LE CHE­MIN DE L’INCA

C’EST SANS AU­CUN DOUTE L’ITI­NÉ­RAIRE LE PLUS PO­PU­LAIRE DE TOUTE L’AMÉ­RIQUE DU SUD. NOUS AVONS PAR­COU­RU, QUATRE JOURS DU­RANT, LE MY­THIQUE INCA TRAIL, SUR LES TRACES DE LA GRANDE CI­VI­LI­SA­TION INCA, À TRA­VERS LA COR­DILLÈRE DE VIL­CA­BAM­BA ET LA VALLÉE SA­CRÉE, J

Grands Reportages - - Édito - TEXTE ET PHO­TOS STÉ­PHANE VAL­LIN

Un mythe ab­so­lu, avec une ar­ri­vée ma­gique sur le Machu Picchu par la mon­tagne.

Je me sou­viens avec émo­tion de cet ins­tant pri­vi­lé­gié, gra­vé dans ma mé­moire : les jambes meur­tries par l’in­ter­mi­nable des­cente, cas­sante, de cen­taines de marches aux contours aléa­toires, les épaules la­cé­rées par un sac à dos qui m’au­ra usé quatre jours du­rant, les nuits froides et hu­mides qui ont em­pê­ché tout som­meil pro­fond et ré­pa­ra­teur. Et pour­tant, la sen­sa­tion d’ar­ri­ver à pied à la ci­ta­delle du Machu Picchu, par la grande porte, l’In­ti­pun­ku, me fait ou­blier toute fa­tigue. L’air du ma­tin est épais. Le re­gard se fixe sur les vagues de brumes qui em­brassent le site avec pu­deur et le dé­voilent peu à peu. Nous ne sommes alors qu’un pe­tit groupe de dix ran­don­neurs, guère plus, à as­sis­ter au spec­tacle. À l’époque – il y a vingt-cinq ans – le Pérou sort tout juste d’une pé­riode sombre, mar­quée par la vio­lence du conflit ar­mé avec le Sen­tier Lu­mi­neux. Mon es­prit di­vague un temps et se sou­vient de la scène d’ou­ver­ture du film my­thique Aguirre, la Colère de Dieu, de Wer­ner Her­zog. La co­lonne des sol­dats es­pa­gnols, casques à pointe vis­sés sur le front, se fraie dif­fi­ci­le­ment un che­min à tra­vers la vé­gé­ta­tion épaisse des Andes tro­pi­cales. Le plan, de­ve­nu si cé­lèbre, a été tour­né ici, sous nos yeux, dans la pa­roi abrupte de la mon­tagne Way­na Picchu, qui s’élève face à nous, do­mi­nant fiè­re­ment le site. Ma­gies du ci­né­ma et de l’his­toire, que ce site semble sou­dain ré­con­ci­lier. J’étais ar­ri­vé au Pérou avec tant d’émo­tions à cap­ter, et voi­là que ce mo­ment in­time de re­trou­vailles, par le biais de la marche, me comble. En trois jours seule­ment, j’ai im­mis­cé mon corps et mon es­prit dans la na­ture exu­bé­rante de la cor­dillère de Vil­ca­bam­ba, sur un che­min par­se­mé de ves­tiges. Ce sou­ve­nir au­ra pro­ba­ble­ment mar­qué mon exis­tence jus­qu’à au­jourd’hui.

TOUT COM­MENCE À CUSCO

De­puis, le pays s’est pro­fon­dé­ment trans­for­mé. Il s’est en­ga­gé sur la voie d’une cer­taine sta­bi­li­té po­li­tique et éco­no­mique et est de­ve­nu une des­ti­na­tion phare pour les voya­geurs et les ran­don­neurs en quête

