MACHU PICCHU

ÉDIFIÉE AU XVE SIÈCLE ET OU­BLIÉE PAR LES COLONS ES­PA­GNOLS MAL­GRÉ SA PROXI­MI­TÉ AVEC CUSCO, MACHU PICCHU, L’UNE DES PLUS SPEC­TA­CU­LAIRES CI­TÉS INCAS, A ÉTÉ RÉ­VÉ­LÉE AU MONDE PAR L’AMÉ­RI­CAIN HI­RAM BIN­GHAM, EN 1911.

Grands Reportages - - Sommaire - PAR GILLES MO­DI­CA

L’his­toire fas­ci­nante d’un mythe ab­so­lu.

Même si la re­lec­ture des ré­cits d’ex­plo­ra­teurs tend à prou­ver que la « dé­cou­verte » du plus cé­lèbre des sites incas est an­té­rieure au XIXe siècle, c’est à l’Amé­ri­cain Hi­ram Bin­gham que l’on doit « l’in­ven­tion » de Machu Picchu, en 1911, ou tout du moins sa ré­vé­la­tion aux yeux du pu­blic. Né à Ho­no­lu­lu en 1875, étu­diant à l’uni­ver­si­té de Yale, Hi­ram Bin­gham y en­sei­gnait l’his­toire de l’Amé­rique la­tine. Dès qu’il s’agis­sait du pas­sé de l’Amé­rique du Sud, et sin­gu­liè­re­ment du Pérou, le pro­fes­seur avait la fibre d’un cher­cheur de tré­sors. Des cor­dillères y dé­fen­daient, y ca­chaient en­core des ré­gions in­ex­plo­rées, des val­lées perdues, d’au­tant plus fas­ci­nantes pour cet ama­teur d’énigmes qui li­sait Ki­pling et ci­tait l’un de ses plus fa­meux poèmes : « Quelque chose de ca­ché ! Va et trouve-le ! Va et cherche quelque chose de per­du der­rière les mon­tagnes, per­du, et qui t’at­tend. Va ! »

EX­PLO­RA­TION À LA MA­CHETTE

En 1911, Hi­ram Bin­gham, chef d’une ex­pé­di­tion de l’uni­ver­si­té de Yale, se fixe un triple ob­jec­tif : réa­li­ser l’as­cen­sion du Co­ro­pu­na (6 420 mètres) qu’il pen­sait être le plus haut som­met d’Amé­rique, en­ta­mer une en­quête géo­lo­gique et zoo­lo­gique, et dé­cou­vrir «la der­nière ca­pi­tale des Incas ». Le 24 juillet, la bruine perle sur les tentes des Amé­ri­cains, une bruine ma­ti­nale, d’au­tant plus fâ­cheuse que Hi­ram Bin­gham et le sergent Car­ras­co de l’ar­mée pé­ru­vienne, s’ap­prêtent à mon­ter vers les ruines d’un site que leur avait in­di­qué la veille leur guide Ar­tea­ga. Pro­prié­taire de Man­dor Pam­pa, le ter­rain où ils campent, Ar­tea­ga, âgé, peau sombre, vi­sage de pierre comme tous les In­diens de la « mon­taña », a pro­mis de les gui­der jus­qu’aux ruines par la sente du ca­nyon et du ver­sant orien­tal de la crête. Tout là-haut, les ruines, as­sure Ar­tea­ga, sont ex­cep­tion­nelles et portent un nom qui sonne bien, même aux oreilles d’un Yan­kee : Machu Picchu. Ma­chette en ban­dou­lière, les trois hommes quittent le cam­pe­ment vers dix heures du ma­tin et se fau­filent dans le ca­nyon. Au bout de quelques ki­lo­mètres, Car­ras­co sort sa ma­chette et tue un ser­pent, un fer de lance au ve­nin mor­tel dont cer­tains spé­ci­mens peuvent at­teindre la taille de deux mètres cin­quante ! Les In­diens en ont une peur bleue. Le Río Uru­bam­ba écume. Ils fran­chissent la ri­vière gron­dante sur un as­sem­blage de troncs, un par un, dé­chaus­sés, et en ram­pant tant les troncs glissent. Une crue de l’Uru­bam­ba em­porte ce pont de for­tune quelques jours plus tard. Le nez au ras de l’eau, l’ex­plo­ra­teur se dit qu’il ne lui fau­drait pas dix se­condes pour mou­rir s’il ve­nait à tom­ber dans les flots gla­cés de l’Uru­bam­ba. Une vé­gé­ta­tion très dense couvre le ver­sant orien­tal du ca­nyon.

HU­MI­DI­TÉ, CHA­LEUR ET SCEP­TI­CISME

La sente s’étouffe sous des pentes d’herbe. Moi­tié mar­chant, moi­tié grim­pant, l’oeil concen­tré sur ces mau­dits ser­pents fer de lance qui in­festent la pente, Car­ras­co et Bin­gham suivent le vieil Ar­tea­ga, crain­tif, fa­ti­gué et gei­gnant dans les coups de cul.

