GAVARNIE-ORDESA

CIRQUES ET CANYONS DES PYRÉNÉES SANC­TUAIRE GRAN­DIOSE ENTRE FRANCE ET ESPAGNE, LE MAS­SIF FRONTALIER DU MONT PER­DU ABRITE DES MONUMENTS NA­TU­RELS D’UNE INCOMPARABLE AM­PLEUR, TELS LE CIRQUE DE GAVARNIE OU LE CANYON D’ORDESA. PARTEZ À LA DÉ­COU­VERTE DES PLUS B

Grands Reportages - - Sauvage Pyrénées - FRANCK CHARTON

La route de­puis Luz-Saint-Sau­veur se hisse sans ef­fort vers les som­mets où s’ac­crochent en­core quelques né­vés, en cette mi-juillet. Mais, par­ve­nus à Gèdre, force est de consta­ter que ce ne se­ra pas pour au­jourd’hui : le temps est bou­ché et les fa­laises se noient dans des brumes te­naces… En at­ten­dant une éclair­cie, ba­lade d’ac­cli­ma­ta­tion sur le pla­teau de Bel­le­vue, qui per­met d’ac­cé­der au pied des mu­railles, di­rec­te­ment face à la grande cas­cade, via un che­mi­ne­ment pro­gres­sif d’abord en fo­rêt, puis par pa­liers suc­ces­sifs, à tra­vers des pâ­tu­rages et des barres où se fau­file un ma­gni­fique sen­tier.

LA GRANDE CAS­CADE

La ca­ta­racte de 423 mètres de hau­teur s’écrase dans le pier­rier avec une puis­sance to­ni­truante et un aé­ro­sol en gerbes concen­triques. Gran­diose ! C’est la plus haute de France mé­tro­po­li­taine et l’une des plus im­por­tantes d’Eu­rope. En re­des­cen­dant, pe­tite halte à l’Hos­tel­le­rie du Cirque, au­jourd’hui vé­né­rable bar et ter­rasse pa­no­ra­mique post-ba­lade, mais lieu im­por­tant de la my­tho­lo­gie lo­cale, puisque ce fut le camp de base, pendant près d’un siècle, de plu­sieurs gé­né­ra­tions de py­ré­néistes et d’illustres voya­geurs. Re­tour par le pla­teau cen­tral, où a lieu chaque été un grand spec­tacle en plein air re­pre­nant des oeuvres clas­siques ou de grands mythes, avec cos­tumes, son et lu­mière. De­puis 2007, c’est au Théâtre Fé­bus, com­pa­gnie pro­fes­sion­nelle si­tuée dans les Hautes-Pyrénées, qu’a été confiée l’or­ga­ni­sa­tion du Fes­ti­val de Gavarnie : il s’agit de pré­sen­ter une créa­tion ar­tis­tique en haute montagne, au pied du cirque de Gavarnie, site clas­sé au pa­tri­moine mon­dial de l’Unes­co. Cette an­née, ce se­ra Dra­cu­la : treize re­pré­sen­ta­tions en plein air du­rant la pé­riode es­ti­vale pou­vant ac­cueillir jus­qu’à mille cinq cents per­sonnes chaque soir, tout ce­la au coeur du parc national des Pyrénées !

De­puis le temps que j’at­ten­dais ce mo­ment : la dé­cou­verte du cirque de Gavarnie en ma­jes­té !

Avant de ren­trer au gîte, un pe­tit dé­tour par l’émou­vant pe­tit ci­me­tière de Gavarnie où re­posent de grands noms du py­ré­néisme : Cé­les­tin Pas­set, Fran­çois Ber­nat-Salles, Georges Le­dor­meur, l’ab­bé Gau­rier, Jean Ar­laud, Schra­der et tant d’autres… Dans l’église ad­ja­cente de Notre-Dame-du-Bon-Port, on peut en­core voir les crânes des tem­pliers pro­tec­teurs du site, étape im­por­tante sur le che­min de Saint-Jacques-de-Com­pos­telle. En­fin, à la mai­son du parc, je dé­couvre avec éton­ne­ment la re­pré­sen­ta­tion géante d’un hôte dis­cret des gaves, ou ruis­seaux py­ré­néens : le des­man, es­pèce de taupe aqua­tique comme sor­tie d’un des­sin ani­mé de Pixar !

