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Après avoir été un frein à l’en­trée de la Rus­sie dans l’« Ico­no­mie » — cette troi­sième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle ba­sée sur l’in­té­gra­tion des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de nou­velles sources d’éner­gies re­nou­ve­lables —, les nom­breuses monovilles russes (

Green Innovation - - Sommaire N° 23 - Par Claude ROCHET Pro­fes­seur des uni­ver­si­tés ho­no­raire, cher­cheur as­so­cié, uni­ver­si­té de Ver­sailles.

De­troit aux États-Unis, Tu­rin en Ita­lie, So­chaux, Thion­ville, Flo­range, Le Creu­sot en France sont – ou ont été – des monovilles. Ces villes mo­no-in­dus­trielles, dont l’ac­ti­vi­té re­pose sur une seule in­dus­trie et dont les ha­bi­tants n’ont qu’une seule com­pé­tence, sont in­hé­rentes au ca­pi­ta­lisme de la se­conde ré­vo­lu­tion in­dus­trielle (1870-1971). Le phé­no­mène est propre à l’éco­no­mie de la pro­duc­tion de masse en si­lo, où la grande en­tre­prise est le mode cou­rant de re­cherche de gains de pro­duc­ti­vi­té. Mais ce mode de pro­duc­tion est de­ve­nu ob­so­lète avec la tran­si­tion vers la troi­sième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle, qui re­pose sur des ac­ti­vi­tés à plus forte in­ten­si­té tech­no­lo­gique, di­ver­si­fiées avec des connexions en ré­seau d’en­tre­prises gé­né­ra­le­ment moyennes (même si elles peuvent res­ter or­ga­ni­sées au­tour d’une grande en­tre­prise-coeur à la taille plus ré­duite), et où l’innovation et la dif­fu­sion de la connais­sance jouent un rôle cri­tique. En Rus­sie, les monovilles sont nées à la fois du ca­pi­ta­lisme d’État au­to­ri­taire qui fut ce­lui de l’URSS, de la spé­ci­fi­ci­té de l’his­toire so­ciale russe et des contin­gences his­to­riques et géo­gra­phiques. Elles se sont créées près des res­sources en ma­tières pre­mières, en Si­bé­rie, dans l’Ou­ral, dans l’Arc­tique, dans une éco­no­mie ba­sée es­sen­tiel­le­ment sur les ac­ti­vi­tés pri­maires. Cer­taines furent ini­tia­le­ment des gou­lags, comme No­rilsk (si­tuée au nord du cercle po­laire arc­tique). Elles ont aus­si ré­sul­té du dé­mé­na­ge­ment des in­dus­tries me­na­cées par l’avan­cée al­le­mande en 1941 et de leur re­lo­ca­li­sa­tion vers l’est (ce qui fut à l’époque un ex­ploit re­mar­quable).

Les monovilles : un phé­no­mène exa­cer­bé par l’his­toire de la Rus­sie

La culture ur­baine russe di­verge de la culture oc­ci­den­tale et n’a ja­mais été un le­vier de mo­der­ni­sa­tion. La ville russe a des ca­rac­té­ris­tiques spé­ci­fiques qui puisent leurs sources dans l’his­toire éco­no­mique et so­ciale du pays. Ain­si, il n’y a pas eu de ci­vi­li­sa­tion ur­baine en Rus­sie comme en Eu­rope : le dé­ve­lop­pe­ment ur­bain a été tar­dif, vers la se­conde moi­tié du XXe siècle. Il n’y eut pas, comme en Eu­rope de l’Ouest, de com­bi­nai­son entre crois­sance ur­baine et dé­ve­lop­pe­ment d’une classe moyenne et ur­baine por­teuse d’une culture ci­vique. Il n’y eut pas dans le sys­tème au­to­cra­tique russe de ci­vi­li­sa­tion ur­baine por­teuse de li­ber­té com­mu­nale et d’une vie ur­baine au­to­nome liée au dé­ve­lop­pe­ment com­mer­cial, in­dus­triel et po­li­tique, et ce, pa­ra­doxa­le­ment, alors que la Rus­sie avait été au Moyen-Âge por­teuse de la forme la plus ac­com­plie et la plus pré­coce de dé­mo­cra­tie di­recte et de li­ber­té ur­baine : le Vet­ché (1). Ces as­sem­blées po­pu­laires, nées dans les villes de Ps­kov et de Ve­li­ki Nov­go­rod (2) (si­tuées dans la

