PRE­MIÈRE VI­SION : DES TROUÉES DE BEAU­TÉ À TRA­VERS CHAQUE SOR­TIE DE TUN­NEL

Grands Reportages - - Decouverte - FRANCK CHARTON Un sub l mé­lange entre pa­tri­moine cultu­rel et ef­fluves de na­ture, entre ren­contres hu­maines et cra­pa­huts pa­no­ra­miques… un ter­rain de jeux idéal pour notre re­por­ter.

sur l’ahu­ris­sante ligne fer­ro­viaire Gênes-La Spe­zia, qui re­lie le monde ex­té­rieur aux Cinque Terre. Pre­mière fra­grance, une fois dé­bar­qué : celle, lé­gè­re­ment ca­pi­teuse, des fi­guiers, grim­pant à l’as­saut des ver­sants, des murs et des ton­nelles. Cor­ni­glia est le seul vil­lage des « cinq terres » qui ne soit pas di­rec­te­ment re­lié à la mer. La gare fer­ro­viaire se si­tue en contre­bas du ha­meau, sur le ri­vage, à un ki­lo­mètre et de­mi et cent vingt mètres de dé­ni­ve­lée. Pas de chance : la der­nière na­vette pour le vil­lage-pro­mon­toire est par­tie. Bi­zu­tage de ri­gueur donc, à la tom­bée de la nuit, avec ba­gages et ma­té­riel pho­to en ban­dou­lière, via la fa­meuse rampe de plus ou moins trois cent quatre-vingts marches, bap­ti­sée « Sca­la­ti­na Lar­da­ri­na ». Pre­mière sen­sa­tion, en sui­vant cet iti­né­raire buis­son­nier : la « pu­ni­tion » se ré­vèle plai­sante ! Les vues se dé­gagent sur une mon­tagne luxu­riante tom­bant dans la grande bleue, sculp­tée, de­puis des gé­né­ra­tions, par des vi­gne­rons-jar­di­niers amou­reux du bel ou­vrage. Par­tout, des murs de pierre sèche zig­za­gant dans les ver­sants, des vo­lées d’es­ca­liers re­liant les ter­rasses et des vi­gnobles clas­sés pa­tri­moine de l’hu­ma­ni­té dé­grin­go­lant les pentes, comme en­ivrés de leur propre beau­té.

TERROIRS À L’ITA­LIENNE

Cinq vil­lages du bout du monde ligure, per­chés en fa­laise ou ta­pis au bord d’une crique, ont su domp­ter le ma­quis lit­to­ral et pros­pé­rer en vigie sur la Mé­di­ter­ra­née. De part et d’autre de ces vil­lages, les vignes coulent en pa­liers suc­ces­sifs, vert tendre au prin­temps, do­rées à l’au­tomne. Wa­houuuu ! Pre­mier coup au plexus, mais « même pas mal », car il y a dans cet or­don­nan­ce­ment à la fois mé­ti­cu­leux et rude de la côte ligure, un élan, une har­mo­nie, une gé­né­ro­si­té, qui com­mandent le res­pect et forcent l’ad­mi­ra­tion. Il fau­dra s’y faire, car les jours sui­vants, c’est au re­nou­vel­le­ment per­ma­nent de ce spec­tacle de douceur gran­diose au­quel les sen­tie­ri nous convient, pas à pas. L’en­semble, l’en­ti­té vil­la­geoise, avec ses vi­gnobles et ses dé­pen­dances (ha­meaux épars, ca­settes de ven­danges et tre­ni­ni, les cré­maillères vi­ti­coles), forme une « terre », qui cor­res­pon­drait, en fran­çais, au « ter­roir », dans toute l’ac­cep­tion du terme. Pen­dant des siècles, nos vi­gne­rons bâ­tis­seurs ont mar­ché avec leurs ânes sur les sen­tiers qui sillonnent des pentes im­pro­bables, sculp­tées d’abord par les élé­ments, puis par la main de l’homme. En­suite, le train est ar­ri­vé, par une hal­lu­ci­nante com­bi­nai­son de tun­nels et de via­ducs, au ni­veau de chaque vil­lage. Une per­for­mance tech­no­lo­gique et un tra­vail de ro­main ! Plus ré­cem­ment, une route si­nueuse, étroite, la­bo­rieuse, a aus­si été tra­cée, pour que les vil­la­geois ten­tés par la mo­der­ni­té ne s’exilent pas tous en ville. Mais l’ac­cès, sévèrement ré­gle­men­té, reste fas­ti­dieux : qua­rante-cinq mi­nutes au moins pour Cor­ni­glia de­puis la Spe­zia, alors que le tra­jet ne prend que vingt-cinq mi­nutes en train ! Les vil­lages de criques, Mon­te­ros­so et Ver­naz­za, vivent donc au rythme vrom­bis­sant des trains qui vont et viennent, avec leur char­ge­ment de tou­ristes, de ran­don­neurs, de qui­dams lo­caux ou de mar­chan­dises. Ceux des fa­laises,

Cor­ni­glia, Ma­na­ro­la et Riomaggiore, sont épar­gnés par ce to­hu-bo­hu, mais par contre, il faut faire le yo-yo entre la gare et les hau­teurs !

