LA ROUTE DU PA­MIR

La route des mon­tagnes

Grands Reportages - - Sommaire - TEXTE ET PHO­TOS FRANCK CHAR TON

De Kachgar au Mustagh Ata, chez les éle­veurs no­mades.

VÉ­RI­TABLE FAISCEAU DE PISTES CARAVANIÈRES ENTRE L’EU­ROPE ET L’EX­TRÊME-ORIENT, LES ROUTES DE LA SOIE S’ÉTIRAIENT À TRA­VERS LES DÉ­SERTS, LES STEPPES ET LES GRANDS MAS­SIFS MON­TA­GNEUX DU PLA­TEAU CONTI­NEN­TAL ASIA­TIQUE. LES PISTES CARAVANIÈRES S’ÉLEVAIENT EN DI­REC­TION DES INDES OU DE L’AF­GHA­NIS­TAN, À PRÈS DE CINQ MILLE MÈTRES D’AL­TI­TUDE, PAR LES HAUTS COLS À TRA­VERS LE KA­RA­KO­RAM ET LE PA­MIR, OÙ NO­MADES KIR­GHIZES ET BER­GERS TAD­JIKS CONTI­NUENT DE ME­NER UNE VIE RUDE ET PAS­TO­RALE.

Au-des­sus des peu­pliers, une ri­bam­belle d’énormes me­ringues étin­ce­lantes sont sor­ties de la brume comme par en­chan­te­ment. Cha­peau­tées de glace, elles do­minent de près de 6 500 mètres les sables du Taklamakan et les champs de co­ton en­tou­rant Ka­sh­gar. La chaîne du Pa­mir forme un dia­dème de lu­mière cou­ron­nant le dé­sert gris, écla­bous­sant l’air brû­lant d’une dé­li­cieuse fraî­cheur vir­tuelle. En 1935, quit­tant en­fin les « mornes pla­ti­tudes » pour ces mon­tagnes bor­nant l’ho­ri­zon, Pe­ter Fle­ming évoque dans son jour­nal, pu­blié plus tard sous le titre Cour­rier de Tar­ta­rie, « une sen­sa­tion de sur­ex­ci­ta­tion ai­guë, presque dou­lou­reuse», tant est grande sa joie d’ar­ri­ver en­fin au seuil des Pa­mirs.

AU COEUR DU BA­ZAR

Le bourg d’Upal bour­donne d’une ac­ti­vi­té de ruche. C’est lun­di, jour de mar­ché. À une cin­quan­taine de ki­lo­mètres au sud de Ka­sh­gar, il marque la fin du ter­ri­toire ouï­ghour, avec le dé­but des pié­monts. Le so­leil cogne sans pi­tié. De tous cô­tés, des fu­mets ex­quis ra­vissent les na­rines : bro­chettes de mou­ton grillé, épices, ga­lettes de pain chaud tout juste ex­pul­sées du four, me­lons éven­trés, gor­gés de miel. Sous un bos­quet, une ran­gée de bar­biers en ca­lots bro­dés of­fi­cie avec dex­té­ri­té. Les crânes luisent, les bac­chantes s’af­finent, les plai­san­te­ries fusent. Plus loin, le mar­ché aux bes­tiaux at­tire une foule bon en­fant, comme au spec­tacle. On mar­chande ferme, entre conci­lia­bules me­nés avec des airs de conspi­ra­teurs et éclats de voix, ponc­tuant un ac­cord, sous le re­gard at­ten­tif de ba­dauds for­mant le cercle.

HAPPÉS PAR LES MON­TAGNES

À par­tir de l’oa­sis de Ghez Da­ria, on rentre de plain-pied dans les mon­tagnes. Un dé­dale de bad­lands, ca­nyons dé­tri­tiques aux cou­leurs in­sen­sées, fuch­sia, an­thra­cite, in­di­go, s’ef­fritent en vagues suc­ces­sives. Nous nous y fau­fi­lons, comme happés vers le haut, en di­rec­tion du sud. L’al­ti­mètre com­mence à s’ébrouer. Après un check­point au fond d’une gorge, des en­cor­bel­le­ments cy­clo­péens des­sinent un dé­cor à la dé­me­sure des géants que nous ap­pro­chons : pics écra­sant de leur masse ro­cheuse les la­cets de la route tê­tue, pre­mières cou­lées gla­ciaires hé­ris­sées de sé­racs, à por­tée de main. Tout à coup, sur­git un re­plat de ver­dure ser­ti entre de gros blocs, pro­té­gé par un mu­ret de pierres sèches : un an­tique

ca­ra­van­sé­rail de la route de la Soie. Les ani­maux dé­bâ­tés avaient de quoi paître, alors que les hommes se ré­fu­giaient dans les abris ru­pestres.