par­tie nord-ouest de l’ac­tuelle Rus­sie) furent écra­sées par le tsar Ivan III en 1478. Dès lors, la ville russe se dis­tin­gua peu de la cam­pagne, ne se dé­ta­chant pas du pou­voir féo­dal. Les ef­fets sur le dé­ve­lop­pe­ment ur­bain de la crois­sance in­dus­trielle de la fin du XIXe siècle furent anéan­tis par la guerre ci­vile et la dis­pa­ri­tion phy­sique du peu de classe ou­vrière his­to­rique, avec l’ef­fon­dre­ment dé­mo­gra­phique des villes dans les an­nées 1920. Le dé­ve­lop­pe­ment in­tense du­rant la pé­riode so­vié­tique de l’in­dus­tria­li­sa­tion ne fut, se­lon l’ex­pres­sion du so­cio­logue et dé­mo­graphe Ana­to­li Vich­nevs­ki (3), qu’une « fau­bour­gui­sa­tion » de la ville, peu­plée de pay­sans, où les di­ri­geants so­vié­tiques ne vou­laient voir naitre à au­cun prix une quel­conque éman­ci­pa­tion ur­baine. Ain­si, pour Vich­nevs­ki, la ré­vo­lu­tion russe et l’in­dus­tria­li­sa­tion de la Rus­sie furent une « mo­der­ni­sa­tion con­ser­va­trice ».

Sui­vant ce rai­son­ne­ment, l’ur­ba­ni­sa­tion so­vié­tique n’au­ra été qu’un ins­tru­ment, un sous-pro­duit de l’in­dus­tria­li­sa­tion qui avait be­soin de « ma­chines à ha­bi­ter », et non un le­vier du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et po­li­tique. Elle est res­tée con­ser­va­trice par crainte de l’ef­fet éman­ci­pa­teur de la ville.

Dans les an­nées 1950-1960, elle a pour­sui­vi cette po­li­tique dé­ci­dée d’en haut se­lon les prin­cipes du fonc­tion­na­lisme de Le Cor­bu­sier. Ce der­nier a no­tam­ment par­ti­ci­pé, avec l’ar­chi­tecte Bo­ris Ru­ba­nen­ko, maitre de la pen­sée ar­chi­tec­tu­rale so­vié­tique, à la concep­tion de la ville de To­gliat­ti se­lon des prin­cipes fort proches de l’ur­ban plan­ning amé­ri­cain. Pour la pen­sée mar­xiste qu’in­car­nait Ru­ba­nen­ko, la créa­tion d’une ville nou­velle de­vait se faire en rup­ture avec l’hé­ri­tage bour­geois du pas­sé. Ce­la illus­trait une conver­gence de la pen­sée ur­baine entre l’Est et l’Ouest, l’Ouest ap­por­tant sa tech­ni­ci­té et l’Est sa vi­sion po­li­tique de l’ur­ba­nisme qui se re­joi­gnaient dans le fonc­tion­na­lisme. To­gliat­ti se vou­lait une ville to­tale re­grou­pant les fonc­tions in­dus­trielles, d’ha­bi­ta­tion et de loi­sir, que l’on au­rait pu par­cou­rir à pied, in­car­na­tion du mode de vie ur­bain so­vié­tique. Les construc­tions de l’ère khroucht­ché­vienne puis bre­j­né­vienne ont été un pro­grès en ce qu’elles per­met­taient d’ac­cé­der au confort mé­na­ger et de quit­ter les ap­par­te­ments com­mu­nau­taires. Ce­pen­dant, ces « ma­chines à ha­bi­ter » ne consti­tuent pas un sys­tème de vie. Comme le ré­su­mait Ana­to­li Vich­nevs­ki, il sem­ble­rait que, d’après tous les cri­tères, la so­cié­té so­vié­tique des an­nées 1980 soit de­ve­nue une so­cié­té ur­baine. Mais la réa­li­té est beau­coup plus com­pli­quée. La no­tion de sys­tème ur­bain, en tant que sys­tème au­to­nome de vie et de dé­ve­lop­pe­ment, fut donc ab­sente de l’his­toire russe avant et pen­dant la pé­riode so­vié­tique.

Les monovilles, un cout éle­vé et une me­nace

On re­cense of­fi­ciel­le­ment au­jourd’hui de 332 à 400 monovilles russes, se­lon les dé­comptes. Elles re­groupent 15 % de la po­pu­la­tion russe et comptent pour 30 % du PIB russe (4). Toutes ne sont pas en crise : No­rilsk reste l’un des plus grands pro­duc­teurs mon­diaux de ni­ckel, pe­sant 2 % du PIB

“L’ur­ba­ni­sa­tion so­vié­tique n’au­ra été qu’un sous-pro­duit de l’in­dus­tria­li­sa­tion qui avait be­soin de « ma­chines à ha­bi­ter », et non un le­vier du dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et po­li­tique. Elle est res­tée con­ser­va­trice par crainte de l’ef­fet éman­ci­pa­teur de la ville.”

