ESPÍ­RI­TU PAM­PA

UN ITI­NÉ­RAIRE AUX ACCENTS FAN­TAS­TIQUES PER­MET DE RE­JOINDRE À PIED LA CI­TÉ MÉ­CON­NUE D’ESPÍ­RI­TU PAM­PA, EN TROIS JOURS ET DE­MI, PAR DES SEG­MENTS SPEC­TA­CU­LAIRES DE CHE­MINS EM­PIER­RÉS. UNE EX­PÉ­RIENCE D’EX­CEP­TION, VERS LE DER­NIER RE­FUGE DE LA CI­VI­LI­SA­TION INCA,

Grands Reportages - - Édito - SÉ­BAS­TIEN JAL­LADE STÉ­PHANE VAL­LIN STÉ­PHANE VAL­LIN

Un i né­raire rare, vers l’ul me re­fuge de la ré­sis­tance inca, ou­blié aux confins de l’Ama­zo­nie.

Les an­ciens che­mins res­semblent par­fois à un fil où l’on marche, tels des fu­nam­bules, au mi­lieu de mon­tagnes pé­tries de contra­dic­tion. Nulle part ailleurs qu’au col de Ccol­pa, ni­ché à 3 850 mètres, cette image ne s’ex­prime avec une telle am­bi­va­lence. De­puis Huan­ca­calle, il suf­fit de quelques heures pour y ar­ri­ver. Le sen­tier re­monte la vallée blot­tie au creux des der­niers contre­forts de la cor­dillère, joux­tant le vil­lage de Vil­ca­bam­ba La Nue­va. Ici, au­cun ves­tige inca, au­cune apacheta, du nom des mon­ti­cules de pierres qui ponc­tuaient ja­dis les an­ciens che­mins. La tra­di­tion de l’of­frande per­siste mal­gré tout : dans la cha­pelle sont dis­sé­mi­nés des confet­tis, quelques feuilles de co­ca et des pe­tites fioles d’al­cool mi­nu­tieu­se­ment dé­po­sés au pied d’une Vierge.

UN AUTRE MONDE

Tout au­tour, le pa­no­ra­ma est épous­tou­flant. C’est le der­nier col sur le che­min d’Espí­ri­tu Pam­pa. Il sé­pare les hautes Andes de leur ver­sant ama­zo­nien. Les mon­tagnes s’af­faissent alors, telles des vagues in­ter­mi­nables, vers les contre­forts moites de la jungle haute. De là-haut, on prend conscience avec stu­pé­fac­tion, com­bien au Pérou quelques val­lées suf­fisent pour chan­ger de monde. Au sud, à quatre di­zaines de ki­lo­mètres à peine, trois mil­lions de per­sonnes s’acharnent, chaque sai­son, à dé­cou­vrir le pays au tra­vers de sa plus cé­lèbre icône, le Machu Picchu. Au su­dest, non loin de là, des tri­bus in­di­gènes vivent en­core en iso­le­ment vo­lon­taire, au coeur de la ré­serve du Me­gan­to­ni. Chaque jour, des hé­li­co­ptères les sur­volent pour re­joindre le plus grand gi­se­ment de gaz du Pérou, ce­lui de Ca­mi­sea, en pleine Ama­zo­nie. Au nor­douest et au nord-est, à quelques jours de marche seule­ment, l’État, lui, mène une guerre contre les der­niers membres du sen­tier lu­mi­neux, re­con­ver­tis en tra­fi­quants de co­caïne. Ce­la se passe à la confluence des val­lées des ri­vières Apu­ri­mac, Ene et Man­ta­ro. Par­tout dans les ré­gions qui nous en­tourent, les pay­sans andins de langue que­chua co­lo­nisent les terres des

Les mon­tagnes s’af­faissent, telles des vagues in­ter­mi­nables, vers les contre­forts de la jungle

Mat­si­guen­gas : la co­ca et le ca­fé sup­plantent la fo­rêt pri­maire, les routes fa­vo­risent l’ex­ploi­ta­tion illé­gale du bois ou de l’or, tout comme la dis­pa­ri­tion ac­cé­lé­rée des com­mu­nau­tés in­di­gènes.

