« FÊ­TER LES CIN­QUANTE ANS DE NOTRE IN­DÉ­PEN­DANCE EN 2015 A ÉTÉ UN MO­MENT CLEF POUR TOUTE LA NA­TION »

Grands Reportages - - Découverte -

s’en­thou­siasme Joan­na Lim qui tra­vaille dans un des res­tau­rants hup­pés de la ville. « Sin­ga­pour a tel­le­ment chan­gé en quelques dé­cen­nies que nous avons de quoi être fiers de ce que nous sommes de­ve­nus ! » En moins d’un de­mi-siècle, le pe­tit état de sept cents ki­lo­mètres car­rés est en ef­fet par­ve­nu à his­ser son éco­no­mie par­mi les plus pros­pères de la pla­nète. Sous l’au­to­ri­té de Lee Kuan Yew, lea­der strict et vi­sion­naire, la pe­tite en­clave chi­noise sous-dé­ve­lop­pée ob­tient son in­dé­pen­dance de la Malaisie le 9 août 1965 et de­vient bien vite un « dra­gon asia­tique » avec neuf pour cent de crois­sance moyenne an­nuelle de son PIB. Pri­vée de terres et de res­sources na­tu­relles mais pro­fi­tant de sa si­tua­tion géo­gra­phique stra­té­gique à la con­fluence des routes ma­ri­times entre Orient et Oc­ci­dent, Sin­ga­pour consti­tue au­jourd’hui le deuxième port du globe en vo­lume de fret et la qua­trième place fi­nan­cière du monde. Avec ses 5,6 mil­lions d’ha­bi­tants, Sin­ga­pour a la par­ti­cu­la­ri­té d’être à la fois un port gi­gan­tesque, une ville, un pays et un État. Une équation simple qui a pro­ba­ble­ment par­ti­ci­pé à son in­so­lente réus­site. Sur­nom­mée « la Suisse de l’Asie », la ci­té comp­te­rait au­jourd’hui un mil­lion­naire pour trente ha­bi­tants, ce qui consti­tue­rait, rap­por­tés à sa po­pu­la­tion, la concen­tra­tion la plus éle­vée au monde.

PE­TITE VILLE, GRANDES AM­BI­TIONS

Por­tée par cette ex­cep­tion­nelle vi­gueur éco­no­mique, la ville mul­ti­plie de­puis une dé­cen­nie de co­los­saux tra­vaux d’amé­na­ge­ments ur­bains et inau­gure chaque an­née de nou­veaux bâ­ti­ments ri­va­li­sant d’en­ver­gure : le com­plexe hô­te­lier Ma­ri­na Bay Sands en 2010, le mu­sée des Arts et des Sciences en 2011, le jar­din bo­ta­nique Gar­dens by the Bay en 2012, le com­plexe spor­tif Sin­ga­pore Sports Hub en 2014, la Pi­na­co­thèque de Pa­ris à Sin­ga­pour en 2015… Sans ou­blier, la Na­tio­nal Gal­le­ry Sin­ga­pore inau­gu­rée à la fin de la même an­née en no­vembre et dont le coût glo­bal a été éva­lué à cinq cent trente mil­lions de dol­lars. Avec l’ou­ver­ture de cette nou­velle ins­ti­tu­tion de plus de soixante mille mètres car­rés, la ville s’offre son plus grand mu­sée et la plus im­por­tante col­lec­tion pu­blique d’oeuvres d’art mo­derne d’Asie du Sud-Est. Am­bi­tieux, le pro­jet agrège deux bâ­ti­ments his­to­riques voi­sins, l’an­cienne Cour su­prême et l’ex-hô­tel de ville, pour don­ner nais­sance à une nou­velle en­ti­té ar­chi­tec­tu­rale unique qui sym­bo­lise les am­bi­tions ar­tis­tiques de la ville-État. « Après avoir ga­gné le pa­ri du dé­ve­lop­pe­ment, Sin­ga­pour se ré­ap­pro­prie son pa­tri­moine ar­chi­tec­tu­ral », consi­dère l’ar­chi­tecte fran­çais Jean-Fran­çois Mi­lou, qui a rem­por­té la com­pé­ti­tion in­ter­na­tio­nale or­ga­ni­sée à l’oc­ca­sion de cette ré­ha­bi­li­ta­tion. « La lo­gique de des­truc­tion a

fait place un pro­gramme de con­ser­va­tion et, dans le fu­tur, il y au­ra d’autres grands pro­jets de ce type comme la ré­ha­bi­li­ta­tion de l’an­cien che­min de fer, le ter­mi­nal de ba­teaux de croi­sières et la créa­tion d’un nou­veau quar­tier à Sen­to­sa. »

