L’éo­lien ter­restre et ma­rin en France : mar­ché et pers­pec­tives

Green Innovation - - Energie & Developpement Durable - EN­TRE­TIEN AVEC PAULINE LE BERTRE Propos recueillis par Sa­my El­laou­zi

Green In­no­va­tion. Pour­riez-vous dres­ser un bref état des lieux de l’éo­lien ter­restre en France ?

Pauline Le Bertre. La France se si­tue en qua­trième po­si­tion eu­ro­péenne con­cer­nant la ca­pa­ci­té ins­tal­lée, avec 11722 MW (au 31 dé­cembre 2016). La part re­la­tive de l’éo­lien ter­restre dans la con­som­ma­tion élec­trique na­tio­nale d’élec­tri­ci­té de­vrait aug­men­ter dans les 15 an­nées à ve­nir pour re­pré­sen­ter une part al­lant de 10 à 15 % de la con­som­ma­tion to­tale. Avec un fort po­ten­tiel en vent, le ter­ri­toire ter­restre fran­çais voit l’oc­ca­sion de se dé­ve­lop­per de­puis la sim­pli­fi­ca­tion d’un cer­tain nombre de me­sures et le vote de la loi de tran­si­tion éner­gé­tique.

Green In­no­va­tion. Se­lon vous, l’en­ga­ge­ment des pou­voirs pu­blics est-il suf­fi­sant ? Pauline Le Bertre.

Ce n’est un se­cret pour per­sonne, la fi­lière re­cherche un en­ga­ge­ment fort des pou­voirs pu­blics. Peut-être plus en­core que dans d’autres pays d’Eu­rope, la po­li­tique éner­gé­tique en France est le ré­sul­tat d’un jeu com­plexe entre ac­teurs éco­no­miques et in­dus­triels d’une part, ad­mi­nis­tra­tifs et politiques de l’autre. Le dé­bat sur la tran­si­tion éner­gé­tique se pro­pose ain­si d’être un lieu d’échanges entre ces dif­fé­rents ac­teurs et les ci­toyens. Le pré­sident de la Ré­pu­blique s’est en­ga­gé à di­mi­nuer la part du nu­cléaire de 75 % à 50 % en 2025. La France a pré­vu de ré­duire de 75 % les émis­sions de GES d’ici à 2050, et de contri­buer à l’ob­jec­tif de 20 % d’éner­gies re­nou­ve­lables dans la con­som­ma­tion fi­nale. Un ren­for­ce­ment du sou­tien pu­blic s’avère donc in­con­tour­nable si la France sou­haite at­teindre ces ob­jec­tifs. Ce­la étant, il ne faut pas noir­cir le tableau, car 999 MW d’éo­lien ter­restre ont été ins­tal­lés et rac­cor­dés au ré­seau élec­trique fran­çais en 2015 et 1351 GW rac­cor­dés en 2016. Le dé­ve­lop­pe­ment de la fi­lière éo­lienne s’ins­crit sur la tra­jec­toire des ob­jec­tifs na­tio­naux en ma­tière de ca­pa­ci­tés ins­tal­lées à ho­ri­zon 2018 (15 GW). Ce rythme d’ins­tal­la­tion a be­soin d’ac­cé­lé­rer. C’est un fait, les temps de dé­ve­lop­pe­ment sont trop longs en France

(entre six et huit ans), soit deux fois plus qu’en Al­le­magne, et cette len­teur porte pré­ju­dice à l’en­semble de la fi­lière, mais éga­le­ment à l’at­teinte des ob­jec­tifs fran­çais en ma­tière d’ENR. S’ajoute à ce­la le re­tard tech­no­lo­gique que ces dé­lais de dé­ve­lop­pe­ment en­gendrent sur les ma­chines ins­tal­lées, que ce soit en termes d’ef­fi­ca­ci­té de pro­duc­tion ou de per­for­mance acous­tique. Au­jourd’hui, l’enjeu cli­ma­tique s’im­pose à nous tous, nous de­vons ac­cé­lé­rer.

Green In­no­va­tion. Pour beau­coup, l’éo­lien reste une science abs­traite. Pour­riez-vous nous dé­tailler l’avan­ce­ment d’un pro­jet ? Pauline Le Bertre.

Le dé­ve­lop­pe­ment de pro­jets éo­liens est une phase in­dis­pen­sable avant l’ins­tal­la­tion d’éo­liennes et la mise en ser­vice du parc. Cette étape, sou­vent longue (en moyenne deux à quatre ans), consiste à trou­ver des sites fa­vo­rables à l’éo­lien, avec comme ob­jec­tif fi­nal l’ob­ten­tion d’un per­mis de construire et des dif­fé­rents ac­cords ad­mi­nis­tra­tifs. Ce­la com­mence par l’iden­ti­fi­ca­tion d’un site, une pé­riode de concer­ta­tion avec les col­lec­ti­vi­tés lo­cales et les pro­prié­taires ter­riens, la réa­li­sa­tion des études en­vi­ron­ne­men­tales et l’ob­ten­tion des au­to­ri­sa­tions ad­mi­nis­tra­tives. Res­tent en­fin les tra­vaux de pré­pa­ra­tion du site, l’ap­pro­vi­sion­ne­ment et le mon­tage des éo­liennes, le rac­cor­de­ment au ré­seau élec­trique et la mise en ser­vice.

Green In­no­va­tion. S’agis­sant de l’éo­lien en mer, pour­riez-vous pré­sen­ter les prin­ci­pales don­nées chif­frées du sec­teur ? Pauline Le Bertre.

