Bien­tôt,

Grands Reportages - - Dossier -

tous les pro­jec­teurs se­ront bra­qués sur elle. Élue ville hôte des Jeux olym­piques de 2020, To­kyo se mo­bi­lise pour re­le­ver le dé­fi. Ce grand ren­dez­vous de­vrait per­mettre au Ja­pon de tour­ner la page de Fu­ku­shi­ma et de re­ve­nir sur la scène mon­diale. À cette oc­ca­sion, la ca­pi­tale ja­po­naise es­père éblouir par une dé­mons­tra­tion de ses ca­pa­ci­tés tech­no­lo­giques. Par­mi les prouesses an­non­cées : un train à sus­pen­sion ma­gné­tique, des co­hortes de ro­bots d’ac­cueil, des taxis à conduite au­to­nome, des bus car­bu­rant à l’hy­dro­gène, des voi­tures vo­lantes, un sys­tème de paie­ment à em­preinte di­gi­tale, des écrans té­lé­vi­sés 8K, un ré­seau mo­bile 5G et même, pour la cé­ré­mo­nie d’ou­ver­ture, une pluie d’étoiles fi­lantes dé­clen­chée par sa­tel­lite ! De quoi don­ner de To­kyo l’image d’une ville hy­per­mo­derne et pros­père, en avance sur les autres mé­tro­poles asia­tiques. Il suf­fit de s’y pro­me­ner pour me­su­rer com­bien elle fait dé­jà fi­gure de la­bo­ra­toire du fu­tur.

AKIHABARA, LE PA­RA­DIS DES GEEKS

« Ir­ra­shai­mase ! » (bien­ve­nue !), hurlent en ca­dence les ven­deurs et hô­tesses d’ac­cueil en uni­forme, en s’in­cli­nant à votre ap­proche. « Ir­ra­shai­mase », sus­sure d’une voix de miel l’un des mul­tiples écrans de dé­mons­tra­tion de Yo­do­ba­shi Ca­me­ra. Sur dix étages, cette grande sur­face de l’élec­tro­nique, bai­gnée d’un en­tê­tant gim­mick mu­si­cal, pré­sente près d’un mil­lion de pro­duits ! Des hordes de tou­ristes chi­nois et co­réens en par­courent les im­menses rayons pour faire raz­zia sur les rice-co­okers, blen­ders et autres der­niers fé­tiches high-tech. Akihabara, le plus grand quar­tier d’élec­tro­nique au monde, est le temple des geeks et des ota­kus, ces fa­na­tiques de man­gas, de jeux vi­déo et d’animes. On la sur­nomme « la ville élec­trique », en rai­son de ses fa­çades ruis­se­lant de néons, d’écrans pu­bli­ci­taires géants et d’en­seignes ver­ti­cales aux idéo­grammes mul­ti­co­lores. Outre les ma­ga­sins du­ty-free, ses rues bruyantes re­cèlent une foule de man­ga kis­sa, cy­ber­ca­fés ou­verts vingt-quatre heures sur vingt-quatre où l’on peut lire des man­gas et jouer en ligne, de maids cafes te­nus par des ser­veuses dé­gui­sées en sou­brettes et de bou­tiques de cos­play. Le Don Qui­jote (chaîne dis­count) d’Akihabara pos­sède no­tam­ment un vaste rayon de dé­gui­se­ments.

SHIN­JU­KU ET SHIBUYA, FLUX TENTACULAIRES

Ag­glo­mé­ra­tion la plus peu­plée de la pla­nète (42,7 mil­lions), To­kyo est aus­si une ville in­croya­ble­ment éten­due, un ba­zar ar­chi­tec­tu­ral de quar­tiers hé­té­ro­clites, sans vé­ri­table centre-ville. Contrai­re­ment aux idées re­çues, la den­si­té d’ha­bi­tants y est trois fois moindre qu’à Pa­ris. Ce qui dé­fi­nit la ville, c’est plu­tôt la mul­ti­pli­ci­té des flux, des échanges et des ré­seaux. Flots hu­mains, comme à la gare de Shin­ju­ku, im­mense la­by­rinthe sou­ter­rain qui brasse près de 3,8 mil­lions de voya­geurs par jour. Ou en­core au car­re­four de Shibuya, le plus fré­quen­té du monde, où se croisent des mil­liers de pié­tons ano­nymes. Une

foule com­pacte mais cour­toise, qui fonce dans tous les sens mais avec flui­di­té, sans ja­mais se bous­cu­ler. To­kyo la ruche géante, où dans une jungle de tours, les masses la­bo­rieuses tran­sitent par d’hal­lu­ci­nants en­che­vê­tre­ments de pas­se­relles, es­ca­la­tors, tun­nels, via­ducs, cor­ri­dors, ponts, voies fer­rées et au­to­routes ur­baines sus­pen­dues. Mais à cette dé­me­sure et ce gi­gan­tisme, la ville jux­ta­pose aus­si l’in­time et le mi­nus­cule, une my­riade de mai­son­nettes en bois, d’échoppes, de me­nus temples et de jar­dins lilliputiens, blot­tis au fond de pe­tites al­lées, à l’écart des grands axes. À l’ombre des gratte-ciel de Shin­ju­ku, une vie de vil­lage in­at­ten­due se niche par exemple à Gol­den Gai, îlot mi­ra­cu­leu­se­ment pré­ser­vé de mai­sons basses et de bars de nuit à peine plus grands qu’une boîte à chaus­sures.

