SAMARCANDE LA CA­PI­TALE DES AR­TI­SANS

QUOI DE MIEUX QUE DE PAR­TA­GER UN PLOV, LE PLAT NA­TIO­NAL, AVEC UNE FA­MILLE OUZ­BÈKE, SOUS LA YOURTE, AVANT D’ARPENTER LES BEAU­TÉS AR­CHI­TEC­TU­RALES DE LA MY­THIQUE SAMARCANDE ?

Grands Reportages - - Dossier -

Le cam­pe­ment sur­git sou­dain du dé­sert du Ky­zyl­koum comme la pro­messe du re­pos tant at­ten­du. En che­min vers Samarcande, après des heures de routes pous­sié­reuses, cinq pe­tites yourtes nous offrent leur confort si sin­gu­lier, à la li­sière d’un océan de dunes. Dans la fraî­cheur of­ferte par le feutre épais, al­lon­gé à même le sol sur un ta­pis moel­leux, mon es­prit re­monte le temps : les com­mer­çants sur la route de la Soie res­sen­taient-ils le même apai­se­ment à chaque halte ? De quoi par­laient-ils ? Comment pas­saient-ils le temps ? Que man­geaient-ils ? Un ir­ré­sis­tible fu­met par­vient à me ti­rer de la tor­peur qui com­men­çait à m’en­va­hir. Dans la yourte fa­mi­liale, l’heure est à la pré­pa­ra­tion du dî­ner ty­pique du ven­dre­di : le plov cui­si­né de trois ma­nières dif­fé­rentes : frit, bouilli ou à la va­peur. Ma­di­na, mon hôte, s’ac­tive au-des­sus de ses four­neaux ou plu­tôt de son ka­zan­chik, le large chau­dron ali­men­té par le feu du poêle, pra­tique « deux en un » qui chauffe l’es­pace confi­né de la yourte tout en cui­sant le re­pas ! « Tu m’en di­ras des nou­velles » semble mur­mu­rer le sou­rire es­piègle de la vieille dame qui sur­veille la cuis­son à l’aide de son shu­mov­ka (écu­moire).

LE SE­CRET D’UN BON PLOV

À base prin­ci­pa­le­ment de riz et de viande de mou­ton, le plov est le plat na­tio­nal ouz­bek, que l’on re­trouve dans d’autres pays d’Asie cen­trale, sous di­verses ap­pel­la­tions et va­riantes de re­cette. Ma­di­na agré­mente sa po­tée de quelques lé­gumes verts et de ca­rottes, d’in­con­tour­nables épices (cu­min) et de rai­sins secs. Avant de me confier son pe­tit se­cret de fa­mille… Une ga­lette de pain sans le­vain dé­po­sée au préa­lable au fond du chau­dron per­met d’évi­ter que le riz ac­croche ! « Comme ça, tu pour­ras le re­faire à ta femme ! » s’ex­clame-t-elle jo­viale sans ima­gi­ner que je sois un bien piètre cui­si­nier. Lors­qu’elle re­marque l’in­cré­du­li­té sur mon vi­sage alors qu’elle ra­joute une quan­ti­té in­dus­trielle d’oi­gnons fraî­che­ment émin­cés, Ma­di­na sou­rit : « Dans un bon plov, il y a au­tant de viande que d’oi­gnons ! »

Met su­bli­mé par l’exo­tisme de la si­tua­tion ou pur pro­duit d’une « top chef » qui s’ignore ? Ma­di­na nous sert ce qui s’avère être un vrai dé­lice dans de jo­lis bols en faïence bleue et blanche tan­dis que nous nous te­nons as­sis en cercle sur les ta­pis or­nés de mo­tifs aux cou­leurs cha­toyantes. Mon es­prit di­vague entre les croi­sillons qui struc­turent les murs de la yourte. Da­nyiar, le cou­sin de la fa­mille, vient co­gner à la porte, l’un des rares élé­ments en bois de cet ha­bi­tat ty­pi­que­ment no­made, cen­sé être mon­té et dé­mon­té en très peu de temps. Gui­tare ouz­bèke à la main, il vient nous faire par­ta­ger quelques mé­lo­dies tra­di­tion­nelles. À l’in­té­rieur, la cha­leur ras­su­rante du poêle rou­geoyant… De­hors, la nuit épaisse et froide a en­ve­lop­pé le cam­pe­ment. Le dé­sert de Ky­zyl­koum s’en­dort ber­cé par les notes du dô­tar.