L'ES­CALE DE­VE­NUE DES­TI­NA­TION

Pa­ral­lè­le­ment aux pro­grammes de con­ser­va­tion, les construc­tions fu­tu­ristes ré­centes donnent par­fois un air de parc d’at­trac­tions à la ci­té qui rap­pelle Las Ve­gas avec ses hô­tels tape-àl’oeil. Avec sa pis­cine per­chée face à la ville à plus de cent quatre-vingt-dix mètres de hau­teur sur une ter­rasse en forme de ba­teau, le com­plexe hô­te­lier Ma­ri­na Bay Sands consti­tue l’icône de cette mé­ta­mor­phose avec son im­po­sante sil­houette trip­tyque. Il y a qua­rante ans, pour­tant, il n’y avait ab­so­lu­ment rien ici. Pas même un lo­pin terre. Juste la mer. Dans les an­nées soixante-dix, une longue bande de ter­rain a en ef­fet été ga­gnée sur le dé­troit de Ma­lac­ca afin d’ac­cueillir le pro­jet mo­nu­men­tal. À pré­sent, Ma­ri­na Bay Sands est tel­le­ment em­blé­ma­tique que la so­cié­té de jouet Le­go lui a même consa­cré une boîte spé­ciale par­mi ses sé­ries li­mi­tées « Ar­chi­tec­ture ». Fort de ce suc­cès, Sin­ga­pour ne compte pas s’ar­rê­ter là et de nom­breux pro­jets co­los­saux sont en­core dans les car­tons de la ville, comme l’ex­ten­sion du jar­din Gar­dens by the Bay ou le dé­pla­ce­ment du port vers le nord de l’île afin d’évi­ter l’an­crage des car­gos de­vant Ma­ri­na Bay. Sa­vam­ment cal­cu­lées, la dé­me­sure et l’ex­tra­va­gance ont un im­pact éco­no­mique fort et de­puis 2010, le nombre de tou­ristes a aug­men­té de plus de dix pour cent par an. « Il y a quelques an­nées, Sin­ga­pour n’était qu’une es­cale mais au­jourd’hui, la ville de­vient une des­ti­na­tion à part en­tière », ob­serve Win­nie Ma­ni­kam, une guide tou­ris­tique qui se fé­li­cite de cette trans­fi­gu­ra­tion.

L’EM­BLÈME DU SIN­GA­POUR VERT

Avec ses struc­tures gi­gan­tesques tout droit sor­ties d’Alice au pays des mer­veilles, le nou­veau jar­din tro­pi­cal Gar­dens By The Bay est l’un des sites plé­bis­ci­tés par les vi­si­teurs. Au mi­lieu des arbres mé­tal­liques à la peau vé­gé­tale, le spec­tacle son et lu­mière don­né gra­tui­te­ment at­tire les foules chaque soir à la tom­bée du jour. En moins de trois ans, le jar­din fu­tu­riste est de­ve­nu l’em­blème de la po­li­tique du « Green Sin­ga­pour », le Sin­ga­pour vert. Bien que très den­sé­ment ur­ba­ni­sé (7 440 ha­bi­tants par ki­lo­mètre car­ré contre 98,8 pour la France), le pays en­tre­tient en ef­fet de nom­breux parcs et es­paces verts qui re­pré­sentent en­vi­ron vingt pour cent de sa sur­face to­tale. Autoproclamée « ville jar­din », la ci­té tro­pi­cale luxu­riante compte pour­tant par­mi les plus gros pol­lueurs de la pla­nète en termes d’émis­sion par ha­bi­tant. Sans res­sources hy­drau­lique ou géo­ther­mique, le mi­nus­cule État peine à se pas­ser des éner­gies fos­siles mal­gré les nom­breux pro­jets – péages ur­bains pour li­mi­ter la cir­cu­la­tion, dé­ve­lop­pe­ment du ré­seau fer­ré, des tech­no­lo­gies so­laires et des vé­hi­cules élec­triques – mis en place de fa­çon mé­tho­dique et par­fois même au­to­ri­taire. Vo­lon­ta­riste et prag­ma­tique, le gou­ver­ne­ment de Sin­ga­pour est sou­vent cri­ti­qué pour son au­to­cra­tie hé­ri­tée de Lee Kuan Yew, la fi­gure lé­gen­daire du pays dé­cé­dée le 23 mars 2015, qui fut Pre­mier mi­nistre de Sin­ga­pour du­rant plus de trente-et-un ans. Après s’être pro­gres­si­ve­ment re­ti­ré de la vie po­li­tique, il a lé­gué au pays un ré­gime hy­per ré­gle­men­té et ul­tra-ri­gide qui choque les Oc­ci­den­taux mais semble conve­nir à la men­ta­li­té asia­tique du « vivre en­semble » : les écarts de conduites sont sé­vè­re­ment sanc­tion­nés pour le bien-être com­mun. Afin d’évi­ter le van­da­lisme, la consom­ma­tion et le com­merce du che­wing-gum ont ain­si été tout bon­ne­ment in­ter­dits sous peine d’une forte amende. Cra­cher