TO­KYO SKYTREE, PA­RÉE AU DÉ­COL­LAGE

Evo­quant une fu­sée, la nou­velle tour de To­kyo pointe à six cent trente-quatre mètres de hau­teur. Inau­gu­rée en 2012, elle fait la fier­té de la ville, heu­reuse de pos­sé­der l’édi­fice le plus haut du monde après la tour Burj Kha­li­fa de Du­bai. Avec ses qua­rante-quatre mille tonnes d’acier et de bé­ton, la Skytree as­sure la dif­fu­sion numérique des ra­dios et té­lés, pre­nant le re­lais de l’an­cienne tour de To­kyo (333 mètres). Plus de cinq mil­lions de vi­si­teurs par an montent à l’ob­ser­va­toire si­tué à quatre cent cin­quante-deux mètres, pour pro­fi­ter d’une vue épous­tou­flante et aus­si goû­ter aux frayeurs d’un plan­cher de verre ten­du au-des­sus du vide. La tour ren­ferme

LA VILLE JUX­TA­POSE L’IN­TIME ET LE MI­NUS­CULE, UNE MY­RIADE DE MAI­SON­NETTES EN BOIS, TEMPLES ET JAR­DINS LILLIPUTIENS

dans sa struc­ture tri­an­gu­laire une énorme co­lonne de bé­ton sus­pen­due comme un pen­dule d’hor­loge, qui os­cille et ab­sorbe les vi­bra­tions en cas de séisme. Le sys­tème s’ins­pire d’un sa­voir-faire très an­cien, uti­li­sé dans la construc­tion des pa­godes. La tour se dresse au bord de la ri­vière Su­mi­da, un coin ja­dis po­pu­laire d’Edo (an­cien nom de To­kyo). Comme le reste de la ville, le quar­tier fut ra­sé par le grand trem­ble­ment de terre de 1923, puis les bom­bar­de­ments amé­ri­cains en 1945. Ville phé­nix plu­sieurs fois re­bâ­tie, To­kyo ne vé­nère pas l’an­cien ni le pa­tri­moine. Elle dé­truit aus­si vite qu’elle construit et se livre sou­vent à de mé­ga­pro­jets ur­bains dé­li­rants,

LE KAWAII REN­VOIE À QUELQUE CHOSE DE TRÈS AN­CRÉ DANS LA CULTURE JA­PO­NAISE, SYM­BOLE DE L’IN­NO­CENCE, LA DOU­CEUR ET LA PU­RE­TÉ LIÉES À L’EN­FANCE

comme la py­ra­mide ima­gi­née par Shi­mi­zu Cor­po­ra­tion pour sa baie, une struc­ture de deux ki­lo­mètres de haut qui pour­rait ac­cueillir jus­qu’à sept cent cin­quante mille ha­bi­tants. Ou en­core la Sky Mile To­wer, une tour ré­si­den­tielle de 1,7 ki­lo­mètre de haut, en­tou­rée d’une ci­té flot­tante de pe­tits îlots. Deux pro­jets qui illus­trent l’es­prit de cette mé­tro­pole avide de nou­veau­té, où l’au­dace des ar­chi­tectes n’a d’égale que la fré­né­sie d’achats des ha­bi­tants.

L’EM­PIRE DU KAWAII

À la fois phé­no­mène de mode, es­thé­tique et in­dus­trie, le kawaii est om­ni­pré­sent au Ja­pon. Le kawaii dé­signe ce qui est mi­gnon, pe­tit, rond et do­du, pué­ril et fra­gile. Il ren­voie à quelque chose de très an­cré dans la culture ja­po­naise, sym­bole de l’in­no­cence, de la dou­ceur et de la pu­re­té liées à l’en­fance, et de sa ca­pa­ci­té à éveiller des sen­ti­ments po­si­tifs. Par­mi ses em­blèmes fi­gurent bien sûr Hel­lo Kit­ty et Pi­ka­chu. Mais le kawaii se dé­cline à toutes les sauces : mas­cottes, émo­ti­cônes, pro­duits de beau­té, em­bal­lages, signe « V » des mains sur les pho­tos, ben­tos dé­co­rés, bé­bés ani­maux, lo­li­tas et même lut­teurs de su­mo… À To­kyo, les quar­tiers de Ha­ra­ju­ku et Shibuya sont les fiefs du kawaii et des ado­les­cents qui pa­radent dans des looks ex­tra­va­gants. Nou­velle adresse à la mode, le Ka­wai Mons­ter Cafe est l’in­car­na­tion de cette es­thé­tique à la fois gui­mauve et dé­ca­lée. Son dé­cor dé­li­rant est l’oeuvre du sty­liste Se­bas­tian Ma­su­da, pion­nier de la culture kawaii au Ja­pon. Dès l’en­trée, on tombe sur un ma­nège ba­rio­lé en forme de gâ­teau. Quatre zones di­visent le ca­fé : la Mush­room Dis­co, bar­dée de cham­pi­gnons hal­lu­ci­no­gènes ; la Milk Stand, où des têtes géantes de la­pins ou li­cornes tètent des bi­be­rons ; le Bar Ex­pe­riment, sous les bras d’une mé­duse bleue, et la Mel-Tea Room, dé­bor­dant de crème chan­tilly. Le triomphe du kawaii est sans doute le re­flet d’un chan­ge­ment so­cié­tal. Jusque dans les an­nées soixante-dix, les Ja­po­nais se de­vaient d’être sé­rieux, ma­tures et in­ves­tis dans l’ef­fort de crois­sance. Dans le Ja­pon post­mo­derne d’au­jourd’hui, l’idéal est de pa­raître jeune et bran­ché.

