LES OA­SIS DU TAKLAMAKAN

Oa­sis et ca­ra­vanes

Grands Reportages - - Sommaire - TEXTE ET PHO­TOS FRANCK CHAR TON

Que voir, que faire, de la Grande Mu­raille aux hauts pla­teaux du Pa­mir.

EN LI­SIÈRE DU GO­BI, SE DÉ­VOILENT LES RE­LIQUES D’UN MONDE ENFUI : MAU­SO­LÉES SOUTERRAINS, CA­NYONS BOUDDHIQUES ET SANCTUAIRES TROGLODYTES... MAIS C’EST AU­TOUR DU GRAND DÉ­SERT DE TAKLAMAKAN QUE LES CA­RA­VANES MY­THIQUES DE LA SOIE CONCENTRENT LEURS SORTILÈGES : MER DE SABLE, BA­ZARS OUÏ­GHOURS, CI­TÉS OU­BLIÉES ET MON­TAGNES DE FEU !

Pre­mier choc : la for­te­resse de Jiayu­guan se dé­ta­chant, à 1 500 mètres d’al­ti­tude, sur les monts Qi­lian, tou­jours en­nei­gés, entre les che­mi­nées des hauts four­neaux d’un cô­té, et un in­sen­sé pay­sage de bad­lands de l’autre, constel­lé de puits de pé­trole et d’éo­liennes géantes. Édi­fiée en 1372 par le gé­né­ral Feng, elle fut long­temps le bas­tion le plus oc­ci­den­tal de la Grande Mu­raille de Chine. Ses hauts murs de terre et ses toits-pa­gode conti­nuent de sur­veiller, de­puis une émi­nence pe­lée, la passe de Hexi, voie de pas­sage na­tu­relle re­liant la Chine à l’Asie cen­trale. Pen­dant des siècles en ef­fet, ce cor­ri­dor long de mille deux cents ki­lo­mètres, étroit par­fois de quinze ki­lo­mètres, se fau­fi­lant entre dé­serts de Mon­go­lie et haut pla­teau ti­bé­tain, fut le pas­sage pri­vi­lé­gié des ca­ra­vanes de la route de la Soie… Au­jourd’hui, seul le train ar­pente ces so­li­tudes, brû­lantes le jour et gla­cées la nuit. Mar­chant au bord du pla­teau où se dresse la for­te­resse, on peut en­core res­sen­tir, aux ex­tré­mi­tés du jour, le souffle épique des pion­niers de la soie.

AU CAR­RE­FOUR DES MONDES

À Dun­huang, nous voi­ci au car­re­four des pistes lon­geant le nord ou le sud du Taklamakan, Mais c’est sur­tout l’his­toire

Le site ar­chéo­lo­gique de Mo­gao compte près d’un de­mi-millier de grottes or­nées, où furent dé­cou­verts les fa­meux ma­nus­crits de Dun­huang

d’un sym­bole, en li­sière du Go­bi : ap­pe­lé Mo­gao, c’est l’un des plus grands com­plexes d’art boud­dhique au monde, avec près d’un de­mi-millier de grottes or­nées, taillées dans un es­car­pe­ment joux­tant le dé­sert. Dur de­hors, doux de­dans. En sur­face, la terre cra­que­lée, ra­vi­née, semble cuite et re­cuite comme un nan, la ga­lette ouï­ghoure ; mais qui se dou­te­rait que les en­trailles du sol re­cèlent fresques et sta­tuaire des plus raf­fi­nées ? « Le monde en­tier vient ici contem­pler la beau­té en­ter­rée, mais nul ne se sou­cie de son his­toire éthé­rée », mar­monne Chi­roub Zhi, le vieux gar­dien aus­si par­che­mi­né que les grès des fa­laises, der­rière lui. L’époque des scien­ti­fiques et des es­thètes est ré­vo­lue. Place à la so­cié­té de consom­ma­tion. Le site a été pro­fon­dé­ment re­ma­nié pour ca­na­li­ser une ex­plo­sion de la fré­quen­ta­tion. Les hordes de tou­ristes ont rem­pla­cé celles des tri­bus xion­gnu, mon­goles ou ti­bé­taines, qui ont fait du Gan­su, pen­dant des siècles, un obs­tacle à sa pé­né­tra­tion oc­ci­den­tale de l’Em­pire du mi­lieu, et l’ob­ses­sion sé­cu­ri­taire de mul­tiples dy­nas­ties suc­ces­sives. Au point d’édi­fier la fa­meuse Grande Mu­raille, sorte de ligne Ma­gi­not à la chi­noise, dont les ul­times tron­çons oc­ci­den­taux sont en­core

bien vi­sibles, ici ou là. Les nou­veaux « bar­bares », bar­dés de ca­mé­scopes, mo­bile vis­sé à l’oreille, riant et ges­ti­cu­lant der­rière leur guide re­pé­rable grâce à un fa­nion fluo en guise d’éten­dard, viennent au­jourd’hui en ma­jo­ri­té de l’in­té­rieur du pays. Un flux et re­flux dé­sor­mais pa­ci­fique, mais non moins alié­na­teur. Au-de­là de la lé­gi­time fas­ci­na­tion cultu­relle, beau­coup viennent, plus pro­saï­que­ment, co­cher un ja­lon de plus au pal­ma­rès su­per­fi­ciel d’un axe my­thique.