Claude ROCHET

russe… Mais elle est aus­si la ville la plus polluée et pol­luante au monde ! À To­gliat­ti (le De­troit russe), Renault a re­pris l’usine Av­ta­vaz avec pour ob­jec­tif de la re­dres­ser.

Ces villes sont des villes-en­tre­prises, avec une ad­mi­nis­tra­tion mu­ni­ci­pale faible, sans grande com­pé­tence ni au­to­no­mie. En outre, ces « ci­tés-dor­toirs » vieillissent très mal et sont très cou­teuses à en­tre­te­nir. Or, si l’ac­ti­vi­té éco­no­mique va mal – la crise de 2008 a frap­pé fort en Rus­sie –, l’en­tre­prise n’in­ves­tit plus dans les in­fra­struc­tures, les sa­laires baissent, l’ha­bi­tat se dé­grade et la ville entre dans un cercle vi­cieux du dé­pé­ris­se­ment. C’est pour­quoi les monovilles russes sont au­jourd’hui des bombes à re­tar­de­ment gé­né­ra­trices de troubles so­ciaux et po­li­tiques, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ayant dé­blo­qué plus de 5 mil­liards de dol­lars pour les sou­te­nir, tout en choi­sis­sant d’en lais­ser dé­pé­rir une ma­jo­ri­té. Mais au-de­là de cette di­men­sion conjonc­tu­relle de ges­tion de la crise so­ciale se pro­file celle de la re­con­ver­sion de l’éco­no­mie russe dans son en­semble vers la troi­sième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle.

La po­li­tique ac­tive du gou­ver­ne­ment russe

Il ne peut être ques­tion de main­te­nir ces monovilles à coups de sub­ven­tions, comme ce fut par­fois fait – et ce­la l’est en­core par­fois. En France, ce fut par exemple le cas en Lor­raine. Le rôle des fi­nan­ce­ments pu­blics y a été po­si­tif en ce qu’il a main­te­nu un ou­til in­dus­triel per­for­mant. Mais à plus long terme, il a re­tar­dé la re­con­ver­sion de la si­dé­rur­gie et eu un cout éco­no­mique et so­cial consi­dé­rable, à tra­vers la CGPS (conven­tion gé­né­rale de pro­tec­tion so­ciale) si­gnée pour ce sec­teur. Néan­moins, on peut tout de même consi­dé­rer que ce fut une réus­site : la trans­for­ma­tion du mo­dèle d’af­faire de la si­dé­rur­gie et l’évo­lu­tion de ses pro­ces­sus de pro­duc­tion en ont fait une en­tre­prise per­for­mante, ac­com­pa­gnée d’un dé­but de re­nais­sance ur­baine. Nulle in­dus­trie, nul ter­ri­toire n’est donc condam­né s’il sait se ré­in­ven­ter à par­tir de ses ac­quis an­té­rieurs. En 2014, le gou­ver­ne­ment russe a créé le fonds pour la ré­in­dus­tria­li­sa­tion des monovilles (5), or­ga­nisme à but non lu­cra­tif dont la mis­sion est d’ai­der ces villes à dé­ve­lop­per un nou­veau mo­dèle in­dus­triel. Sa po­li­tique re­pose sur deux prin­cipes :

• Ne fi­nan­cer que de nou­veaux pro­jets qui ne soient pas liés à l’en­tre­prise-coeur de la mo­no­ville, avec une par­ti­ci­pa­tion de la ville à hau­teur de 5 %, par­te­na­riat de prin­cipe compte te­nu de la fai­blesse fi­nan­cière des monovilles. S’il y a prise de par­ti­ci­pa­tion du Fonds dans les nou­velles en­tre­prises, celle-ci doit res­ter mi­no­ri­taire, à 49 % maxi­mum. Les pro­jets concernent des in­fra­struc­tures né­ces­saires à l’ac­cueil de nou­velles en­tre­prises. Soixante-deux ré­gions ont si­gné un ac­cord en ce sens avec le Fonds fin 2016.