CHEZ LA « MAMMA »

Les mai­sons de Cor­ni­glia signent une ar­chi­tec­ture un peu dif­fé­rente des quatre autres vil­lages : plus basses et très étroites, elles s’ar­ti­culent au­tour d’une rue prin­ci­pale, la Via Fies­chi. De nom­breuses mai­sons pos­sèdent une fa­çade don­nant sur la rue et une autre sur la mer. De ses ter­rasses su­pé­rieures, les quatre autres vil­lages des Cinque Terre peuvent être en par­tie aper­çus, deux d’un cô­té et deux de l’autre ! Du fait du re­tard de mon train, le ren­dez-vous pris avec la « mamma » qui me loue une chambre a été an­nu­lé, mais pas de sou­ci, les clés ont été dé­po­sées à l’épi­ce­rie voi­sine. C’est ça, la qua­li­té de vie de ce pe­tit bout du lit­to­ral ita­lien : on prend la vie comme elle vient, sans stress in­utile, et en fai­sant jouer le fort tis­su so­cial. Mon nid pour la se­maine est ju­ché au som­met d’une bâ­tisse sur quatre ni­veaux, en en­cor­bel­le­ment sur une flo­pée de ter­rasses et de jar­di­nets. On fait sé­cher son linge à la fenêtre, et on en­tend en des­sous des rires, des pleurs d’en­fant, et le bruit des verres quand l’apé­ro est ser­vi ! J’ai choi­si une for­mule « ran­don­née li­ber­té » en étoile, ce qui me per­met, chaque jour, de choi­sir mes balades, mu­ni de la carte et des to­pos de l’agence, avec un road-book dé­taillé pour cha­cune d’entre elles. Étant en de­mi-pen­sion à Cor­ni­glia, au centre géo­gra­phique des Cinq Terre, je peux par­tir vers l’est ou vers l’ouest, pique-ni­quer ou man­ger en ter­rasse pen­dant l’étape, et avoir mes dî­ners (à base de pois­sons et fruits de mer) et pe­tits dé­jeu­ners « à do­mi­cile ». La for­mule idéale, entre sou­plesse maxi­male et tran­quilli­té d’es­prit.

CHE­MINS PA­NO­RA­MIQUES

Quatre jours, quatre ran­don­nées, quatre vi­gnettes de voyage dans l’uni­vers des cinq terroirs li­gures. Pre­mier jour, à tout sei­gneur tout hon­neur : le cé­lé­bris­sime Ver­deaz­zu­ro, ou sen­tier vert-bleu, bal­con entre Cor­ni­glia et Mon­te­ros­so, via Ver­naz­za. Un en­chan­te­ment per­ma­nent, se fau­fi­lant entre ver­gers de ci­trons et vignes basses, agaves plan­tu­reux et oli­viers tor­dus. Ce che­min pa­no­ra­mique en mon­tagnes russes, le plus par­cou­ru des « 5T », est de­ve­nu vic­time de son suc­cès : on y marche sou­vent en file in­dienne entre deux groupes de mar­cheurs, et il faut par­fois pa­tien­ter sur de longues sec­tions étroites, avant de pou­voir dou­bler. L’ar­ri­vée sur l’ex­quise Ver­naz­za est un ré­gal pour les yeux, tout comme l’ex­plo­ra­tion du noyau an­cien, cé­lé­bré par plu­sieurs films. Ce vil­lage de ci­né­ma dut être éva­cué, suite aux inon­da­tions ca­tas­tro­phiques d’oc­tobre 2011. Un tor­rent de boue avait dé­fer­lé dans les rues pen­tues du centre, et cent mil­lions d’eu­ros ont, de­puis, été dé­bour­sés pour que la pe­tite mer­veille re­trouve son lustre ! Deuxième étape, une boucle splen­dide au dé­part de Mon­te­ros­so, en ta­qui­nant la Pun­ta Mes­co, der­nier bas­tion oc­ci­den­tal des Cinque Terre, avant les pentes moins ré­tives de Levanto. Mon­te­ros­so est le plus peu­plé et « ur­ba­ni­sé » des cinq vil­lages, le seul aus­si à ar­bo­rer une longue plage de sable digne de ce nom. Il est sé­pa­ré en deux par une barre ro­cheuse qui plonge dans la mer. Au XVIe siècle, Mon­te­ros­so était for­ti­fiée et dé­fen­due par treize tours ; il n’en reste que deux, San Gio­van­ni et Au­ro­ra. On part pour cette ba­lade du