Alors que la fi­lière est en plein essor, la France af­fiche un re­tard vis-àvis de ses voi­sins eu­ro­péens. Le Gre­nelle de la mer s’était fixé pour ob­jec­tif 15 GW d’éo­lien en mer po­sé à l’ho­ri­zon 2030. Mais de nom­breux pro­fes­sion­nels de l’éo­lien tablent au mieux sur 2 GW ins­tal­lés à cette date. Avec 3500 ki­lo­mètres de côtes, la France mé­tro­po­li­taine bé­né­fi­cie de con­di­tions géo­gra­phiques très fa­vo­rables au dé­ve­lop­pe­ment de l’éo­lien en mer. C’est le deuxième gi­se­ment éo­lien d’Eu­rope, der­rière la Gran­deB­re­tagne et de­vant l’Al­le­magne. La France a des atouts co­hé­rents :

• elle a dé­jà consti­tué un ré­seau dense de sous-trai­tants pour l’éo­lien ter­restre et a ini­tié ce re­cen­se­ment pour l’éo­lien en mer ; • elle dis­pose d’in­fra­struc­tures por­tuaires nom­breuses et fa­vo­rables ; • elle pré­sente un tis­su d’in­dus­tries dans des sec­teurs clés tels que la mé­tal­lur­gie, l’aé­ro­nau­tique et les chan­tiers na­vals ; • elle fait état d’une ex­pé­rience et d’un sa­voir­faire ma­ri­times qui ne sont plus à dé­mon­trer. Le po­ten­tiel tech­nique théo­rique es­ti­mé en France pour l’éo­lien en mer est de : • 80 GW ré­par­tis sur une su­per­fi­cie de 10 000 km² pour l’éo­lien po­sé ; • 140 GW ré­par­tis sur une su­per­fi­cie de 25000 km² pour l’éo­lien flot­tant, moins dé­pen­dant de la ba­thy­mé­trie, de la dis­tance à la côte ou des usages.

Green In­no­va­tion. Comment ex­pli­quer ce re­tard ? Pauline Le Bertre.

Comme bien d’autres, ce sec­teur d’ave­nir est sou­mis à la vo­lon­té des pou­voirs pu­blics. Il s’agi­rait donc en pre­mier lieu de bien po­si­tion­ner la France sur le mar­ché de l’éo­lien en mer, qui s’avère être en pleine crois­sance. Ain­si, in­ves­tir dans l’éo­lien en mer est in­dis­pen­sable à court terme pour conqué­rir des parts de mar­ché avant que ce­lui-ci ne se conso­lide. Pour de­ve­nir l’un des grands ac­teurs de l’éo­lien en mer en Eu­rope, la France doit se fixer des ob­jec­tifs am­bi­tieux en ma­tière de vo­lume et de rythme d’ins­tal­la­tion. France éner­gie éo­lienne es­time qu’il est plus rai­son­nable de tra­vailler à l’ho­ri­zon 2030 – plu­tôt que 2020 – et pro­pose de se fixer comme ob­jec­tifs 12 à 15 GW d’éo­lien en mer po­sé et 6 GW d’éo­lien flot­tant. Pour com­pa­rai­son, l’ob­jec­tif du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique pour l’éo­lien en mer sur cette pé­riode est deux fois plus fort avec une am­bi­tion af­fi­chée de 33 GW. L’Al­le­magne table, elle, sur 25 GW… L’équi­pe­ment des côtes fran­çaises en éo­lien ma­rin vise bien évi­dem­ment à concré­ti­ser les ob­jec­tifs na­tio­naux en ma­tière de mix éner­gé­tique. Mais l’enjeu in­dus­triel est aus­si cru­cial. La mise en place d’une fi­lière na­tio­nale au­to­ri­se­ra la conquête de mar­chés à l’international.

Green In­no­va­tion. Comment iden­ti­fier et dé­li­mi­ter les zones d’im­plan­ta­tion ? Pauline Le Bertre.

Pour dé­fi­nir les zones fa­vo­rables à l’im­plan­ta­tion des éo­liennes en mer, il faut te­nir compte des ser­vi­tudes de na­vi­ga­tion, de la Défense na­tio­nale, des sé­ma­phores. FEE es­time que, pour des rai­sons d’ac­cep­ta­bi­li­té, les éo­liennes de­vront être si­tuées au-de­là de 10 km de la côte. D’évi­dentes contraintes géo­phy­siques entrent aus­si en jeu : les éo­liennes ne peuvent pas être po­sées n’im­porte où le long des côtes. Par ailleurs, au-de­là de 50 mètres de pro­fon­deur, les coûts de pose des fon­da­tions des éo­liennes de­viennent ex­ces­sifs. Vous l’au­rez com­pris, les pos­si­bi­li­tés sont co­los­sales, mais tout reste à faire.

Pauline Le Bertre

est dé­lé­guée gé­né­rale de l’as­so­cia­tion FEE - France Éner­gie Éo­lienne. (© DR)

Parc éo­lien ter­restre sur la côte nor­mande, près de Fé­camp, en Seine-Ma­ri­time. (© Shut­ter­stock)

Parc éo­lien off­shore au large de Co­pen­hague, au Da­ne­mark. Alors que la fi­lière est en plein essor à l’échelle in­ter­na­tio­nale, la France af­fiche un re­tard im­por­tant vis-à-vis de ses voi­sins eu­ro­péens. Avec ses 3 500 ki­lo­mètres de côtes, la France mé­tro­po­li­taine bé­né­fi­cie pour­tant de con­di­tions géo­gra­phiques très fa­vo­rables au dé­ve­lop­pe­ment de l’éo­lien en mer. (© Shut­ter­stock)

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.