AU PAYS DES RO­BOTS

Si­tué sur l’île ar­ti­fi­cielle d’Odai­ba, dans la baie de To­kyo, le mu­sée des Sciences et de l’In­no­va­tion (Miraikan) sert de vi­trine à la re­cherche ja­po­naise en ma­tière de tech­no­lo­gies de pointe, dont la ro­bo­tique. Au troi­sième étage, les ro­bots dé­montrent leur ta­lent au pu­blic. On y aper­çoit la der­nière ver­sion d’Asi­mo, le ro­bot hu­ma­noïde dé­ve­lop­pé de­puis quinze ans par Hon­da, mais aus­si les créa­tions très faus­tiennes du pro­fes­seur Hi­ro­shi Ishi­gu­ro, de l’uni­ver­si­té d’Osa­ka : Ko­do­mo­roid (an­droïde en­fant) et Oto­na­roid (an­droïde adulte), des ro­bots aux­quels leur peau en si­li­cone et leurs mou­ve­ments ul­tra­sen­sibles du vi­sage et des yeux confèrent une trou­blante hu­ma­ni­té. « Un jour, la fron­tière entre l’hu­main et la ma­chine dis­pa­raî­tra », sou­tient le cher­cheur. La ro­bo­tique ne concerne pas que les hu­ma­noïdes, loin de là. Elle vise avant tout l’au­to­ma­ti­sa­tion des tâches, avec par exemple des exos­que­lettes pour ai­der à la ma­nu­ten­tion des charges lourdes. Mais au Ja­pon, le mar­ché des ro­bots do­mes­tiques de­vrait ex­plo­ser dans l’ave­nir. Le rap­port gou­ver­ne­men­tal « New Ro­bot Stra­te­gy », pu­blié dé­but 2015, veut dé­ve­lop­per une pré­sence ro­bo­tique quo­ti­dienne. C’est d’ailleurs dé­jà une réa­li­té. À proxi­mi­té du Miraikan, un ro­bot hu­ma­noïde fé­mi­nin nom­mé Jun­ko Chi­hi­ra, conçu par To­shi­ba, sert d’hô­tesse d’ac­cueil dans le centre com­mer­cial Aqua Ci­ty. L’hô­tel Henn Na, près de Na­ga­sa­ki, fonc­tionne avec des ro­bots à la ré­cep­tion. L’an­née der­nière, une vague pu­blique d’in­di­gna­tion a même dé­fer­lé après l’agres­sion, par un in­di­vi­du ivre, d’un pe­tit ro­bot hu­ma­noïde d’ac­cueil dans une bou­tique de té­lé­pho­nie. Au pays du So­leil le­vant, le ro­bot n’est pas per­çu comme un simple ou­til, ni avec la mé­fiance dont font preuve les Oc­ci­den­taux. Comme l’ex­plique le pro­fes­seur Sho­sei Su­zu­ki, de l’uni­ver­si­té Mei­ji­ro : « Pour les Ja­po­nais, les choses ont une âme. Une sta­tue de boud­dha, par exemple, re­flète la pré­sence du di­vin. De même, un ro­bot n’est pas un simple amas de mé­tal et de cir­cuits, il pos­sède un es­prit qui en fait un réel par­te­naire de l’être hu­main. »

CONTRAI­RE­MENT À NOTRE VI­SION OC­CI­DEN­TALE, LES RO­BOTS, AU JA­PON, ONT UNE ÂME ; À L’IMAGE D’UNE STA­TUE DE BOUD­DHA, QUI REFLÉTERA LA PRÉ­SENCE DU DI­VIN

JEAN-BAP­TISTE RA­BOUAN Si on évoque sou­vent l’Inde lors­qu’on s’in­té­resse au tra­vail de Jean­Bap ste, on ou­blie par­fois que ses pas l’ont me­né dans mille autres en­droits, comme le Ja­pon, avec tou­jours le même oeil exi­geant dans son ap­proche pho­to­gra­phique.

Une oeuvre du col­lec f d’ar stes Teamlab dans l’aqua­rium d’Eno­shi­ma.

Les Sekine, heu­reux pro­prié­taires de la cap­sule la B1004, au 9e étage de la Na­ka­gin Cap­sule To­wer.

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