LE LENT CHE­MI­NE­MENT DU MONDE

Grands Reportages - - Édito -

Qui n’a ja­mais été frap­pé de stu­peur ou d’ad­mi­ra­tion en dé­cou­vrant les murs bâ­tis par les Incas ? Des blocs de plu­sieurs tonnes, éri­gés sans ci­ment ou mor­tier, ajus­tés au point de ne pou­voir glis­ser, dans les in­ter­stices entre les moel­lons, une feuille de pa­pier à ci­ga­rette épaisse d’à peine dix mi­crons. L’em­pire inca a été aus­si éphé­mère que brillant. Et il a lais­sé, dans l’ima­gi­naire oc­ci­den­tal, des ré­cits de voyages aux des­sins ani­més de notre en­fance en pas­sant par les Aven­tures de Tin­tin, tous les ingrédients d’un mythe par­fait. Dès lors, cer­tains hauts lieux tels que Machu Picchu sont de­ve­nus des pas­sages obli­gés, où les mi­ni­bus en rang d’oi­gnons cô­toient les perches à sel­fies, au point d’écor­ner, sur le sa­cro-saint au­tel de « l’ex­pé­rience » tou­ris­tique, l’es­sence même de cette fas­ci­na­tion. En­ten­dons-nous bien. Nous évo­quons là un lieu ab­so­lu­ment ex­cep­tion­nel, qu’en au­cun cas nous ne vous re­com­man­de­rions d’évi­ter. En re­vanche, il y au­rait beau­coup à dis­ser­ter sur la « ma­nière de faire ». Sa­viez-vous, par exemple, que Machu Picchu est lit­té­ra­le­ment pris d’as­saut chaque ma­tin, dès l’aube, par une horde de tou­ristes dé­si­rant pro­fi­ter du site « pour eux seuls » ? Mais qu’à qua­torze heures, toute la pe­tite clique est dé­jà re­par­tie, à bord des­dits mi­ni­bus, sur la voie de la des­cente, lais­sant aux ran­don­neurs ve­nus du Che­min de l’Inca un sanc­tuaire qua­si dé­sert ? Dans le même re­gistre, il faut deux jours à pied pour re­joindre la ci­té per­chée de Choquequirao, par un iti­né­raire de toute beau­té. In­utile de vous dire que vous ne ren­con­tre­rez pas foule sur le che­min. Quand à Espí­ri­tu Pam­pa, plus loin en­core, vers le nord, on compte là les voya­geurs quo­ti­diens sur les doigts d’une main, alors que le sen­tier pa­vé à tra­vers la jungle fi­gure par­mi les plus beaux iti­né­raires incas de tout le sec­teur. Avec, à la clé, une am­biance in­ou­bliable. Il en va ain­si des voyages et des voya­geurs. Cer­tains lieux vé­hi­culent un tel ma­gné­tisme qu’ils éclipsent des pans en­tiers de la géo­gra­phie tou­ris­tique. Et on a beau le sa­voir, en être plei­ne­ment conscient, bien ma­lin ce­lui qui ne s’est ja­mais re­trou­vé au coeur de la mê­lée. L’es­sence même d’un ma­ga­zine consa­cré au voyage d’aven­ture tient d’ailleurs à ce phé­no­mène. Nous ai­mons tous le voyage, pas­sion­né­ment. Mais foin de col­lec­tion­nite ai­guë, les « vrais » sou­ve­nirs, ceux qui gardent une au­ra par­ti­cu­lière, sont sou­vent liés à un simple mo­ment de grâce : un lieu ou­blié, une ren­contre im­promp­tue, le re­gard sur­pris d’un en­fant. Dé­cou­vrir la ci­vi­li­sa­tion inca en s’en­ga­geant sur les voies his­to­riques du Qhapaq Ñan est une ma­nière de dé­cou­vrir et de cé­lé­brer le gé­nie du pa­tri­moine inca, mais aus­si de re­nouer, pas à pas, avec la len­teur, la ren­contre, la douceur. De se rat­ta­cher au lent che­mi­ne­ment du Monde, qui fait la beau­té du voyage.

AN­THO­NY NICOLAZZI Ré­dac­teur en chef

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