tra­fic ma­ri­time y fai­sait son che­min jus­qu’au port d’Osa­ka, ja­dis la plus puis­sante ci­té com­mer­ciale du pays.

OSA­KA, FA­ÇON BLADE RUN­NER

Ar­ri­vée dans le port d’Osa­ka avec, au pas­sage, la tra­ver­sée de l’im­mense zone in­dus­trielle qui longe la mer jus­qu’à Kobe. En­tre­lacs d’au­to­routes su­per­po­sées, d’usines aux che­mi­nées fu­mantes, de grues, de han­gars… La dé­me­sure culmine au centre-ville, hé­ris­sé de gratte-ciel post­mo­dernes. Leurs fa­çades de verre et d’acier po­li se ré­flé­chissent dans un ver­ti­gi­neux jeu de mi­roirs. Les lu­mières élec­triques en­va­hissent la nuit sur l’ar­tère ani­mée de Do­ton­bo­ri, où une pro­fu­sion d’en­seignes se­rinent leurs mes­sages de néon. La rue sert de po­dium au dé­fi­lé d’ado­les­centes en te­nue cy­ber­punk. La ville a fait des tech­no­lo­gies ro­bo­tiques sa prio­ri­té. Di­rec­tion le siège du Ro­bot La­bo­ra­to­ry, au nord de la ville, un consor­tium d’en­tre­prises qui mènent les re­cherches les plus avan­cées en la ma­tière. « Soixante pour cent des ro­bots exis­tant dans le monde sont au Ja­pon. Notre pays est le nu­mé­ro un mon­dial du sec­teur, et il se­ra sans doute le pre­mier à in­tro­duire les ro­bots dans la vie quo­ti­dienne », ex­plique Shu Ishi­gu­ro, di­rec­teur du la­bo­ra­toire. Se­lon le mi­nis­tère ja­po­nais de l’Éco­no­mie, le mar­ché des ro­bots re­pré­sen­te­ra quelque cin­quante-quatre mil­liards d’eu­ros en 2025. Osa­ka en­tend pro­fi­ter de cette manne. « Notre am­bi­tion est de fa­bri­quer des ro­bots utiles et convi­viaux. Et de réa­li­ser des ex­pé­riences gran­deur na­ture au­près du pu­blic », ajoute le cher­cheur. Des an­droïdes qui marchent, dansent, ren­seignent les pas­sants ou s’oc­cupent des per­sonnes âgées, c’est ce que l’on ver­ra bien­tôt éclore grâce au pro­gramme pi­lote mis en place par la mu­ni­ci­pa­li­té. « En Oc­ci­dent, les ro­bots ont une mau­vaise image ; on songe à la créa­ture du Doc­teur Fran­ken­stein. Au Ja­pon, c’est dif­fé­rent. De tra­di­tion ani­miste, nous pen­sons que toutes les choses, même les ro­bots, ont une âme », ex­plique Nat­suo Aka­za­wa, dont l’en­tre­prise, Aka­za­wa Sys­tem, ex­pé­ri­mente la fa­bri­ca­tion de ro­bots des­ti­nés aux loi­sirs et à l’édu­ca­tion. Sa der­nière créa­tion, Plen, est un mi­gnon pe­tit hu­ma­noïde ca­pable de faire du rol­ler ou de jouer au foot. Coût de la mer­veille ? En­vi­ron mille cinq cents eu­ros. « Évi­dem­ment, ce n’est pas un pro­duit ren­table. Le mar­ché n’est pas mûr », avoue le chef d’en­tre­prise. « Mais on es­père prendre de l’avance pour le fu­tur. » Osa­ka nous donne ren­dez-vous dans vingt ans.

HIMEJI, L’OMBRE DES GUER­RIERS FÉO­DAUX

La ligne du train Shin­kan­sen longe le lit­to­ral de Hon­shū vers l’ouest. Pro­chain ar­rêt : Himeji, ci­té ré­pu­tée pour son châ­teau féo­dal. Sur­nom­mé le « héron blanc », en rai­son de sa sil­houette

im­ma­cu­lée, le plus cé­lèbre châ­teau du Ja­pon re­monte à 1609. Contrai­re­ment aux châ­teaux eu­ro­péens, bâ­tis en pierre, sa struc­ture est en bois. Lors­qu’il vit le jour, le pays était di­vi­sé entre de nom­breux sei­gneurs qui se fai­saient sans cesse la guerre. Conçu pour dé­fendre un siège, il re­cèle un la­by­rinthe de cor­ri­dors étroits et de rem­parts per­cés de meur­trières. Le but était d’éga­rer l’as­saillant dans des culs-de-sac où les dé­fen­seurs pou­vaient alors l’ac­ca­bler de tirs. Au centre du châ­teau, la tour-don­jon ser­vait d’ul­time bas­tion au sei­gneur. En cas de dé­faite, il s’y don­nait la mort par « sep­pu­ku », se­lon le ri­tuel du Bu­shi­do, le code d’hon­neur des guer­riers. Par­fai­te­ment conser­vé, Himeji est sou­vent uti­li­sé pour tour­ner des films de sa­mou­raïs dont raf­fole le pu­blic ja­po­nais. Les vi­si­teurs se pressent en masse dans ses salles, où sont ex­po­sées armes et ar­mures. Der­rière son ver­nis oc­ci­den­tal, la so­cié­té ja­po­naise éprouve un mé­lange de fas­ci­na­tion et de nos­tal­gie pour ses ra­cines.