DANS LA COUR DES GRANDS

Der­rière un pre­mier col, qui fran­chit al­lé­gre­ment les 3 150 mètres, ap­pa­raît une vi­sion in­ou­bliable : le lac Bu­long Kul, our­lé de pâ­tu­rages sa­ti­nés au pied de dunes ar­gen­tées, elles-mêmes veillées par des crêtes gla­cées… La ren­contre de l’eau, du sable, de l’herbe et de la neige est ma­gique ! Au-de­là, on entre dans la cour des grands, do­mi­née par le Kon­gur Shan (7 719 m). « Au bout de la piste, les nuages » ! La pan­carte at­ta­chée au-des­sus de la yourte-guin­guette plan­tée au bord du lac Ka­ra­kul, écrite en mau­vais an­glais, af­fiche une poé­sie pa­ra­doxale en ces lieux dé­ca­pés par les élé­ments… Une aus­té­ri­té mi­né­rale qui n’in­vite guère au ro­man­tisme. Des brouillards gi­vrants s’ac­crochent aux pentes d’ébou­lis, le Ka­ra­kul (lac noir), que j’avais connu trans­lu­cide sous d’autres cieux, semble au­jourd’hui un loch écos­sais, fi­gé pour l’éter­ni­té. De l’autre cô­té du lac, le bourg kir­ghiz de Su­bash et les trou­peaux de yacks pi­que­tant la steppe semblent na­ni­fiés sous les monstres de pierre et de glace, sus­pen­dus au-des­sus de leurs têtes. À Ka­ra­kul, un pe­tit village de yourtes ac­cueille les vi­si­teurs de pas­sage, sous le re­gard bla­sé quelques bac­trianes fa­mé­liques at­ten­dant des Ta­rass Boul­ba en herbe.

TOU­RISME COM­MU­NAU­TAIRE

Au pied du Mustagh Ata, le «père des glaces»(7546m),uneex­pé­di­tion­se­me­ten place. Des di­zaines de cha­meaux sont ras­sem­blés, en at­tente d’être char­gés, et une pe­tite foule de cha­me­liers vo­lon­taires se pressent à l’em­bauche, ar­bo­rant de larges bon­nets de feutre blanc li­se­ré de noir sur d’énormes lu­nettes noires où brille l’éti­quette, et si pos­sible le prix. Deux ou trois cui­si­nières sont aus­si là, pa­tien­tant en tri­co­tant. « Les al­pi­nistes et les trek­keurs sont les bien­ve­nus ici. L’ar­gent ain­si col­lec­té est ras­sem­blé sur un fonds d’aide com­mu­nau­taire, puis re­dis­tri­bué aux dif­fé­rentes fa­milles en fin d’an­née en fonc­tion des tra­vaux ef­fec­tués, en sous­trayant

les aides éven­tuel­le­ment ver­sées, ex­plique Qul Miz, le chef de la ca­ra­vane. Cer­taines ex­pé­di­tions uti­lisent jus­qu’à quatre-vingts cha­meaux pour ache­mi­ner les charges de soixante-quinze ki­los cha­cune jus­qu’au camp de base, à cinq heures de marche. Nous, nous ne les uti­li­sons presque plus pour nos mi­gra­tions d’été et d’au­tomne. On paie les voyages en ca­mion avec des mou­tons. »

L’IN­FI­NI DU PA­MIR

De Ka­ra­kul à Ta­ch­kur­gan, la route dé­roule, sur cent ki­lo­mètres, des pa­no­ra­mas épous­tou­flants pre­nant une di­men­sion presque sym­pho­nique sous les coups de gueule d’un vent in­sa­tiable : chuin­te­ments plain­tifs d’ar­chets ob­sé­dants ou rou­le­ments de tam­bours sou­dains, tels des claques vi­vi­fiantes. On s’at­tend presque à en­tendre la guir­lande de som­mets plâ­trés en­ton­ner Car­mi­na Bu­ra­na en choeur. La piste s’as­phalte dou­ce­ment, au rythme la­bo­rieux de « ba­gnards des cimes » em­mi­tou­flés et sous-équi­pés. Des tom­beaux oc­cupent par­fois les ver­sants éro­dés, simples ma­ra­bouts co­niques en adobe ou mau­so­lées de bois ou­vra­gés, aux

murs or­nés de pri­mi­tives pein­tures ocre, avec une selle sculp­tée sur le sar­co­phage, sym­bo­li­sant dans la cos­mo­go­nie tad­jik le grand dé­part vers l’au-de­là.

