TŌHOKU

Au nord d’Hon­shū, l’âme du Ja­pon entre fo­rêts pro­fondes et temples ou­bliés.

Grands Reportages - - Sommaire - JÉ­RÔME SA­GLIO

« La lune et le so­leil

sont d’in­fa­ti­gables voya­geurs, ain­si que les an­nées qui passent. Ce­lui qui [...] s’en va vers la vieillesse, jour après jour voyage, et du voyage fait sa mai­son .» Ce sont par ces mots, dont la beau­té se perd dans la tra­duc­tion, que le poète ja­po­nais Ba­sho dé­bute son car­net de voyage Oku no ho­so­mi­chi (La Sente étroite du bout du monde), dans le­quel il ra­conte son pé­riple à tra­vers le Tōhoku, en 1689. L’ou­vrage, un clas­sique de la lit­té­ra­ture ja­po­naise, a pous­sé nombre de voya­geurs sur les routes de cette pro­vince sep­ten­trio­nale, mon­ta­gneuse et ru­rale. Trois siècles plus tard, le Tōhoku dis­tille tou­jours une at­mo­sphère de bout du monde. Nous avons sui­vi en par­tie les traces du poète.

LAC TO­WA­DA, AUX COU­LEURS DE L’AU­TOMNE

Au dé­part d’Ao­mo­ri, la ville la plus au nord d’Hon­shū, une route étroite et si­nueuse dé­roule ses la­cets le long de mon­tagnes es­car­pées jus­qu’au lac To­wa­da, notre pre­mière étape. Nous sommes à l’au­tomne, la sai­son où les fo­rêts se dorent et s’em­pourprent de teintes ma­gni­fiques. Comme ha­ga­mi, la flo­rai­son des ce­ri­siers, kôyô, la pé­riode des feuillages rou­geoyants, est sui­vie par­tout dans l’ar­chi­pel nip­pon. Sur­tout ici, dans la fo­rêt cer­nant les gorges de la ri­vière Oi­rase (Oi­rase Kei­ryu), un spot ma­jeur pour les pho­to­graphes ja­po­nais en cette pé­riode. Sur cer­tains tron­çons du sen­tier qui longe le cours d’eau, ils se bous­culent presque pour contem­pler, sous les fron­dai­sons, les pe­tites cas­cades pit­to­resques dont l’eau tour­billonne entre des ro­chers mous­sus. Au bout du che­min sur­git le lac To­wa­da, d’un bleu lim­pide. Large de soixante ki­lo­mètres car­rés, il oc­cupe la cal­dei­ra d’un vol­can en­dor­mi. Les flancs de l’an­cien cra­tère sont ta­pis­sés de feuillus aux cou­leurs dignes d’une toile im­pres­sion­niste. Au coeur d’une fo­rêt de cy­près se cache un sanc­tuaire shin­toïste dé­dié au dieu du lac. Un to­rii (por­tique) marque l’en­trée du lieu sa­cré. Des ba­teaux de croi­sières voguent sur le lac, que l’on peut aus­si par­cou­rir en barque ou lon­ger en louant un vé­lo.

HI­RO­SA­KI, DES CE­RISES SOUS LE CH­TEAU

Plus à l’ouest, la ville d’Hi­ro­sa­ki s’est dé­ve­lop­pée au­tour de son châ­teau, bâ­ti en 1611 par le clan Tsu­ga­ru, sei­gneurs féo­daux qui ré­gnaient sur la pointe nord de Hon­shū. Le mo­deste don­jon ac­tuel, à trois étages, re­pose sur un mur de pierre en­tou­ré de rem­parts et de douves, as­sez larges pour y na­vi­guer en barque. À l’ar­rière-plan se dé­tache la sil­houette co­nique du mont Iwa­ki, sem­blable à celle du mont Fu­ji. Ser­vant d’écrin au châ­teau, le parc d’Hi­ro­sa­ki abrite plu­sieurs mil­liers de ce­ri­siers, of­frant un spec­tacle somp­tueux lors de leur flo­rai­son, fin avril. Comme Ao­mo­ri, Hi­ro­sa­ki or­ga­nise en août un fes­ti­val ré­pu­té, Ne­pu­ta, du­rant le­quel sont ex­hi­bées d’im­menses fi­gu­rines de pa­pier ten­du sur des éven­tails de bam­bou. Elles re­pré­sentent des guer­riers my­tho­lo­giques, des scènes his­to­riques ou en­core des ani­maux. Un pe­tit mu­sée, Ne­pu­ta Mu­ra, ex­pose toute l’an­née ces ef­fi­gies géantes.