NAO­SHI­MA, L’ÎLE AVANT-GAR­DISTE

La quête ar­tis­tique se pro­longe au large, sur l’île de Nao­shi­ma. Ja­dis re­paire de pi­rates, cette pe­tite île de huit ki­lo­mètres car­rés, où vi­votent quelques vil­lages de pê­cheurs, est sor­tie de sa tor­peur en 1992, lorsque le géant de l’édi­tion Be­nesse (pro­prié­taire de Ber­litz) dé­ci­da d’y im­plan­ter un mu­sée d’art contem­po­rain. Ta­pis dans la vé­gé­ta­tion, ses pans épousent les formes du re­lief, mon­tant par pa­liers jus­qu’au som­met d’une colline do­mi­nant la mer. L’ori­gi­na­li­té de la Be­nesse House est d’être aus­si un hô­tel, où les heu­reux clients dînent et dorment au mi­lieu d’oeuvres d’art. Non loin de là, le mu­sée Chi­chu, en­foui sous terre, sert d’écrin à une sé­rie des Nym­phéas de Mo­net. L’art a aus­si co­lo­ni­sé le reste de l’île : plu­sieurs belles mai­sons an­ciennes du vil­lage, ja­dis lais­sées à l’aban­don, ont été ré­no­vées pour abri­ter des ins­tal­la­tions d’art contem­po­rain. Au nord de Nao­shi­ma, une pe­tite île sa­tel­lite, Inu­ji­ma, qui abri­tait une vieille usine de cuivre désaf­fec­tée, vient d’être ré­ha­bi­li­tée pour ac­cueillir un centre ar­tis­tique. Unique en son genre, Nao­shi­ma est ain­si une ten­ta­tive de conju­guer créa­tion d’avant-garde et mé­moire du pas­sé, de re­don­ner vie à des lieux mar­gi­na­li­sés par l’his­toire.

HI­RO­SHI­MA, LA PA­CI­FISTE

Re­tour vers la terre ferme et la ville d’Hi­ro­shi­ma, tris­te­ment cé­lèbre pour avoir été frap­pée par la pre­mière bombe ato­mique, le 6 août 1945. Seul édi­fice du centre-ville à ne pas avoir été ba­layé par le souffle dé­vas­ta­teur, le dôme de Gen­ba­ku dresse son sque­lette cal­ci­né au centre du parc de la Paix. Cer­tains « hi­ba­ku­sha » – nom don­né aux ir­ra­diés sur­vi­vants de l’ex­plo­sion – servent de guides bé­né­voles aux vi­si­teurs. Pu­di­que­ment, l’un d’eux, Mi­to Ko­sei, soixante-deux ans, nous ra­conte les souf­frances qu’il a en­du­rées : « Du­rant des an­nées, je n’ai pas vou­lu re­ti­rer le li­vret mé­di­cal qui donne droit à des soins gra­tuits. J’avais honte d’être “hi­ba­ku­sha ”.» Long­temps dis­cri­mi­nés comme des pes­ti­fé­rés, les « hi­ba­ku­sha » tentent au­jourd’hui de sur­vivre à l’ou­bli. Ci­té mar­tyre, Hi­ro­shi­ma n’en­tend pour­tant pas res­sas­ser le

PION­NIER DES TRAINS À GRANDE VI­TESSE, LE SHIN­KAN­SEN N’A RIEN PER­DU DE SA SU­PERBE. IL AVALE LES 1 180 KM ENTRE TO­KYO ET FUKUOKA EN À PEINE CINQ HEURES

L’AR­CHI­TEC­TURE SUR­RÉA­LISTE DE DOGO ON­SEN, LE PLUS AN­CIEN ÉTA­BLIS­SE­MENT THER­MAL DU JA­PON, SER­VIT DE MO­DÈLE AU VOYAGE DE CHI­HI­RO DE MIYA­ZA­KI

pas­sé, mais plu­tôt nous aler­ter sur l’ave­nir. Pa­ra­doxe, c’est dé­sor­mais un Amé­ri­cain, Ste­ven Lee­per, qui di­rige le mu­sée consa­cré aux hor­reurs de la bombe ato­mique. Son am­bi­tion : pro­mou­voir un mes­sage an­ti­nu­cléaire ac­tuel. Cri­ti­quant la vo­lon­té du gou­ver­ne­ment ja­po­nais de ré­vi­ser la Cons­ti­tu­tion pa­ci­fiste du pays, il mi­lite pour sa si­gna­ture d’un trai­té in­ter­na­tio­nal qui in­ter­di­rait l’arme nu­cléaire dans le monde.