Pour re­joindre la ci­ta­delle, pas moins de huit sen­tiers pré­co­lom­biens sont ré­per­to­riés

d’ex­pé­riences fortes. Le sen­tier de l’Inca, bap­ti­sé aus­si « l’Inca Trail », est de­ve­nu le trek le plus em­blé­ma­tique et convoi­té d’Amé­rique du Sud. Épi­centre de la culture inca, qui a do­mi­né toute la cor­dillère des Andes, Cusco n’est pas le fruit du ha­sard. L’État inca y a for­gé les consciences et une so­cié­té com­plexe. Dans les cam­pagnes, les iden­ti­tés lo­cales res­tent im­pré­gnées de croyances qui ex­priment un fort syn­cré­tisme re­li­gieux. Très ré­cem­ment, j’en­trai dans la ca­thé­drale de Cusco, sui­vi de près par un pay­san pé­ru­vien. Son pre­mier signe ne fut pas ce­lui de la croix, mais le geste dif­fus de dis­per­ser

au sol une poi­gnée de feuilles de co­ca. Il me rap­pe­lait com­bien ici, comme ailleurs, les Andes ru­rales vivent leur iden­ti­té dans une re­la­tion riche et com­plexe entre le pas­sé et le pré­sent. Il suf­fit pour ce­la d’y prê­ter suf­fi­sam­ment at­ten­tion.

LA VALLÉE SA­CRÉE

Où se niche l’em­preinte du pas­sé et du re­li­gieux de la « Vallée sa­crée » ? Cer­tai­ne­ment pas dans la couleur du maïs, culti­vé de part et d’autre du fleuve, qui se­rait le « re­flet du so­leil », com­men­taire sté­réo­ty­pé trop sou­vent dis­pen­sé par les guides. Mais plu­tôt dans la per­sis­tance d’une cer­taine vi­sion des choses, as­so­ciée à l’orien­ta­tion de la vallée qui, le 21 juin, jour du sol­stice d’hiver de l’hé­mi­sphère sud, devient l’écho de la Voie lac­tée, le Wil­ca­mayu (le fleuve sa­cré). Beau­coup d’an­ciens sont in­ti­me­ment per­sua­dés que l’eau, qui naît des hau­teurs de la cor­dillère de Vil­ca­no­ta, enfle le cours du fleuve jus­qu’en Ama­zo­nie et re­vient à sa source par un che­min as­tral, qui se­rait la Voie lac­tée. En ce­la, ils té­moignent d’une vi­sion du monde où Cusco était l’épi­centre des an­ciens che­mins et le coeur du Ta­wan­tin­suyu (« l’em­pire des quatre quar­tiers »). Il en reste au­jourd’hui une pro­fu­sion de sites re­li­gieux ma­jeurs dans la ré­gion : Sac­say­huamán, Ken­ko, Pu­ca Pu­ca­ra, Pi­sac, Tipón, Ol­lan­tay­tam­bo et bien sûr Machu Picchu. Pour re­joindre à pied la cé­lèbre ci­ta­delle, dis­si­mu­lée sur un pro­mon­toire à l’aplomb de l’an­cien fleuve sa­cré, on ne compte pas moins de huit sen­tiers pré­co­lom­biens ré­per­to­riés. Tous ont été fiè­re­ment in­té­grés au pa­tri­moine de la Na­tion, réunis au sein du « Sanc­tuaire his­to­rique de Machu Picchu ». Ces sen­tiers per­met­taient un ac­cès en étoile au site de­puis tous les points car­di­naux. Cer­tains ve­naient d’Ama­zo­nie, d’autres du seg­ment prin­ci­pal de la voie Qui­to-Cusco et, le plus connu de tous, le « Che­min de l’Inca », ar­ri­vait de la Vallée sa­crée, proche d’Ol­lan­tay­tam­bo.

AC­CÈS CONTRÔLÉ

Qu’en est-il dé­sor­mais ? Pour­quoi l’en­goue­ment est-il tou­jours plus fort pour cet iti­né­raire de trek ? L’époque où l’on pou­vait sau­ter dans le train lo­cal de­puis Ol­lan­tay­tam­bo pour le « ki­lo­mètre 82 », sans dis­cri­mi­na­tion d’ori­gine (au­jourd’hui di­vi­sé entre Pé­ru­viens et étran­gers), le sac re­gor­geant de vivres pour quatre jours, sa­luer l’unique gar­dien à l’en­trée et par­cou­rir le sen­tier en so­li­taire, est bien ré­vo­lue. On re­gret­te­ra par­fois l’idée même de sim­pli­ci­té