GROTTES OR­NÉES

Au temps de la route de la soie, Dun­huang était une ville com­mer­ciale flo­ris­sante. Elle for­mait, au Ier siècle avant Jé­sus-Ch­rist, l’ul­time avant-poste de la Chine. Les ca­ra­vanes en di­rec­tion de la Perse, de la Sog­diane ou de la Bac­triane, ces ter­ri­toires des confins oc­ci­den­taux, vus du monde chi­nois, s’y ar­rê­taient pour s’ap­pro­vi­sion­ner avant la ter­rible tra­ver­sée des trente jours, par la dan­ge­reuse piste du Sud, au-de­là du Lop Nor. Les voya­geurs ar­ri­vant de ces éten­dues dé­ser­tiques voyaient, au contraire, poindre les rem­parts de Dun­huang comme un mi­rage, une dé­li­vrance. Mais ils de­vaient sou­vent y at­tendre long­temps les au­to­ri­sa­tions de conti­nuer vers le coeur de l’Em­pire. Les pre­mières grottes furent creu­sées en 353, puis agran­dies, em­bel­lies et peintes jus­qu’au XIVe siècle. Un mil­lé­naire d’ac­tions de grâce et d’art vo­tif. Mar­chands, no­tables et pè­le­rins fai­saient construire ces sanctuaires pour as­su­rer leur pro­tec­tion avant la tra­ver­sée du dé­sert, ou pour ex­pri­mer leur gra­ti­tude d’être ar­ri­vés sains et saufs. La qua­li­té de fac­ture et l’at­mo­sphère poé­tique qui se dé­gage de ces lieux, par­fois dé­gra­dés par les vi­cis­si­tudes de l’his­toire et de la géo­lo­gie, mais sou­vent ad­mi­ra­ble­ment pré­ser­vés par la sé­che­resse de l’air, ne peuvent lais­ser per­sonne in­dif­fé­rent.

LES MA­NUS­CRITS DE DUN­HUANG

Au XIX et XXe siècles, les «diables étran­gers» mettent en lu­mière un hal­lu­ci­nant pa­tri­moine in­tel­lec­tuel et ar­tis­tique, en­foui là de­puis des siècles. Des do­cu­ments par­fois uniques, écrits en chi­nois, ti­bé­tain, turc orien­tal, sog­dien, sans­krit, voire hé­breu, té­moi­gnant des échanges est-ouest sur la route de la soie. Ca­nons re­li­gieux, par­ti­tions

Tur­fan dé­voile une am­biance éton­nam­ment dé­con­trac­tée, où l’on dé­jeune sur le pouce, sous la fraî­cheur des ton­nelles

mu­si­cales, trai­tés so­cio-éco­no­miques, his­to­riques, na­tu­ra­listes ou mé­di­ci­naux, soies peintes et bro­dées… ces té­moi­gnages in­es­ti­mables ont don­né nais­sance à une nou­velle dis­ci­pline, la dun­hua­no­lo­gie, mais leur épar­pille­ment donne, au­jourd’hui en­core, ma­tière à po­lé­mique. Ces tré­sors ont bel et bien été ache­tés, il y a un siècle, mais consti­tuent, aux yeux du pu­blic et des au­to­ri­tés chi­noises, des ra­pines éhon­tées. L’or­gueil na­tio­nal, bles­sé, de­mande ré­pa­ra­tion, et ce ne sont pas les mi­cro­films don­nés par les Fran­çais qui suf­fi­ront. Les scien­ti­fiques, pour leur part, es­timent que sans l’in­ter­ven­tion éclai­rée des sa­vants, nul ne se se­rait dou­té de l’im­por­tance de ces par-

che­mins et qu’ils au­raient sans doute dis­pa­ru sans lais­ser de trace, comme le fut à l’époque une par­tie des re­liques, ra­pa­triées sur Pé­kin et pillées en route…

AUX PORTES DU DÉ­SERT

Qui a dé­jà rou­lé à tom­beau ou­vert, au mi­lieu du dé­sert, a fait l’ex­pé­rience d’un voyage spa­tio-tem­po­rel. C’est la pen­sée qui m’as­saille, au point du jour, alors que je fonce plein gaz sur cette au­to­route im­pro­bable, à tra­vers une mo­no­to­nie im­pla­cable. Il y a quelques mi­nutes, en­core en­som­meillé, j’ai dé­bar­qué de l’ex­press Lanz­hou-Üruĥm­qi, sur le quai bla­fard de la gare de Da­heyan, sur­réa­liste porte fer­ro­viaire de l’oa­sis de Tur­fan, à soixante ki­lo­mètres de là. Le ves­ti­bule du Taklamakan, lui-même an­ti­chambre cos­mique. À peine ti­ré des songes, me voi­là ca­ta­pul­té au pays des limbes. Un ab­so­lu mi­né­ral, sans autre re­père que la ligne de fuite du ru­ban d’as­phalte, fi­lant vers le ciel co­ton­neux, déses­pé­rant. Huang, mon chauf­feur à la tête de bonze, roule à cent qua­tre­vingts ki­lo­mètres à l’heure, le vi­sage par­fai­te­ment lisse et d’ailleurs, il ne parle pas un mot d’an­glais.