SHIRAKAMI SANCHI, LE DIEU BLANC DE LA MON­TAGNE

Ap­pe­lé par­fois Ura-Ni­hon, le Ja­pon de l’ar­rière, ou Yu­ki­gu­ni, le pays de la Neige, la côte ouest, cô­té mer du Ja­pon, a conser­vé son as­pect ru­ral et ses moeurs an­ces­trales, par op­po­si­tion à la côte ur­ba­ni­sée et in­dus­tria­li­sée du Pa­ci­fique. Nous tra­ver­sons des cam­pagnes presque vides d’hommes, entre ri­zières as­sé­chées pour l’hi­ver, fo­rêts de ma­gno­lias et bou­leaux, fu­taies de bam­bous et ta­lus em­pa­na­chés de gra­mi­nées. La route contourne de puis­sants mas­sifs vol­ca­niques qui ali­mentent des on­sen (sources chaudes), nom­breux et ré­pu­tés au Tōhoku. Une mon­tagne aux flancs abrupts marque l’orée de Shirakami Sanchi, la der­nière fo­rêt vierge de bu­nas, les hêtres du Ja­pon. Cet es­pace de na­ture in­vio­lée, clas­sé au pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co, sert de re­fuge à de nom­breux mam­mi­fères, dont l’ours noir. Nous sui­vons l’un des sen­tiers du parc, ponc­tué de ruis­seaux, au mi­lieu des feuillages rous­sis de l’au­tomne. L’hu­mi­di­té qui suinte du sol, les lam­beaux de brumes ac­cro­chés aux crêtes, confèrent à ce pay­sage des contours té­né­breux et di­lués, comme une pein­ture à l’encre de Chine. Au pied des troncs ar­gen­tés des hêtres, pros­père un ta­pis vé­gé­tal de bam­bous nains, fou­gères et plantes en­dé­miques. Une grande par­tie de cette ré­serve de dix mille hec­tares n’est pas ac­ces­sible. En hi­ver tombent d’abon­dantes chutes de neige, d’où le nom de Shirakami Sanchi, « dieu blanc de la mon­tagne ». Seuls des ma­ta­gis, an­ces­trale caste de chas­seurs d’ours et autre gros gibier, par­courent alors, avec leurs chiens aki­ta, ce vaste do­maine sau­vage.

NUYTO ON­SEN, BAINS SE­CRETS EN FO­RÊT

Per­du au nord-est du lac Ta­za­wa, le mont Nyu­to (1 478 m) abrite sur ses ver­sants un re­mar­quable on­sen à l’an­cienne. Les vi­si­teurs viennent s’y re­laxer dans des ro­ten­bu­ro, bains en plein air, d’une belle cou­leur lai­teuse, où l’on ma­rine vo­lup­tueu­se­ment dans une douce cha­leur, écou­tant tout au­tour le mur­mure de la brise dans les branches des pins. La nu­di­té est de ri­gueur, hor­mis une pe­tite ser­viette pour mas­quer son in­ti­mi­té lorsque l’on se dé­place ; l’un des bas­sins est même mixte, comme l’étaient au­tre­fois tous les on­sen ja­po­nais. La plus an­cienne au­berge des lieux, Tsu­ru-no-yu (« sources de la grue ») conserve un re­gistre où il est dit que le sei­gneur d’Aki­ta vint en 1638 y sou­la­ger ses maux. L’am­biance est dé­li­cieu­se­ment sur­an­née. Sous un grand toit de chaume, les cor­ri­dors en bois sont éclai­rés par des lampes à huile. Après le bain, le re­pas (truite, riz, to­fu, ignames et cham­pi­gnons) est ser­vi par une hô­tesse dans la chambre au­tour de l’iro­ri, foyer amé­na­gé dans le sol entre les ta­ta­mis. Le temps semble s’éva­nouir.