cô­té est, le centre his­to­rique, et on re­vient par l’autre, le quar­tier de Fé­gi­na. Très vite, on s’éloigne du brou­ha­ha bal­néaire, pour re­mon­ter un val­lon bu­co­lique qui conduit à l’an­cien lieu de pè­le­ri­nage de So­viore, vaste, si­len­cieux et rose. Par­ve­nu sur le pla­teau, on se laisse gui­der par les pers­pec­tives ma­rines, le vent du large et les fa­laises im­pres­sion­nantes, sous le sé­ma­phore aban­don­né. La des­cente, raide mais ra­pide, ra­mène di­rec­te­ment à la plage.

VIL­LAGES FÉERIQUES

Troi­sième jour, l’aé­rienne liai­son entre Cor­ni­glia et Riomaggiore, par la va­riante haute. Une rude mon­tée dans les pins ma­ri­times per­met d’ac­cé­der aux vi­gnobles les plus spec­ta­cu­laires et les plus em­blé­ma­tiques des Cinque Terre : quit­tant le ha­meau per­ché de Por­cia­no, on dé­bouche sou­dain dans un ver­sant abrupt, en­tiè­re­ment ter­ras­sé du haut en bas et our­lé de vignes taillées bas pour ré­sis­ter aux em­bruns, avec des pers­pec­tives somp­tueuses sur les vil­lages en épe­ron, contem­plant le large. Fée­rique ! Il n’y a alors plus qu’à lon­ger une courbe de ni­veau, se fau­fi­lant entre les ceps, pour ral­lier le nid d’aigle de Vo­lastre. En­fin, Ma­na­ro­la est l’un des plus in­so­lites vil­lages des Cinque Terre, chan­té par moult ar­tistes et écri­vains. Pieds dans l’eau au ni­veau de la ma­ri­na im­bri­quée dans sa ca­lanque étroite, les mai­sons semblent en­suite par­tir à l’as­saut du ver­sant, pour re­cou­vrir to­ta­le­ment le pro­mon­toire de pierre, une vi­sion re­mar­quable au cou­chant, de­puis le ci­me­tière ma­rin, quand le vil­lage s’éclaire ! En­fin, en apo­théose, la grande traversée entre Portovenere et Riomaggiore. Portovenere, avec ses hautes mai­sons for­ti­fiées ser­rées les unes contre les autres et do­mi­nant le port, sa ci­ta­delle cré­ne­lée coif­fant la col­line, sa pe­tite cha­pelle Saint-Pierre bat­tue par le res­sac, et ses îles par­cou­rues de sen­tiers sau­vages, mé­rite une jour­née com­plète de vi­site. Mais il faut bien s’en ar­ra­cher, pour grim­per di­rec­te­ment au-des­sus du châ­teau Do­ria, et contem­pler toute la baie, de­puis les hau­teurs du cap Muz­ze­rone. La sec­tion qui suit, jus­qu’au bel­vé­dère de Cam­pi­glia, consti­tue la par­tie la plus sau­vage et la plus aé­rienne des Cinque Terre, bien loin des foules lit­to­rales et des vil­lages sa­tu­rés. La des­cente, via le bel­vé­dère du Mon­te­ne­gro, n’est qu’une longue glis­sade vers Riomaggiore, an­cien vil­lage de pê­cheurs qui au­rait été fon­dé au VIIIe siècle par des ré­fu­giés grecs fuyant la per­sé­cu­tion de Leone III Isau­ri­co. On trouve en bord de mer la fa­cul­ta­tive (et dis­pen­sable) pro­me­nade Dell’Amore, un ar­ti­fi­ciel che­min bé­ton­né lon­geant le ri­vage, où le confor­misme tou­ris­tique tend à cou­vrir les bar­rières de ca­de­nas, sym­bo­li­sant l’éter­ni­té sup­po­sée des voeux amou­reux, à la mode du pont des Arts pa­ri­sien. Mais Riomaggiore, c’est sur­tout un bourg massif, dense et ne man­quant pas de ca­rac­tère, avec son in­croyable ma­ri­na coin­cée entre des mai­sons sus­pen­dues, ta­ra­bis­co­tées, et in­croya­ble­ment cha­toyantes !

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