IS­LAM SOURIANT

Tur­fan, pas­sés les fau­bourgs ano­nymes, se ré­vèle éton­nam­ment dé­con­trac­tée, avec ses larges al­lées sous ton­nelle, son is­lam souriant, ses pe­tits res­tau­rants de trot­toir et ses vi­brants quar­tiers ouï­ghours, l’eth­nie cultu­rel­le­ment do­mi­nante au Xin­jiang. Des femmes en fou­lards et robes ba­rio­lées de­visent, as­sises sur le pas de leur porte. La ville est cer­née par plu­sieurs pe­tits pla­teaux gré-

seux où se concentrent les sé­choirs à rai­sin, et chaque val­lon ex­plose de ver­dure, vignes ou ver­gers, abri­tant des fermes en adobe. Vins doux, cla­po­tis d’eaux vives et fruits suc­cu­lents, le mi­racle de l’in­so­lente qua­li­té de vie de Tur­fan, en plein dé­sert, tient à l’in­gé­nio­si­té de ses aïeux, qui sur­ent cap­ter l’eau de fonte des gla­ciers, pour l’ame­ner jus­qu’à leurs vil­lages. Les ka­rez, ce sys­tème d’ir­ri­ga­tion vieux de deux mille ans, amènent par gra­vi­tél’eau­desTianS­han,culmi­nan­tà7000 mètres d’al­ti­tude, jus­qu’au coeur des oa­sis comme Tur­fan, à quatre-vingts mètres au­des­sous du ni­veau de la mer. Un pro­dige…

QUA­LI­TÉ DE VIE

À la fraîche, la ville sort de sa tor­peur. Les mar­chés du soir sont en pleine ef­fer­ves­cence, fruits et lé­gumes changent de main dans un brou­ha­ha chuin­tant. Les hommes, as­sis en tailleur sur les tables basses ty­piques de l’Asie cen­trale, si­rotent leur thé. Les rues s’em­plissent du mar­tè­le­ment des sa­bots des ânes et mu­lets ra­me­nant les pay­sans des champs, dans des car­rioles qui de­vien­dront vite un spec­tacle fa­mi­lier. Les odo­rantes gar­gotes de rue offrent pâtes fraîches éti­rées à la main, bro­chettes de mou­ton et lé­gumes en sauce pi­quante. L’am­biance est bon en­fant, la non­cha­lance conta­gieuse. Mal­gré un dé­cor ex­trême et des tem­pé­ra­tures in­fer­nales, il fait bon vivre ici… Troi­sième ava­tar des an­ciennes ca­pi­tales contrô­lant la route nord de la Soie, Tur­fan a suc­cé­dé à Jiaohe et Gao­chang, ci­tés car­re­fours dont on peut ob­ser­ver les ves­tiges en pi­sé, aux alen­tours. Il y a deux mille ans, l’an­tique Tur­fan était le fief d’un peuple in­doeu­ro­péen, de culture per­sane, qui al­lait de­ve­nir, jus­qu’au Ve siècle, le phare d’un royaume flo­ris­sant al­ter­na­ti­ve­ment aux mains de la dy­nas­tie Han et des tri­bus Xion­gnu qui se dis­pu­taient le contrôle de cet axe com­mer­cial. La ville, nom­mée alors Yar­kho­to, était bâ­tie sur un pro­mon­toire étroit à la confluence de deux ri­vières, au­jourd’hui as­sé­chées ; un site stra­té­gique la pro­té­geant des raz­zias bar­bares. Me­lons, pas­tèques, abri­cots et pêches ra­ni­maient les ca­ra­vanes épui­sées par la piste in­ter­mi­nable et le vent in­ces­sant.

HO­RI­ZONS ÉPURÉS

Pos­té au som­met de la grande dune de Kum­tag, je scrute, ef­fa­ré, un ho­ri­zon presque abstrait à force de gra­phisme épu­ré. Un pro­di­gieux mou­ton­ne­ment sa­bleux se perd der­rière le ciel, en­glo­bant l’es­pace tout en­tier. Le my­thique royaume de Lou­lan, à la char­nière des géants que sont le Go­bi et le Taklamakan, se­rait en­glou­ti sous ces arènes blondes. Des Bac­trianes en go­guette s’agitent comme des spectres désoeu­vrés. « Oh, Lou­lan, clame la geste, que se­rait la force du dé­sert sans ton au­ra sa­crée ? »

Ci­des­sus : au pied des dunes de Shan Shan, une ga­le­rie d’al­lé­go­ries sculp­tées en sable évoque la my­tho­lo­gie du dé­sert et de la soie.

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