LE PLUS ENVOÛTANT DES CHE­MINS INCAS

Au mi­lieu de tout ce­la, le fil té­nu d’un an­cien che­min inca. Le col de Ccol­pa res­semble à un per­choir d’où l’on pour­rait ob­ser­ver tous ces mondes vivre sans ja­mais vé­ri­ta­ble­ment se cô­toyer. C’est le vé­ri­table vi­sage du Pérou d’au­jourd’hui, ex­tra­va­gant. Marcher vers Espí­ri­tu Pam­pa, c’est s’en­gouf­frer et se perdre dans une vallée hu­mide exigüe, au vert pro­fond. Cette por­tion du ré­seau des routes incas est cer­tai­ne­ment la plus en­voû­tante de la ré­gion. Elle a été res­tau­rée par le mi­nis­tère de la Culture pé­ru­vien, il y a une di­zaine d’an­nées, si bien qu’avec quatre-vingts pour cent du che­min ori­gi­nal conser­vé, on ne le quitte que ra­re­ment. Ce­pen­dant, le pro­jet de res­tau­ra­tion était de na­ture ex­clu­si­ve­ment ar­chéo­lo­gique. L’ab­sence d’in­fra­struc­tures d’ac­cueil et le pro­fil de l’iti­né­raire, ré­ser­vé à un pu­blic aver­ti (bi­vouacs, iso­le­ment), n’en­gagent que peu d’agences lo­cales à le pro­po­ser. Pour l’ama­teur aver­ti, cet iti­né­raire frôle l’ex­cep­tion­nel. Le pre­mier camp se trouve peu après le col de Ccol­pa, à Utu­to, un lieu-dit ni­ché au bord d’une ri­vière, en li­sière des Yun­gas. La proxi­mi­té des grandes fo­rêts en aval se fait dé­jà sen­tir. Si­tué à la même al­ti­tude que la Vallée sa­crée, la faune et la flore y est pour­tant dé­jà lar­ge­ment sub­tro­pi­cale. Dès la jour­née sui­vante, la vallée se res­serre pour dé­bou­cher sur la « fo­rêt de nuages », en contre­bas. Celle-ci mé­rite son nom : l’hu­mi­di­té est om­ni­pré­sente et la vé­gé­ta­tion change de ma­nière spec­ta­cu­laire. Sans la pré­sence du sen­tier, il se­rait im­pos­sible de pro­gres­ser. De part et d’autre, des or­chi­dées, des plantes grasses et des fou­gères ar­bo­res­centes, en­va­hissent les abords du che­min inca.

AU COEUR DE LA FO­RÊT PRI­MAIRE

Nous pas­sons alors le tam­bo de Ca­ra­hui­na. La fo­rêt s’ouvre à nou­veau pour dé­voi­ler un pa­no­ra­ma spec­ta­cu­laire sur les in­nom-

brables val­lées des alen­tours, avant de pour­suivre au fil de ri­vières si­nueuses et de cas­cades au ron­ron­ne­ment as­sour­dis­sant. Seule l’ombre du cou­vert vé­gé­tal pour­ra ser­vir de re­fuge à ceux que la cha­leur étouf­fante re­bute. Dans la soi­rée, il fau­dra ins­tal­ler le se­cond camp à Vis­ta Alegre. Une bonne séance de dé­brous­saillage s’avé­re­ra né­ces­saire, à grands coups de ma­chette, pour li­bé­rer la seule aire plane en bor­dure de ri­vière. Après ce re­mue-mé­nage, la na­ture offre par­fois un spec­tacle rare. Les co­lo­nies de co­qs de roche (tun­ki en langue que­chua), à la robe d’un rouge pro­fond, sont nom­breuses dans la ré­gion. Ils pé­nètrent par­fois dans le camp, pres­sés de re­joindre la ri­vière. La troi­sième jour­née est la plus en­ga­gée du trek. Il faut constam­ment gra­vir et des­cendre les flancs des lits de ruis­seaux af­fluents à la ri­vière Za­pa­te­ro. La tem­pé­ra­ture et le taux d’hu­mi­di­té ne cessent de grim­per, mais le spec­tacle per­met d’en­du­rer l’ef­fort. La fo­rêt pri­maire se dé­voile avec une in­ten­si­té in­ouïe, ja­mais vue. On ré­ap­prend vite à écou­ter chaque son, chaque signe, à sen­tir la pré­sence de la faune avant même de l’ob­ser­ver. Le con­traste est sai­sis­sant pour tous les mar­cheurs ha­bi­tués au si­lence des hautes cor­dillères. Le che­min croise alors le tam­bo d’Uri­pa­ta avant de re­joindre le ha­meau de Con­ce­vi­dayoc, où il est pos­sible d’ins­tal­ler le camp sur le ter­rain de foot­ball de la pe­tite école. L’oc­ca­sion de pas­ser la soi­rée en com­pa­gnie du pro­fes­seur du

Or­chi­dées et fou­gères ar­bo­res­centes en­va­hissent le vieux che­min inca. Sans la pré­sence du sen­tier, il se­rait im­pos­sible de pro­gres­ser

lieu ou des ha­bi­tants, et de tis­ser des liens de ca­ma­ra­de­rie ar­ro­sés d’aguar­diente, eaude-vie lo­cale à base de canne à sucre.