par terre ou ou­blier de ti­rer la chasse d’eau dans les toi­lettes pu­bliques sont sanc­tion­nés par une amende de huit cents eu­ros ! Les graf­fi­tis, eux, sont pu­nis de coup de cannes alors que le tra­fic de drogue est pas­sible de la peine de mort par pen­dai­son… une peine plé­bis­ci­tée par quatrevingt-quinze pour cent des Sin­ga­pou­riens.

TO­LÉ­RANCE ZÉ­RO

« Pour vivre ici, il faut res­pec­ter la loi ! » se fé­li­cite May Ling qui tient une échoppe dans le quar­tier de Chi­na­town. « Il n’y a pas de cri­mi­na­li­té et toutes les com­mu­nau­tés vivent en har­mo­nie. » Cette po­li­tique de la to­lé­rance zé­ro et la stan­dar­di­sa­tion im­po­sée per­mettent de pré­ser­ver la so­cié­té mul­ti-eth­nique sin­ga­pou­rienne où co­ha­bitent Chi­nois, Ma­lais, In­diens, ex­pa­triés oc­ci­den­taux, boud­dhistes, mu­sul­mans, hin­douistes, confu­cia­nistes, juifs et chré­tiens. Pour le gou­ver­ne­ment, c’est un vé­ri­table chal­lenge de faire co­ha­bi­ter pai­si­ble­ment pa­reille di­ver­si­té. Is­sue de plu­sieurs vagues de mi­gra­tions suc­ces­sives, la po­pu­la­tion se ré­par­tit en ef­fet au­jourd’hui en quatre ca­té­go­ries eth­niques : les « Chi­nois » (74,3 %), les « Ma­lais » (13,3 %), les In­diens (9,1 %) et les « autres » (3,3 %). À chaque groupe est as­so­ciée une langue of­fi­cielle : le Man­da­rin, le Ma­lais, le Ta­mil et l’an­glais consi­dé­ré comme lin­gua fran­ca. Se­lon Chee Soon Juan, le lea­der du par­ti d’op­po­si­tion SDP, Sin­ga­pour « n’est pas une mai­son mais elle est à l’image d’un hô­tel, certes quatre ou cinq étoiles, mais où l’on ne peut pas dé­co­rer la chambre à son goût ». Plu­tôt que d'avan­ta­ger la com­mu­nau­té ma­jo­ri­taire chi­noise, Sin­ga­pour a en ef­fet fa­vo­ri­sé des po­li­tiques d’éga­li­té ba­sées sur le res­pect d'une uni­for­mi­té na­tio­nale stricte. « Ce que l’on a cher­ché à ins­til­ler, avec force au­to­ri­té, dans la po­pu­la­tion de la ci­té-État, ce sont des va­leurs d’équité, de res­pect de l’autre dans sa dif­fé­rence, et de né­ces­saire har­mo­nie entre les com­mu­nau­tés pour ache­ver un ob­jec­tif de pro­grès éco­no­mique et so­cial pour tous », ana­lyse Pa­trick Mi­lo­che­vitch, cher­cheur au Centre d’études de l’uni­ver­si­té de Mon­tréal. « Sin­ga­pore is real­ly a fine ci­ty » : Sin­ga­pour est vé­ri­ta­ble­ment une ville agréable ! Beau­coup s’amusent du double sens de cette for­mule an­glaise. Si­gni­fiant à la fois « agréable » et « amende », le terme « fine » in­carne en ef­fet toute dua­li­té de la ville où ri­gueur et bon vivre sont in­dis­so­ciables. «On peut ne pas être d’ac­cord avec les po­li­tiques me­nées ici », consi­dère Daphne Tan, une ana­lyste agri­cole, « mais il y a deux cents ans, Sin­ga­pour n’était qu’un ma­ré­cage, et sans l’équipe me­née par un lea­der vi­sion­naire comme Lee Kuan Yew, ce pays pauvre et iso­lé ne se­rait pas ce qu’il est de­ve­nu au­jourd’hui : une na­tion tra­vailleuse re­con­nue pour son in­té­gri­té, son hon­nê­te­té et son ef­fi­ca­ci­té. Il nous a don­né la di­gni­té et la fier­té d’être Sin­ga­pou­riens ! »

MARC DO­ZIER Chaque an­née de­puis plus de vingt ans, notre re­por­ter fait es­cale à Sin­ga­pour où il a ses amis, ses res­tau­rants fa­vo­ris et ses coups de coeur.

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