L’ÉCHELLE DES SAR­RA­DETS

Après cette sym­pa­thique mise en bouche, place à un pro­gramme plus sou­te­nu : le pro­mon­toire du Pi­mé­né, l’un des plus fan­tas­tiques bel­vé­dères sur Gavarnie ! Par­tis du lac des Glo­riettes, sur la route du cirque d’Es­tau­bé, nous avan­çons comme dans des limbes à tra­vers un pay­sage « écos­sais » de ma­rais et de tour­bières, fran­chis­sons à 2 400 mètres, tou­jours dans le brouillard, une brèche étroite au pied des As­ta­zous, dite des Hour­quettes d’Al­lans, en­fin nous nous his­sons à 2 800 mètres au som­met d’une splen­dide crête do­mi­nant les val­lées alen­tour. Par bribes, quand les brumes se dé­chirent, nous de­vi­nons le dé­cor ma­jus­cule ca­ché à nos pieds… Ce n’est que le troi­sième jour, de nou­veau par­tis de Gavarnie, cette fois en rive droite, que nous pour­rons en­fin ad­mi­rer le « co­los­seum de la na­ture » se­lon Vic­tor Hu­go. Nous voi­ci « en marche », pour quatre jours de tra­ver­sée trans­py­ré­néenne, de Gavarnie à Ordesa. Une ap­proche en dou­ceur, via le pla­teau de Pal­la, puis la vire des Es­pugues. Cette der­nière est une cor­niche ro­cheuse abri­tant des cas­cades de glace en hi­ver, où pros­pèrent à

la belle sai­son deux re­mar­quables plantes en­dé­miques : la rai­mon­da et la gras­sette à longues feuilles, et qui nous ra­mène au coeur du cirque, au ter­mi­nus des ânes et des mu­le­tiers fai­sant la na­vette avec le vil­lage. Une longue re­mon­tée jus­qu’au pied des fa­laises, au fond du cirque, nous conduit au pas­sage de légende : la fa­meuse « échelle » des Sar­ra­dets, en réa­li­té une ran­don­née du ver­tige, via une rampe très es­car­pée me­nant aux pentes su­pé­rieures. La suc­ces­sion de vires obliques, de che­mi­nées fa­ciles et de pe­tits res­sauts fran­chis avec ju­bi­la­tion, puis une li­ta­nie de la­cets très raides, nous per­mettent en ef­fet de re­joindre des af­fleu­re­ments cal­caires si­li­ca­tés évo­quant des plaques de co­rail rouge, puis le ver­rou ro­cheux où s’agrippe le re­fuge des Sar­ra­dets, à 2 580 mètres.

LA BRÈCHE DE RO­LAND

La pe­tite ca­bane est en pleine ré­no­va­tion, dans des condi­tions éprou­vantes de froid, de vent et au mi­lieu de la neige ! L’équipe de ma­çons et de char­pen­tiers d’al­ti­tude se re­laie entre coups de dy­na­mite pour cas­ser le socle ro­cheux, brou­ha­ha de la pel­le­teuse hé­li­treuillée, et va-et-vient de la grue as­sem­blée sur place ! Un chan­tier dan­tesque, où l’hu­mour s’in­vite par­fois : un ou­vrier fa­cé­tieux siffle par­fois les mar­mottes alen­tour qui, à chaque fois, se mettent au garde-à-vous comme un seul homme ! Après le sou­per, nous sommes in­vi­tés dans la cam­buse de Lio­nel, gar­dien et guide de haute montagne, pour si­ro­ter en de­vi­sant une dé­li­cieuse ti­sane au gé­né­pi mai­son. C’est au pe­tit jour et avec une pointe d’émo­tion, que nous fran­chis­sons en cram­pons­pio­let la cultis­sime Brèche de Ro­land, di­rec­te­ment au-des­sus du re­fuge. Der­rière nous, une mer de nuages éche­ve­lée cache les Hautes-Pyrénées fran­çaises ; de­vant nous, plein sud, grand beau lim­pide sur l’Espagne ara­go­naise ! La des­cente entre mo­raines et la­piaz via la grotte gla­ciaire Cas­te­ret (hé­las ver­rouillée) se ré­vèle cas­sante, mais bien­tôt nous fou­lons une prai­rie immense, la plaine de Milla­ris ; puis la steppe de Sa­la­rons, en­core plus sauvage, par­cou­rue par de nom­breux isards bon­dis­sants.

À main gauche, dé­marre la Faja de las Flores, une cor­niche naturelle en pleine pa­roi, en bal­con sur le canyon d’Ordesa

Vasques tur­quoise, cirques, canyons... La des­cente sur le canyon d’Ordesa est un en­chan­te­ment per­ma­nent