L’UL­TIME FRON­TIÈRE

Après un der­nier pli, une énième on­du­la­tion, voi­ci l’oa­sis de Ta­ch­kur­gan, der­nière ag­glo­mé­ra­tion digne de ce nom avant le re­bord mé­ri­dio­nal de l’Asie cen­trale. Ici s’ar­rête en­fin la Chine, ici com­mence le no man’s land an­non­çant les fron­tières du Pa­kis­tan, de l’Af­gha­nis­tan et du Tad­ji­kis­tan, ce der­nier à une dou­zaine de ki­lo­mètres à peine à l’ouest. Une unique rue, deux ou trois épi­ce­ries, une de­mi-dou­zaine de tro­quets et un hô­tel bap­ti­sé « Pa­mir » : un vrai bled de Far West ! Le dra­peau rouge à étoiles jaunes flotte par­tout, mais ce qu’on re­marque, ce sont les Tad­jiks, gaillards en bottes et bon­net d’as­tra­kan, co­quettes por­tant en ma­jes­té leur dis­tinc­tive coiffe bro­dée. Beau­coup d’yeux clairs aus­si, dé­vi­sa­geant l’étran­ger avec un air de fa­mille. Ici, les femmes sa­luent les hommes de leur clan en leur bai­sant l’in­té­rieur de la paume. Dans ce poste re­cu­lé, à la croi­sée des mondes et à la sou­ve­rai­ne­té long­temps in­cer­taine, les Russes pos­tèrent une gar­ni­son de Co­saques, puis les So­viets pla­cèrent des conseillers pour contrer les am­bi­tions des Bri­tan­niques tou­jours à l’af­fût de nou­veaux ter­ri­toires, avant que la Chine ne ré­ta­blisse sa su­pré­ma­tie au mi­lieu du XXe siècle. Un vieux fort en briques de terre crue, pom­peu­se­ment bap­ti­sé « Stone ci­ty » veille de­puis six cents ans sur une im­mense prai­rie, en­châs­sée entre deux hautes chaînes pou­drées de cris­tal. De mai à sep­tembre, les ber­gers tad­jiks y passent

la belle sai­son au­près de leurs trou­peaux, dans de très som­maires abris de tourbe aux toits plats se fon­dant dans le dé­cor.

VERS LA KA­RA­KO­RAM HIGH­WAY...

Un pay­sage gran­diose où la vie de­meure pré­caire. « Nous ga­gnons, avec nos bêtes, dont quelques pash­mi­na, en­vi­ron deux mille yuans [soit deux cents eu­ros] par an », confie Wa­zir, près d’un mou­lin à eau, en­jam­bant l’un des mul­tiples ruis­se­lets qui cas­cade sur ce fan­tas­ti­que­pa­ca­ge­com­mu­nau­taire.«Gueule» bu­ri­née et look ré­tro, il semble tout droit sor­ti d’un film de Kus­tu­ri­ca… Vers le sud, la piste grimpe en­core, vers les 4800m du col du Khun­je­rab, avant de bas­cu­ler sur la KKH, la my­thique Ka­ra­ko­ram High­way, fil conduc­teur d’une lente des­cente vers la ci­vi­li­sa­tion de l’In­dus. La fin du voyage, le dé­but d’un autre monde…

À droite : fa­mille kir­ghize dans sa mai­son de Su­bash, avant le dé­part pour la grande trans­hu­mance es vale.

Ci­des­sus : « Stone Ci­ty » ou le « Châ­teau de la prin­cesse », au­jourd’hui en ruines do­mi­nant Ta­ch­kur­gan, au­rait abri­té ja­dis les re­liques d’un temple zo­roas­trien.

À gauche : l’éle­vage des ovins et des cha­meaux de Bac­triane reste le pi­lier de l’éco­no­mie lo­cale, sur le haut pla­teau du Pa­mir chi­nois.

À droite : pour les Kir­ghizes du lac Ka­ra­kul, la yourte de feutre reste l’ha­bi­tat fa­vo­ri. Au fond, leur mon­tagne tu­té­laire, le Mustagh Ata (7 546 m).

À gauche : Suf­fer Be­gin, jeune ber­gère tad­jik de Ta­sh­kur­gan, entre mi­di­té et fas­ci­na on.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.