Ici ou là des échelles ru­di­men­taires. Bien­tôt mi­di et plus d’une heure et de­mie de marche. « L’air était sa­tu­ré d’hu­mi­di­té, ra­conte Hi­ram Bin­gham, car nous nous trou­vions dans la par­tie la plus ar­ro­sée du Pérou orien­tal. La cha­leur était ac­ca­blante et au­cune ruine ou “an­dén” [gra­din] n’était en vue ! Je com­men­çais à en­vier mes com­pa­gnons res­tés dans la vallée. » À six cents mètres au-des­sus de la ri­vière, les trois hommes par­viennent à une hutte de paille. Sur­pris, mais heu­reux de la sur­prise, des In­diens peones leur offrent des ca­le­basses d’eau fraîche. Ils dé­frichent une pente de gra­dins avec leurs pa­trons, deux fer­miers, Ri­charte et Al­va­rez. La terre des gra­dins, disent les fer­miers, est bonne. Maïs, pi­ments, ha­ri­cots et pa­tates douces y poussent sans dif­fi­cul­té. « Par l’in­ter­mé­diaire du sergent Car­ras­co, re­late l’ex­plo­ra­teur, j’ap­pris que les ruines se trou­vaient “un peu plus loin en avant”. Dans ce pays, on ne sait ja­mais si l’on peut ac­cor­der foi à ce genre d’in­di­ca­tion : toute in­for­ma­tion ob­te­nue par ouï-dire a toutes les chances de se ré­vé­ler fausse. » Son scep­ti­cisme ag­gra­vé par l’ar­deur du so­leil, le pro­fes­seur ne presse pas Ar­tea­ga qui tient à faire la sieste et leur dé­signe Chi­co, un jeune gar­çon, pour les gui­der au­de­là d’un pe­tit pro­mon­toire où ils ver­ront les fa­meuses ruines. Une vo­lée de ter­rasses se des­sine sur la pente après le pro­mon­toire, et plus haut, des ves­tiges de gra­nite blanc, un mur de belle fac­ture, et sous une énorme cor­niche en sur­plomb, un en­fon­ce­ment de pierres « taillées de la ma­nière la plus ex­quise ». L’in­ven­tion de Machu Picchu com­mence, et elle com­mence au coeur du

site, près d’un édi­fice se­mi-cir­cu­laire, d’une ar­chi­tec­ture sai­sis­sante.

DI­MEN­SION CYCLOPÉENNE

« La fi­nesse des lignes, la dis­po­si­tion sy­mé­trique des pierres et l’éta­ge­ment gra­duel des as­sises se com­bi­naient pour pro­duire un mer­veilleux ef­fet, plus har­mo­nieux et plus doux à l’oeil que ce­lui en­gen­dré par les temples de marbre de l’An­cien Monde, s’ex­clame le pro­fes­seur sub­ju­gué. Du fait de l’ab­sence de mor­tier, les moel­lons étaient par­fai­te­ment join­tifs. Ils sem­blaient avoir pris forme en­semble. La blan­cheur du gra­nite uti­li­sé ren­dait cette construc­tion en­core plus belle que les murs incas de Cusco de­vant les­quels les voya­geurs s’ex­ta­sient de­puis quatre siècles. » Souffle cou­pé par les sur­prises qui se suc­cèdent, Hi­ram Bin­gham dé­bouche sur des ruines de gra­nite blanc et des murs aux blocs de di­men­sion cyclopéenne (cer­tains dé­pas­saient deux mètres de haut) qui le figent sur place. Plus tard, bien que gê­nés par la brousse, deux to­po­graphes firent un re­le­vé pré­cis des lieux. Leur éten­due fut une nou­velle sur­prise pour l’ex­plo­ra­teur et ses amis. Dès l’an­née sui­vante, Bin­gham re­monte aux ruines, chef d’une ex­pé­di­tion par­rai­née par son uni­ver­si­té et la Na­tio­nal Geo­gra­phic So­cie­ty. Les deux che­mins de Machu Picchu, frayés par les Peones, grimpent l’un par le ver­sant orien­tal et l’autre par le ver­sant oc­ci­den­tal de cette épaule. Les deux che­mins étant trop sca­breux pour les por­teurs de l’ex­pé­di­tion (pliés sous des charges d’une tren­taine de ki­los), Ken­neth C. Heald, l’un des to­po­graphes de l’aven­ture, di­rige la construc­tion d’un pont sur l’Uru­bam­ba et d’une piste sur le ver­sant. Cet in­gé­nieur est le seul homme qui faillit payer de sa vie le prix de la dé­cou­verte. Huya­na Picchu, pi­ton vert de brousse, pro­mon­toire fa­bu­leux à l’avant de Machu Picchu, plonge de sept cent cin­quante mètres sur le ca­nyon de l’Uru­bam­ba. Des ruines mer­veilleuses s’y trouvent, ré­pète le vieil Ar­tea­ga. Seules quelques pierres sans in­té­rêt et des herbes mor­telles at­ten­daient Haeld. Lâ­ché par les cinq In­diens, Heald se dé­bat dans une jungle de bam­bous. Son as­cen­sion, à coups d’épaule dans des mas­sifs d’épi­neux ou à quatre pattes, se pour­suit et se heurte à une pa­roi qu’il tente d’évi­ter. Une plaque d’herbes se dé­robe sous ses pieds. Heald perd l’équi­libre et glisse. Après quelques mètres, un buis­son qu’il happe à main droite, l’ar­rête au bord d’un pre­mier plon­geon de soixante mètres. On re­marque une étrange sé­rie de morts vio­lentes dans l’équipe qui mit à jour le tom­beau et le tré­sor de Tou­tan­kha­mon. Ni ma­lé­dic­tion ni mal­heurs dans l’in­ven­tion de Machu Picchu (« la vieille mon­tagne », en que­chua), ou­bliée dans les fo­rêts de bam­bous et veillée par les fers de lance.

Construc ons en ter­rasses, sous le temple de la Lune. © Sté­phane Val­lin

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.