BOUKHARA LE TEMPLE DES MAR­CHANDS

MAL­GRÉ DES RÉHABILITATIONS AYANT SUS­CI­TÉ DES PO­LÉ­MIQUES, BOUKHARA RESTE UNE CI­TÉ IN­CON­TOUR­NABLE SUR LA ROUTE DE LA SOIE, À DÉ­COU­VRIR DE L’IN­TÉ­RIEUR… DE­PUIS LE HAM­MAM !

Grands Reportages - - Dossier -

Ce­la fait trois fois que Ko­mil, mon hôte, sert son dé­li­cieux thé vert fu­mant dans ma tasse… avant de le re­ver­ser im­mé­dia­te­ment dans la théière ! J’ob­serve le ri­tuel sans bron­cher, consta­tant avec ad­mi­ra­tion à quel point cette « cé­ré­mo­nie du thé » tra­di­tion­nelle, en trois temps, est tou­jours an­crée dans l’art de vivre ouz­bek. Ko­mil Ka­di­rov, le pro­prié­taire de la guest-house fa­mi­liale dans la­quelle j’ai trou­vé re­fuge, fi­nit par me ser­vir une tasse, à peine rem­plie (trop de thé re­lè­ve­rait de l’im­po­li­tesse crasse, si­gni­fiant à l’in­vi­té que je suis qu’il est temps de par­tir !).

RÉ­NO­VA­TIONS ET PO­LÉ­MIQUES

Confor­ta­ble­ment ins­tal­lé sur un vieux fau­teuil en bois rem­bour­ré d’un cous­sin de ve­lours rouge, je ne me lasse pas de contem­pler les murs du sa­lon dans le­quel nous nous trou­vons et qui consti­tue la pièce « maî­tresse » de cette vieille bâ­tisse fa­mi­liale éri­gée au XIXe siècle : grands pan­neaux de mo­tifs ré­pé­ti­tifs co­lo­rés, fines sculp­tures sur bois et, au pla­fond, vo­lumes in­ver­sés qui té­moignent de l’art is­la­mique de l’époque. On re­trouve dans le sa­lon de l’hô­tel « Ko­mil », tout sim­ple­ment bap­ti­sé du nom de son pro­prié­taire, en plein coeur de la vieille ville de Boukhara, le même goût pour l’exu­bé­rance dé­co­ra­tive que les ar­chi­tectes des mos­quées du pays ont su culti­ver : mo­saïques co­lo­rées, sculp­tures or­ne­men­tales en stuc… Les chambres de l’éta­blis­se­ment, com­plè­te­ment ré­no­vées en 2000 dans ce même style néo-clas­sique ouz­bek, pré­sentent ce­pen­dant un écueil : une res­tau­ra­tion par­fois un peu kitsch à l’ins­tar de cer­tains mo­nu­ments des grandes ci­tés d’Ouz­bé­kis­tan. De­puis son in­dé­pen­dance en 1991, le pays oeuvre en ef­fet à la va­lo­ri­sa­tion de son hé­ri­tage his­to­rique afin d’at­ti­rer les vi­si­teurs et leurs de­vises. Au­jourd’hui, au terme d’un vaste pro­gramme de res­tau­ra­tion, les mé­der­sas et les mos­quées ont re­trou­vé leur splendeur d’an­tan. Mais les po­lé­miques fusent, les ré­no­va­tions s’ac­com­pa­gnant sou­vent de

créa­tion de routes à quatre voies, de vastes par­kings ou de murs gi­gan­tesques… Les plus cri­tiques n’hé­sitent pas à qua­li­fier les grandes villes ouz­bèkes de « Dis­ney­land de l’Asie cen­trale ». Les en­jeux sou­vent contraires de la pré­ser­va­tion du pa­tri­moine, du dé­ve­lop­pe­ment et du res­pect des po­pu­la­tions se mêlent ici de fa­çon in­ex­tri­cable. Les Ouz­beks, quant à eux, res­tent très prag­ma­tiques. « Au­jourd’hui pour nous, l’im­por­tant, c’est que les tou­ristes soient de plus en plus nom­breux, consi­dère Ru­sha­na, la pro­prié­taire d’une pe­tite bou­tique à Boukhara. Et que l’on conti­nue de faire ce que nous fai­sons de­puis des siècles : du com­merce ! » Une preuve que l’es­prit des routes de la Soie per­dure mal­gré tout.