La va­rié­té des éco­sys­tèmes tra­ver­sés est hors du com­mun, des jungles des val­lées aux steppes d’al­ti­tude

qu’évoque le prin­cipe de ran­don­ner en toute li­ber­té. Le suc­cès du par­cours a obli­gé les au­to­ri­tés à en ver­rouiller l’ac­cès, pour li­mi­ter l’af­fluence. Au­jourd’hui, c’est une poi­gnée d’agences lo­cales de Cusco qui en­dosse la res­pon­sa­bi­li­té du bon dé­rou­le­ment du trek, en ac­cord avec des règles de plus en plus strictes édic­tées par la Ser­namp (ser­vice na­tio­nal des aires na­tu­relles pro­té­gées) et par l’INCA, le mi­nis­tère de la Culture pé­ru­vien. Il en ré­sulte que la place à l’improvisation est in­exis­tante et que le « for­ma­tage » du trek est bien réel. Il s’agit d’une ex­cep­tion dans les Andes cen­trales, tant au Pérou qu’en Bo­li­vie. Par­tout ailleurs, on peut cir­cu­ler li­bre­ment sans avoir à rendre de compte de ses al­lers et ve­nues, et or­ga­ni­ser ses marches à sa fa­çon, en fonc­tion de son ex­pé­rience.

UN ITI­NÉ­RAIRE (PRESQUE) AC­CES­SIBLE À TOUS

Outre la di­men­sion his­to­rique et es­thé­tique, le suc­cès du Che­min de l’Inca s’ex­plique aus­si par un ni­veau d’exi­gence mo­dé­ré pour s’y en­ga­ger, une du­rée com­pa­tible avec des sé­jours courts au Pérou. Le plai­sir est cons­tant tout au long de la marche. On laisse der­rière soi ra­pi­de­ment la vallée du fleuve Uru­bam­ba, bruyante, pour s’en­ga­ger au coeur du massif de Vil­ca­bam­ba, sau­vage et iso­lé. La va­rié­té d’éco­sys­tèmes tra­ver­sés est alors hors du com­mun : ce­ja de sel­va (les « cils de la jungle », en es­pa­gnol), pu­na d’al­ti­tude lors des pas­sages de cols, fo­rêts luxu­riantes re­gor­geant de faune et de flore en­dé­mique. Il est à no­ter que le sanc­tuaire de Machu Picchu offre la plus grande concen­tra­tion d’or­chi­dées au monde. La faune est éga­le­ment bien re­pré­sen­tée : il n’est pas rare de croi­ser les pas d’un ta­ru­ka (cer­vi­dé andin) ou d’ob­ser­ver le vol d’un condor. Les points de vue pa­no­ra­miques sur les hauts som­mets de la cor­dillère, de­puis les cols de War­mi­wañus­ka et Run­ku­ra­cay, offrent des angles sai­sis­sants sur les som­mets glaciaires de la Ve­ro­ni­ca (5 682 m) et du Sal­kan­tay (6 271 m).

CI­TÉS PERDUES

Quant à la dé­cou­verte ar­chéo­lo­gique, elle ne laisse per­sonne sur sa faim. Pas moins de deux grands sites par jour vien­dront ca­den­cer le voyage : la ci­té for­ti­fiée de Pac­tal­lac­ta, et ses sur­pre­nantes ter­rasses agri­coles qui viennent ca­res­ser le fleuve Uru­bam­ba ; Saya­q­mar­ka (« la ville in­ac­ces­sible »), com­po­sée de ruelles, ter­rasses,

La mon­tée du col War­mi­wañus­ca, per­ché à 4 200 m d’al tude, est le pas­sage obli­gé de la se­conde jour­née de marche, et le plus éprou­vant pour les or­ga­nismes. À la clé, la voie royale vers le Machu Picchu et une vue somp­tueuse sur le Ne­va­do Veró­ni­ca (5 682 m).

Le guide lo­cal, Ri­car­do, en plein cours de to­po­gra­phie, au dé­part du sen er.

Pho­to : la mon­tée vers Pa­cay­mayo s’ef­fec­tue au coeur de la fo­rêt pri­maire, par un es­ca­lier de pierre da­tant de l’époque inca. U li­sé du­rant des cen­taines d’an­nées, ce pa­tri­moine unique me­nace de tom­ber dans l’ou­bli.

Le Che­min de l’Inca est l’un des seuls i né­raires d’Amé­rique du Sud où le por­tage ne s’ef­fec­tue pas à l’aide de mules, mais de por­teurs (ici, peu avant le col War­mi­wañus­ca).

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