• Cet ap­port en ca­pi­tal in­dus­triel est ren­for­cé par un dé­ve­lop­pe­ment du ca­pi­tal hu­main, par la for­ma­tion d’équipes pro­jet com­po­sées de re­pré­sen­tants des ré­gions et des en­tre­prises. Ain­si 227 équipes au­ront ter­mi­né un cur­sus de 250 heures à Skol­ko­vo fin 2017.

L’in­té­rêt de cette ap­proche est qu’elle sort du sub­ven­tion­ne­ment de sur­vie pour créer des condi­tions de dé­ve­lop­pe­ment de nou­velles ac­ti­vi­tés par les villes concer­nées, ain­si que de sor­tie d’une lo­gique d’as­sis­tance et de pi­lo­tage di­rect de­puis le centre – qui a été la norme en Rus­sie de­puis bien avant l’époque so­vié­tique, pra­ti­que­ment de­puis Pierre le Grand. La di­ver­si­fi­ca­tion in­dus­trielle est no­tam­ment re­cher­chée par le dé­ve­lop­pe­ment des tech­no­parcs, qui se veulent une ré­pli­ca­tion de la po­li­tique des clus­ters, unis­sant PME, grandes en­tre­prises, uni­ver­si­tés et banques de fi­nan­ce­ment dans un même éco­sys­tème. Une telle ap­proche est de na­ture à sti­mu­ler une vé­ri­table dy­na­mique de dé­ve­lop­pe­ment ter­ri­to­rial. Elle connait des pé­chés d’en­fance qui, mal­gré les pro­grès réa­li­sés, ne sont pas en­core ré­so­lus à ce jour : lour­deur des struc­tures qui sont par­fois des vi­trines pour ob­te­nir des sub­ven­tions sans va­leur ajou­tée scien­ti­fique ni in­dus­trielle (6), ri­gi­di­té de la bu­reau­cra­tie cloi­son­née hé­ri­tée de l’époque so­vié­tique, ab­sence de sys­tème ban­caire spé­cia­li­sé et per-

sis­tance d’une cer­taine cor­rup­tion, sys­tème ju­ri­dique peu dé­ve­lop­pé pour ga­ran­tir les droits de pro­prié­té. De plus, le cadre ins­ti­tu­tion­nel est en­core in­com­plet, mal­gré des réus­sites spec­ta­cu­laires comme le tech­no­parc de No­vos­si­birsk. L’ap­proche qui consiste à consi­dé­rer le dé­ve­lop­pe­ment ur­bain et l’in­dus­tria­li­sa­tion comme une dy­na­mique en­do­gène, et non plus ré­sul­tant d’une ini­tia­tive cen­trale exo­gène, est en­core en ges­ta­tion en Rus­sie. La créa­tion de ce qui de­vait être la Si­li­con Val­ley russe à Skol­ko­vo s’est ré­vé­lée très dé­ce­vante. On a fait un « co­pier-col­ler » des in­fra­struc­tures sans sai­sir que la clé de la réus­site est dans la dy­na­mique en­do­gène d’un éco­sys­tème in­no­vant. Il ne suf­fit pas de mettre des gens en­semble dans un même lieu pour que se pro­duisent des in­ter­ac­tions créa­tives. Il faut un cadre fa­vo­rable, ce que la re­cherche a iden­ti­fié comme le « mi­lieu in­no­va­teur », consti­tué de condi­tions aus­si bien ma­té­rielles qu’im­ma­té­rielles. Avoir les bons in­gré­dients est une condi­tion né­ces­saire pour faire une mayon­naise, mais réus­sir une mayon­naise reste su­jet à une in­dé­ter­mi­na­tion qui re­pose sur des condi­tions dif­fi­ciles à re­pro­duire, comme le « tour de main » du cui­si­nier. Dès lors que l’on ou­blie ce­la, on re­tombe dans un scé­na­rio clas­sique de mé­ga­struc­ture in­ef­fi­cace sur fond d’af­faires de cor­rup­tion.

Les condi­tions du pro­grès sont tou­te­fois réunies : les sanc­tions in­ter­na­tio­nales et la chute du prix du pé­trole créent une si­tua­tion très fa­vo­rable en cou­pant la Rus­sie des rentes d’une éco­no­mie ba­sée sur l’ex­por­ta­tion de ma­tières pre­mières et l’im­por­ta­tion de tech­no­lo­gies étran­gères, et en in­ci­tant au dé­ve­lop­pe­ment d’une in­dus­trie na­tio­nale ba­sée sur l’innovation.

Ain­si, la ques­tion des monovilles offre au­jourd’hui un concen­tré d’une Rus­sie ar­chaïque et d’une Rus­sie in­no­vante dé­ci­dée à af­fron­ter ces dé­fis, mais l’his­toire nous ap­prend que la ca­pa­ci­té de l’homme russe à les re­le­ver est ra­re­ment prise en dé­faut.