HI­RAI­ZU­MI, LA KYO­TO DU NORD

Pe­tite ville de cam­pagne, Hi­rai­zu­mi fut pour­tant, au XIIe siècle, l’une des plus opu­lentes ci­tés du pays. Fief des sei­gneurs Fu­ji­wa­ra du Nord, elle ri­va­li­sait alors de splen­deur avec la ca­pi­tale im­pé­riale, Kyo­to. Le prince Fu­ji­wa­ra no Kiyo­hi­ra avait vou­lu y bâ­tir un pa­ra­dis dé­dié aux prin­cipes

MON­TA­GNEUSE ET RU­RALE, LA PRO­VINCE SEP­TEN­TRIO­NALE DU TOHOKU PLONGE LE VOYA­GEUR DANS UNE AT­MO­SPHÈRE DE BOUT DU MONDE

du boud­dhisme de la Terre pure. Hi­rai­zu­mi fut néan­moins ra­sée en 1189 par un sei­gneur ri­val, Mi­na­mo­to no Yo­ri­mo­to, fu­tur sho­gun du royaume. De la splen­deur d’antan, il reste au­jourd’hui deux temples, le Mot­su-ji, plan­té au bord d’un étang pai­sible, et le Chi­son-in, an­cien com­plexe de plu­sieurs bâ­ti­ments do­mi­nant un co­teau boi­sé. Par­mi eux, un mer­veilleux pa­villon d’or (Kon­ji­ki­do), dont l’éclat sus­ci­ta en son temps l’ad­mi­ra­tion de Ba­sho. En contem­plant le pa­no­ra­ma de la colline, le poète ré­di­gea un haï­ku pour évo­quer le des­tin fu­neste de la ci­té : « Herbes folles en été, voi­là ce qui reste des am­bi­tions des guer­riers ».

DE­WA SANSAN, LES TROIS MONTS SA­CRÉS

Hauts lieux de pè­le­ri­nage, De­wa Sansan, les trois monts sa­crés de Ha­gu­ro, Gas­san et Yu­do­no, sym­bo­lisent res­pec­ti­ve­ment la nais­sance, la mort et la re­nais­sance. De­puis des temps im­mé­mo­riaux, des as­cètes ap­pe­lés ya­ma­bu­shi les ar­pentent pour s’y li­vrer à des ri­tuels de pu­ri­fi­ca­tion. Vê­tus de blanc et de sa­fran, ces adeptes du shu­gen­do gra­vissent d’étroits sen­tiers en ré­ci­tant des psaumes, se baignent de­bout sous des cas­cades gla­cées, es­ca­ladent des pa­rois ro­cheuses, fran­chissent des pré­ci­pices, dorment dans des grottes et se nour­rissent de plantes et de baies sau­vages. Mais nul be­soin de se faire er­mite pour ap­pré­cier ces mon­tagnes. L’as­cen­sion du mont Ha­gu­ro (414 m), se fait par un es­ca­lier de pierre de deux mille quatre cent qua­rante-six marches, au mi­lieu d’une re­mar­quable fo­rêt de cèdres géants. En che­min sur­git une pa­gode en bois de cinq étages, aus­si an­cienne (six cents ans) que les arbres qui l’en­tourent. Au som­met, un mo­nas­tère hé­berge les pè­le­rins. On y croise par­fois Fu­mi­hi­ro Ho­shi­no, un pa­triarche ya­ma­bu­shi fa­meux dans la ré­gion, avec sa grande barbe blanche, qui guide pour des ini­tia­tions ascétiques des Ja­po­nais ve­nus de tous les mi­lieux : « Dans la mon­tagne, tous les hommes sont égaux », ex­plique-t-il.

AU SOM­MET, UN MO­NAS­TÈRE HÉ­BERGE LES PÈ­LE­RINS. UN PA­TRIARCHE YA­MA­BU­SHI, AVEC SA GRANDE BARBE BLANCHE, GUIDE LES INI­TIA­TIONS ASCÉTIQUES

YA­MA­DE­RA, MILLE MARCHES VERS LE CIEL

Pour ar­ri­ver au temple Ya­ma­de­ra (ou Ris­sha­ku-ji, « temple des ro­chers de­bout »), ac­cro­ché au flanc sud du mont Ho­ju, près de la ville de Ya­ma­ga­ta, il faut là en­core gra­vir un es­ca­lier de pierre à tra­vers une fo­rêt de cèdres, mille quinze marches cette fois. En che­min se dé­couvre toute une sé­rie de stèles en pierre, lan­ternes, sta­tuettes, pe­tits sanc­tuaires et grottes taillées dans la fa­laise. Au som­met d’un épe­ron ro­cheux, au bord du vide, trône le Go­dai­do, l’un des bâ­ti­ments du temple, un bal­con d’où s’offre un ma­gni­fique pa­no­ra­ma sur la val­lée en contre­bas. Ve­nu ici lors de son voyage, Ba­sho écri­vit : « Si­lence / le chant des ci­gales / pé­nètre les rocs ». Il est vrai qu’en été, les stri­du­la­tions des ci­gales sont si in­tenses qu’elles vous percent les tym­pans. Le bâ­ti­ment prin­ci­pal du com­plexe, le Kon­ponch , hé­berge une flamme qu’on dit al­lu­mée de­puis la construc­tion du

temple, en 860. Dans le bâ­ti­ment des lan­ternes, le Dai­but­su­den, se dresse une grande sta­tue do­rée d’Ami­da, le boud­dha su­prême.