LA CI­TÉ MIL­LÉ­NAIRE

Le len­de­main ma­tin, Akram s’oc­cupe de ses grands cha­meaux cou­leur ca­ra­mel, aux larges pattes poi­lues. Il me pro­pose en plai­san­tant de m’em­me­ner à Samarcande à dos du bes­tiau. J’in­voque une « bien trop longue dis­tance » plu­tôt que de lui avouer que l’air pa­ti­bu­laire de l’ani­mal ne me ras­sure guère ! Sans ran­cune, nous nous pre­nons dans les bras pour nous dire au re­voir. Peut-être que les com­mer­çants sur la route de la Soie fai­saient de même… En quelques heures par la route, j’at­teins Samarcande. Consi­dé­rée comme l’une des plus an­ciennes ci­tés au monde, fan­tas­mée par tous les voya­geurs en Asie cen­trale, Samarcande mé­rite bien son nom qui si­gni­fie à la fois « ville de ren­contre » et « ville de conflit ». Con­quise par Alexandre le Grand puis par les Arabes, mise à sac par Gen­gis Khan en 1220, re­cons­truite en 1369 par Ta­mer­lan, qui en fit sa ca­pi­tale et le joyau de l’is­lam, dé­lais­sée et rat­ta­chée au kha­nat de Boukhara par les Ouz­beks au XVe siècle puis sous do­mi­na­tion de l’Em­pire russe au dé­but du XIXe siècle… la ci­té n’a pas été épar­gnée par les sur­sauts d’une his­toire trou­blée et san­glante. « À l’époque so­vié­tique, les mos­quées, les mé­der­sas et tous les grands édi­fices his­to­riques ont été bom­bar­dés, trans­for­més en en­tre­pôts et par­fois même en écu­ries… ra­conte Rus­lan Da­da­bayer, un guide tou­ris­tique fran­co­phone. Fort

C’est ici, au car­re­four des ci­vi­li­sa­tions, que se ren­contrent les routes de la Soie et avec elles, l’Asie et le Moyen-Orient

heu­reu­se­ment de­puis l’in­dé­pen­dance du pays en 1991, nos grands mo­nu­ments ont été re­bâ­tis et res­tau­rés.»

LU­MIÈRES HOLLYWOODIENNES

Si­tuée dans le nord-est de l’Ouz­bé­kis­tan, au coeur d’une grande oa­sis de la val­lée du Ze­rav­chan, Samarcande est en­cer­clée de hautes mon­tagnes. Pro­cla­mée en 2001 par l’Unes­co « Car­re­four de cultures et site du pa­tri­moine mon­dial », Samarcande ri­va­lise de mo­nu­ments re­mar­quables (plus de trois cents !) et compte plu­sieurs en­sembles ar­chi­tec­tu­raux que je dé­couvre au ha­sard des ren­contres. Des amis de la fa­mille de Ma­di­na, contac­tés sur place, m’em­mènent place du Ré­gis­tan, consi­dé­ré comme le com­plexe le plus gran­diose d’Asie cen­trale, avec ses trois mé­der­sas (écoles co­ra­niques) : Ulugh Beg da­tant du XVe siècle, Cher-Dor et Ti­la-Qa­ri, re­mon­tant au XVIIe… En­semble, nous flâ­nons jus­qu’à la mos­quée Bi­bi Kha­noum, ri­che­ment or­née de sculp­tures et de marbre pré­cieux, ré­pon­dant au voeu de Ta­mer­lan (cf. en­ca­dré) d’éri­ger la plus belle et im­po­sante mos­quée du monde mu­sul­man. Un peu plus loin, nous nous mé­lan­geons à un groupe de femmes sou­riantes, d’élé­gants voiles cou­vrant la moi­tié de leur che­ve­lure, qui nous guident jus­qu’au site le plus sa­cré de la ci­té : la né­cro­pole de Shah-I-Zin­da et ses mos­quées, mé­der­sas et mau­so­lées construites entre le XIe et XIXe siècle. Après avoir par­cou­ru les ves­tiges des rem­parts de la ville puis, en haut d’une col­line do­mi­nant Samarcande, l’ob­ser­va­toire d’Ulugh Beg, sou­ve­rain et as­tro­nome émé­rite, deux vieillards sur un banc m’in­ter­pellent : « Sais-tu que c’est au mau­so­lée Gour Emir que re­pose Ta­mer­lan ? » Il n’en faut pas plus pour me convaincre d’y faire un tour, avant de re­tour­ner flâ­ner, à la nuit tom­bante, au mi­lieu des amou­reux sur la place du Ré­gis­tan et sa mise en lu­mière qua­si hol­ly­woo­dienne ! Tuiles ver­nis­sées, cé­ra­miques gla­çu­rées, mi­na­rets et cou­poles fi­ne­ment tra­vaillés font de Samarcande un sym­bole de la culture orien­tale, et jouent un rôle fon­da­men­tal dans l’his­toire de l’art et de l’ar­chi­tec­ture is­la­miques. L’au­ra de cette an­cienne ci­té sur les routes de la Soie a en ef­fet rayonné du Proche-Orient… jus­qu’en Inde.

À droite : Grand mé­nage de­vant une sculp­ture re­pré­sen­tant une ca­ra­vane à la pé­ri­phé­rie de Samarcande.

Ci­des­sus : Un groupe de pè­le­rins prie au coeur de la né­cro­pole de Shah­I­Zin­da, à Samarcande.

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