MAR­CO PO­LO, BLO­GUEUR DE VOYAGE

Après avoir si­ro­té en­semble la théière, Ko­mil et moi tra­ver­sons la cour in­té­rieure ja­lon­née de co­lonnes et nous re­trou­vons, en quelques mi­nutes de marche, face à un in­croyable flo­ri­lège de mo­nu­ments d’une beau­té à cou­per le souffle. Nous ad­mi­rons le mi­na­ret Ka­lon, sa mos­quée et la mé­der­sa Mir-I-Arab, juste en face, puis che­mi­nons jus­qu’à la for­te­resse de l’Ark, an­cienne de­meure des sei­gneurs de Boukhara, la mos­quée Bo­lo-Haouz et en­fin le mau­so­lée des Sa­ma­nides, tom­beau d’Is­maïl Sa­ma­ni, le plus an­cien édi­fice de la ci­té. Face à la splendeur des bâ­ti­ments, me re­viennent en tête, les mots d’un « blo­gueur de voyage » my­thique : « Ils avan­cèrent pen­dant seize jours dans le dé­sert sans ren­con­trer ni ville, ni for­te­resse », jus­qu’à ce qu’en­fin ils aper­çoivent Boukhara, consi­dé­rée comme « la plus belle ville de Perse », ra­conte Mar­co Po­lo dans son fa­meux Livre des Mer­veilles à pro­pos du voyage de son père Nic­colò et son oncle Maf­feo. Lui, le grand mar­chand vé­ni­tien du XIIIe siècle, fi­gure em­blé­ma­tique de ce la­by­rinthe ter­restre que l’on bap­ti­sa bien plus tard les « routes de la Soie » n’a ja­mais mis les pieds à Boukhara. Pas plus qu’à Samarcande d’ailleurs, qu’il dé­crit pour­tant comme « une très noble et gran­dis­sime ci­té ». Si Mar­co Po­lo évoque les deux grandes ci­tés qu’il n’a ja­mais vi­si­tées, c’est qu’elles comptent par­mi les étapes in­con­tour­nables du vaste ré­seau de voies com­mer­ciales qui re­liait l’Eu­rope à l’Em­pire du Mi­lieu. De­puis plu­sieurs siècles dé­jà, les convois de ca­ra­vanes par­cou­raient ces che­mins de né­goce dont Samarcande, à l’épi­centre de l’Orient et de l’Oc­ci­dent, consti­tuaient une halte obli­ga­toire à la po­si­tion stra­té­gique. La

pros­pé­ri­té de la ci­té et de ses voi­sines, Boukhara à l’ouest, mais aus­si Khi­va, un peu plus au nord, est in­ti­me­ment liée aux taxes pré­le­vées et aux mar­chan­dises qui tran­si­tèrent sur ces pistes : étoffes, ivoire, ambre, pierres pré­cieuses et, bien sûr, « draps d’or et de soie » se­lon une ex­pres­sion chère à Mar­co Po­lo.

AT­TEN­TION MAS­SAGE OUZ­BEK !

En me voyant m’éti­rer déses­pé­ré­ment sous le poids des ap­pa­reils pho­to, Ko­mil me lance, dans un sou­rire : « Tu de­vrais al­ler faire un tour aux bains ! » De­vant mon air in­té­res­sé, il ajoute quelques conseils pré­cieux : « Le ham­mam de Bo­zo­ri Kord ne paye pas de mine et les tou­ristes eu­ro­péens n’osent pas for­cé­ment s’y aven­tu­rer… Il date pour­tant du XVe siècle et compte par­mi les plus beaux de Boukhara ! Au lieu d’y al­ler pen­dant le cré­neau “tou­riste” mixte hommes et femmes de qua­torze heures à mi­nuit, vas-y main­te­nant jus­qu’à qua­torze heures, pour les hommes uni­que­ment. Tu ne se­ras pas dé­çu ! » Cette der­nière phrase me han­te­ra long­temps, tan­dis qu’un mas­seur mus­cu­leux, ser­viette blanche sur les hanches, se met à dan­ser la pol­ka sur mon dos dé­jà meur­tri par le voyage. « Le vrai mas­sage ouz­bek ! » s’en­or­gueillit-il… C’est pour­tant in­croya­ble­ment dé­ten­du que je tra­verse, à l’is­su de ce mas­sage mus­clé, les va­peurs d’eau du ham­mam qui laissent en­tre­voir une belle construc­tion toute en brique, ja­lon­née de puits de lu­mière na­tu­relle. Je passe sans tran­si­tion de la vo­lup­té chaude et hu­mide des bains à la fré­né­sie com­mer­ciale du souk. Avec gen­tillesse, les ven­deurs de chaque échoppe m’offrent de m’as­seoir pour prendre le thé et me vantent les qua­li­tés de tel ta­pis, de telle étoffe… Une bien­veillance qui n’est pas qu’un pur cal­cul com­mer­cial comme me l’ex­plique Ru­sha­na, la mar­chande de ta­pis. « L’es­prit de la route de la Soie plane tou­jours sur l’Ouz­bé­kis­tan. Pour nous, une ami­tié qui naît au­tour d’un thé sin­cère, par­ta­gée sur un ta­pis, est le pré­am­bule in­dis­pen­sable au com­merce .»

Ci­des­sus : à Boukhara, mas­sage dans le ham­mam Bo­zo­ri Kord da­tant du XVe siècle.

Ci­des­sus : La mos­quée Bo­lo Haouz de Boukhara est cé­lèbre pour ses qua­rante co­lonnes élan­cées.

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