DŌ­GO ON­SEN, PLON­GÉE AUX SOURCES

Le len­de­main, un hy­dro­foil nous mène sur l’île de Shi­ko­ku, sur l’autre rive de la mer In­té­rieure, moins ur­ba­ni­sée. Une halte s’im­pose au Dō­go On­sen, à Mat­suya­ma, le plus an­cien éta­blis­se­ment ther­mal du Ja­pon, fré­quen­té ja­dis par les em­pe­reurs. L’ar­chi­tec­ture du bâ­ti­ment est sur­réa­liste. Mé­lange de toits en pa­gode et de pi­gnons dé­co­rés, de pi­liers de bois sombre, de lam­pions, de fe­nêtres et de cloi­sons en pa­pier. Une tou­relle sur­plombe l’en­semble, avec une gi­rouette en forme de héron. L’éta­blis­se­ment, que des­sert un pe­tit train à va­peur, ins­pi­ra le cé­lèbre ro­man­cier Nat­sume So­se­ki. Il ser­vit aus­si de mo­dèle au Voyage de Chi­hi­ro, film d’ani­ma­tion de Hayao Miya­za­ki. À l’in­té­rieur, les bas­sins or­nés de mo­saïques baignent dans une va­peur oua­tée. Dans les ruelles alen­tour, les cu­ristes ba­gue­naudent en « yu­ka­ta », ki­mo­no de co­ton lé­ger. Am­biance non­cha­lante, re­flet d’un art de vivre à la ja­po­naise.

AWA­JI, L’ÎLE AUX PAR­FUMS

Awa­ji est la plus grande île de la mer In­té­rieure. In­té­res­sante par­ti­cu­la­ri­té, l’on y pro­duit l’es­sen­tiel de l’en­cens du pays. Le Koh­do, ou « voie de l’en­cens », oc­cu­pa très tôt une place im­por­tante dans la culture de l’ar­chi­pel. Il ser­vait aux cé­ré­mo­nies de pu­ri­fi­ca­tion, à la mé­di­ta­tion zen et au plai­sir ol­fac­tif des nobles de la cour. La lé­gende ra­conte qu’au VIe siècle, des pê­cheurs d’Awa­ji ra­mas­sèrent sur la plage, par­mi les dé­bris d’une tem­pête, un mor­ceau de bois sombre. Ils le je­tèrent au feu, d’où s’éle­va aus­si­tôt une sen­teur éblouis­sante. C’est ain­si, dit-on, que l’en­cens fut dé­cou­vert au Ja­pon. Ap­por­tés ja­dis du conti­nent asia­tique par les na­vires mar­chands – au­jourd’hui par avion, les ré­sines et ex­traits flo­raux sont broyés en une pâte, mo­de­lée en­suite en bâ­ton­nets et mise à sé­cher au vent ma­rin. Dans chaque ate­lier, la fa­bri­ca­tion est di­ri­gée par un « Koh-shi », un maître des en­cens, qui concocte les par­fums. Awa­ji cache un autre tré­sor : une ad­mi­rable tra­di­tion de théâtre de ma­rion­nettes, vieille de cinq siècles. Vers 1850, l’île comp­tait qua­rante-quatre théâtres. Il n’en reste qu’un seul au­jourd’hui. Sa troupe fait re­vivre des his­toires d’amour, des aven­tures de ma­rins et de guer­riers au son du sha­mi­sen, le luth ja­po­nais. Juste au-des­sus du théâtre, bour­donne le gi­gan­tesque pont sus­pen­du de Na­ru­to, qui re­lie l’île à Kobe. Six mil­lions d’au­to­mo­bi­listes par jour. Voi­là le gé­nie nip­pon : sa­voir al­lier, dans un même souffle, l’an­cien et le mo­derne, le pro­saïque et le sa­cré.

JEAN-BAP­TISTE RA­BOUAN

La brume qui en­ve­loppe les îles de la mer de Seto crée une at­mo­sphère oni­rique. Ce e mer est tra­ver­sée par de puis­sants cou­rants qu’u li­saient ja­dis les na­vi­ga­teurs pour s’y dé­pla­cer ra­pi­de­ment. Prin­ci­pal axe de com­mu­ni­ca on entre la ré­gion du Kan­sai et l’île de Kyu­shu, elle fait tou­jours l’ob­jet d’un tra­fic ma­ri me in­tense, entre ba­teaux de pêche, na­vires mar­chands ou de trans­ports de pas­sa­gers.

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