MAT­SU­SHI­MA, SAU­VÉE DES EAUX

Au nord-est de Sen­dai, la my­thique baie de Mat­su­shi­ma fait par­tie des Ni­hon San­kei, les trois plus beaux pay­sages du Ja­pon, en rai­son de ses deux cent soixante îlots qui la par­sèment. Des îlots ro­cheux en dents de scie, cou­verts de pins ma­ri­times aux formes sculp­tées par le vent. Sub­ju­gué, Mat­suo Ba­sho écri­vit un cé­lèbre haï­ku qui illustre son manque de mot pour dé­crire la beau­té de la baie : « Mat­su­shi­ma ! Ô Mat­su­shi­ma ! Mat­su­shi­ma ! ». Le tsu­na­mi de 2011 a re­la­ti­ve­ment épar­gné Mat­su­shi­ma, pro­té­gé par sa baie. Les îlots ont joué le rôle de digues na­tu­relles, li­mi­tant l’im­pact de la lame d’eau. Mais les dé­gâts furent tout de même consi­dé­rables. De­puis, la ville a re­le­vé la tête, les dé­bris ont été net­toyés, les temples et le port res­tau­rés. Des ba­teaux partent ré­gu­liè­re­ment pour une brève croi­sière dans la baie qui per­met d’ob­ser­ver les éton­nants îlots. Cer­tains sont re­liés à la terre par des ponts et se vi­sitent à pied.

RE­CONS­TRUC­TION EN COURS

De re­tour vers To­kyo, notre train fait une halte à la gare de Fu­ku­shi­ma, tris­te­ment cé­lèbre. En ap­pa­rence, au­cun stig­mate de la tra­gé­die n’est vi­sible. Le tra­vail de net­toyage a été ti­ta­nesque. Ici et là, des ter­rains en friche sou­lignent néan­moins en creux la vie dis­pa­rue. Ja­dis sur­nom­mé « le gre­nier du Ja­pon », le Tōhoku était dé­jà une ré­gion en dé­clin. Au dé­peu­ple­ment s’ajoute au­jourd’hui un fort taux de sui­cide. De­puis les temps re­cu­lés, les ha­bi­tants de la côte orien­tale du Tōhoku se sont ré­si­gnés à co­exis­ter avec les ty­phons, séismes et tsu­na­mis dé­vas­ta­teurs, dé­jà nom­breux par le pas­sé. S’ils s’éver­tuent à ha­bi­ter une côte si ex­po­sée, c’est parce que la mer est ici très nour­ri­cière. Au large se croisent les cou­rants froid Oya-shio et chaud Ku­ro-shio qui forment la zone de pêche la plus riche du monde. Cette terre est aus­si le pays de leurs an­cêtres, au­quel ils sont vis­cé­ra­le­ment at­ta­chés. Pour pro­té­ger les po­pu­la­tions, les pou­voirs pu­blics bé­tonnent le lit­to­ral. Des py­ra­mides de té­tra­podes et des digues gi­gan­tesques épousent la côte es­car­pée. Mu­railles de bé­ton qui dé­chirent l’ho­ri­zon, et tant pis pour la carte pos­tale !

JEAN-BAP­TISTE RA­BOUAN

Jé­rôme Sa­glio a par­cou­ru le Ja­pon, des jungles tro­pi­cales d’Oki­na­wa aux ban­quises d’Hok­kai­do, pour ré­di­ger des guides et des re­por­tages. Dans le Tōhoku, il s’est lan­cé sur les traces du poète Ba­sho… JÉ­RÔME SA­GLIO

Sur­gis­sant dans la fo­rêt, la pa­gode de bois à cinq étages du mont Ha­gu­ro est ré­pu­tée être la plus an­cienne de la ré­gion du Tōhoku. Son ori­gine re­monte au Xe siècle. Elle est clas­sée tré­sor na onal.

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