AT­MO­SPHÈRE FAS­CI­NANTE

Le der­nier jour prend un tour in­at­ten­du. Ha­bi­tués jus­qu’alors à lon­ger la rive gauche de la ri­vière Za­pa­te­ro, le che­min inca s’oriente vers la vallée voi­sine, à l’ouest. L’as­cen­sion est ré­gu­lière jus­qu’au som­met, mar­quée par un ma­gni­fique ushnu éri­gé au coeur de la jungle. Il suf­fit alors de s’en­ga­ger sur une rampe inca de près d’un ki­lo­mètre, ma­gni­fi­que­ment pa­vée, pour ar­ri­ver au fa­meux site d’Espí­ri­tu Pam­pa. Sur le strict plan es­thé­tique, le site n’a certes pas la ré­pu­ta­tion de ses illustres voi­sins ; les ves­tiges ar­chéo­lo­giques sont ré­duits à leur plus simple ex­pres­sion : suc­ces­sion d’édi­fices en ruine, des pe­tites mai­sons, des places cé­ré­mo­nielles. Quelques lieux sa­crés, ap­pe­lés hua­cas, ponc­tuent la vi­site. Espí­ri­tu Pam­pa fut l’un des der­niers re­fuges incas, ca­ché dans la fo­rêt pri­maire. On com­prend pour­quoi, au vu de son iso­le­ment géo­gra­phique. Mal­gré tout, une at­mo­sphère fas­ci­nante s’y des­sine, qui n’a que peu à voir avec le pas­sé. On se re­trouve trans­por­té quelque part entre le monde andin et ce­lui des com­mu­nau­tés d’Ama­zo­nie. Le che­min que nous avons sui­vi, de­puis quatre jours, nous a fait dé­cou­vrir les pre­miers ar­pents des ter­ri­toires co­lo­ni­sés de­puis quelques dé­cen­nies par les po­pu­la­tions an­dines, si bien qu’il y

Ca­ché dans la fo­rêt, Espí­ri­tu Pam­pa fut l’un des der­niers re­fuges incas. On com­prend pour­quoi, au vu de son iso­le­ment géo­gra­phique.

flotte une at­mo­sphère de fron­tière peu com­mune. Comme un air de fuite, une fron­tière in­vi­sible dif­fi­cile à ex­pri­mer.

ENGLOUTIS PAR LES JUNGLES D’AMA­ZO­NIE

Non loin de là, une nou­velle piste en construc­tion per­met de quit­ter la vallée pour al­ler à Quilla­bam­ba, la ca­pi­tale de la pro­vince de la Con­ven­ción, via Ki­te­ni. Dans cette der­nière bour­gade, nous sommes ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment dans la ré­gion mi­li­ta­ri­sée du Vrae. Des po­li­ciers ferment la ville la nuit, jus­qu’à quatre heures du ma­tin. À ce jour, on ne croi­se­ra qu’un nombre très ré­duit de voya­geurs qui, par­fois, font le dé­tour vers le cé­lèbre Pon­go de Mai­nique, un ca­nyon par­se­mé de jungle, de per­ro­quets et de chutes d’eau, mar­quant l’ul­time cé­sure, franche et ma­jes­tueuse, entre les Andes et le bas­sin ama­zo­nien. Il faut quatre heures de route pour re­lier Ki­te­ni à Ivo­chote, d’où partent bien plus de pi­rogues char­gées de vivres et de biens des­ti­nés aux com­mu­nau­tés au­toch­tones que de voya­geurs ve­nus contem­pler ses rives. De là, comp­tez cinq heures al­ler-re­tour pour fran­chir le ca­nyon. Un point d’orgue à cet iti­né­raire, sur­tout en juillet-août, quand le ni­veau de la ri­vière n’est pas dan­ge­reux. Vous pour­rez pé­né­trer ain­si jus­qu’au seuil du bas­sin ama­zo­nien. Par­tout au­tour, dans le parc du Me­gan­to­ni au sud ou sur la rive nord de l’Uru­bam­ba, existent d’autres ves­tiges incas : routes, ci­tés, édi­fices ci­vils ou re­li­gieux… Les com­mu­nau­tés au­toch­tones les connaissent, bien sou­vent, mais s’en dés­in­té­ressent. Pour la plu­part, ils sont engloutis dans la jungle. Vous ne les ver­rez pas. Ils té­moignent d’un autre rap­port à la na­ture et à nos fa­çons de voir le monde.

À peine fran­chi le col de Ccol­pa, on res­sent dé­jà l’as­pi­ra on vers la fo­rêt de nuages. Notre camp s’éta­bli­ra en contre­bas sur la rive gauche de la ri­vière.

Au camp d’Utu­to, les der­nières lueurs du jour viennent ca­res­ser à l’ho­ri­zon le col de Ccol­pa fran­chi dans la ma née.

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