LES VIRES D’ORDESA

À main gauche, fai­sant face au To­zal de Mal­lo, fa­meuse chan­delle de pou­dingue rouge, dé­marre la Faja de las Flores, ou vire des Fleurs, un au­then­tique mythe py­ré­néen ! C’est une cor­niche naturelle en pleine pa­roi, qui longe le canyon d’Ordesa sur 3,7 ki­lo­mètres, re­liant le cirque de Car­ria­ta au cirque de Co­ta­tue­ro à 2 400 mètres d’al­ti­tude. Une ex­pé­rience aus­si ver­ti­gi­neuse que contem­pla­tive ! Par­ve­nus comme en ape­san­teur de l’autre cô­té, une bonne heure et de­mie plus tard, nous sommes loin d’avoir fi­ni l’étape, puisque nous de­vons fran­chir deux cols : Des­car­ga­dor et Milla­ris, et traverser l’immense plaine de San Fer­lus, avant de lon­ger la Faja Luen­ga au-des­sus du cirque de Gó­riz pour par­ve­nir en­fin au re­fuge épo­nyme ! Grosse étape d’an­tho­lo­gie ! Le len­de­main est consa­cré à l’as­cen­sion d’un som­met em­blé­ma­tique du sec­teur : Monte Per­di­do ou Mar­bo­ré ? De­vant l’af­fluence dé­rai­son­nable que sus­cite le pre­mier, culmi­nant à 3 355 mètres, et en­core cha­peau­té de neige, j’opte pour le Mar­bo­ré, un gros dôme de caillasse at­tei­gnant tout de même 3 252 mètres, do­mi­nant l’abîme de Gavarnie d’un cô­té, le val de Pi­ne­ta de l’autre. Un mer­veilleux pa­no­ra­ma et sur­tout, seul au monde à le contem­pler ! Re­tour à Gó­riz le soir, vaste ruche his­pa­no-cos­mo­po­lite vi­brion­nante, où toutes les tables ne parlent, ce soir, que de l’at­ten­tat de Nice qui s’est pro­duit la veille… Dif­fi­cile d’ima­gi­ner le grand écart émo­tion­nel sé­pa­rant cette nou­velle gla­çante et la beau­té in­so­lente du cadre mon­ta­gnard alen­tour…

PIS­CINES IDYLLIQUES

La des­cente sur le canyon d’Ordesa est un en­chan­te­ment per­ma­nent, d’abord par des gra­dins suc­ces­sifs. Puis via les « cla­vi­jas » du cirque de Soa­so, mi­ni via ferrata ver­ti­cale mais fa­cile per­met­tant de fran­chir l’ul­time barre ro­cheuse me­nant à la splen­dide cas­cade dite de la Queue de cheval (Co­la de Ca­bal­lo). En­fin en lon­geant les pis­cines idylliques, bleu tur­quoise, du Rio Ara­zas, au lieu-dit Gra­das de Soa­so : une pure mer­veille (mais la bai­gnade y est in­ter­dite) ! Juste en face de nous, très haut dans la pa­roi, le sen­tier des Chas­seurs (Sen­da de los Ca­za­de­ros), sur l’immense Faja de Pelay, at­teint par­fois 600 mètres de dé­ni­ve­lée ver­ti­cale au-des­sus du fond de la val­lée,

et per­met de lon­ger pra­ti­que­ment tout le flanc sud du canyon en bé­né­fi­ciant de vues su­per­la­tives. C’est l’iti­né­raire que nous em­prun­te­rons de­main ! Par­ve­nus en fo­rêt, il faut guet­ter le sen­tier qui grimpe à main droite vers un fa­bu­leux en­chaî­ne­ment de trois vires sus­pen­dues à 1 800 mètres d’al­ti­tude : Los Ca­na­rel­los noyée dans la pi­nède, puis la Faja Pe­ta­zals dans un dé­cor aus­tère et in­ti­mi­dant de grandes pa­rois sur­plom­bantes jus­qu’à la pas­se­relle de Co­ta­tue­ro, en­fin l’ex­cep­tion­nelle Faja de Racùn, sous la Pun­ta Gal­li­ne­ro (600 mètres sous la vire des Fleurs !) et dans un pou­droie­ment do­ré de ge­nêts en fleurs, jus­qu’au pied des cla­vi­jas de Sa­la­rons et du To­zal de Mal­lo. La boucle est bou­clée ! Seul bé­mol : les cris de dé­tresse par­ve­nus sou­dain loin au-des­sus de nos têtes, par un grim­peur dont le com­pa­gnon a dé­vis­sé en tête et de­mande du se­cours ! La mise en place du sau­ve­tage se­ra cau­che­mar­desque, avec d’in­ces­sants re­pé­rages d’hé­li­co­ptère avant un hé­li­treuillage dé­li­cat, réus­si in ex­tre­mis juste avant la nuit… De notre cô­té, nous n’avons qu’à nous lais­ser glis­ser par des la­cets en fo­rêt jus­qu’à Pra­de­ra, cinq cents mètres plus bas, en route vers d’autres aven­tures ara­go­naises…

Les sentiers se hissent à la ver­ti­cale, se jouant du re­lief et des fa­laises, dé­voi­lant des pa­no­ra­mas in­ouïs

Sur la crête de la Sier­ra de las Cu­tas, sur­plom­bant tout le canyon d’Ara­zas, avec au fond la herse py­ré­néenne fai­sant fron ère entre Espagne et France : le Mar­bo­ré à gauche, le Cy­lindre au centre et le mont Per­du à droite.

Le « saut » de la grande cas­cade de Gavarnie, avant ses 423 m de chute libre !

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