Villes in­tel­li­gentes : les le­çons des monovilles

La tran­si­tion des monovilles vers des villes in­tel­li­gentes concentre tous les en­jeux d’une po­li­tique d’innovation pour faire en­trer la Rus­sie dans le cercle des grands joueurs de la troi­sième ré­vo­lu­tion in­dus­trielle. La Fé­dé­ra­tion de Rus­sie est clas­sée 48e par­mi les 50 pays à haut re­ve­nu du Glo­bal Innovation In­dex 2015, avec des points forts : l’édu­ca­tion et le ni­veau scien­ti­fique, la pro­duc­tion de tech­no­lo­gies ; avec des points faibles : le cadre ins­ti­tu­tion­nel et ré­gle­men­taire, une trans­mis­sion in­suf­fi­sante du sa­voir scien­ti­fique des uni­ver­si­tés vers les en­tre­prises ; et avec un point très faible : l’ac­cès au cré­dit. Il ré­sulte de cet en­vi­ron­ne­ment une in­suf­fi­sante dy­na­mique des PME qui sont au coeur de l’in-

“Les monovilles russes sont au­jourd’hui des bombes à re­tar­de­ment gé­né­ra­trices de troubles so­ciaux et po­li­tiques, le gou­ver­ne­ment fé­dé­ral ayant dé­blo­qué plus de 5 mil­liards de dol­lars pour les sou­te­nir, tout en choi­sis­sant d’en lais­ser dé­pé­rir une ma­jo­ri­té.”

Claude ROCHET

no­va­tion, qui trouve sa source plus loin­taine dans l’ab­sence de dy­na­mique en­tre­pre­neu­riale dans la Rus­sie so­vié­tique. Avec l’ef­fon­dre­ment ins­ti­tu­tion­nel de la Rus­sie du­rant la pé­riode post­so­vié­tique, cette dy­na­mique en­tre­pre­neu­riale au coeur de l’innovation n’a pu re­prendre que dans les an­nées 2000, en­core han­di­ca­pée par un cadre ins­ti­tu­tion­nel in­adap­té.

Prendre comme axe struc­tu­rant la tran­si­tion des monovilles vers des smart cities per­met­tra d’in­té­grer tous ces as­pects dans une po­li­tique ur­baine in­no­vante ba­sée sur un dé­ve­lop­pe­ment or­ga­nique de la ville, pour pas­ser d’un mo­dèle de pi­lo­tage uni­que­ment de­puis le centre à la va­lo­ri­sa­tion du dé­ve­lop­pe­ment en­do­gène du ter­ri­toire.

Ce pro­blème se pose de ma­nière as­sez iden­tique en France, à tra­vers no­tam­ment l’exemple em­blé­ma­tique de la re­con­ver­sion du cho­le­tais, au­tour de la ville de Cho­let (Mai­neet-Loire). Spé­cia­li­sée à l’ori­gine dans le vê­te­ment et la chaus­sure grand pu­blic – des in­dus­tries en dé­clin –, le cho­le­tais a réus­si sa re­con­ver­sion en in­té­grant, dans une in­dus­trie tra­di­tion­nelle, l’ap­port des tech­no­lo­gies de pointe, là où les plans gou­ver­ne­men­taux de re­grou­pe­ment des en­tre­prises pour en faire des « en­tre­prises de taille mon­diale » avaient échoué. Ce­la a été ren­du pos­sible par la qua­li­té de son ca­pi­tal so­cial, de son éco­sys­tème ter­ri­to­rial qui consti­tue un « mi­lieu in­no­va­teur » fait de re­la­tions de so­li­da­ri­té entre ac­teurs éco­no­miques et po­li­tiques an­crées dans la tra­di­tion du chris­tia­nisme so­cial, qui sti­mule des sy­ner­gies entre en­tre­prises, villes, ate­liers ru­raux et ap­pa­reil de for­ma­tion. Cette dé­marche as­cen­dante, an­crée dans les ré­seaux et le ca­pi­tal so­cial, a réus­si alors que les dé­marches des­cen­dantes de l’État ont échoué. Autre exemple de re­con­ver­sion réus­sie, l’in­dus­trie hor­lo­gère suisse-ju­ras­sienne qui, par la dy­na­mique de son ter­ri­toire et de son ca­pi­tal so­cial, a pu résister à l’of­fen­sive de la montre di­gi­tale en in­té­grant les tech­no­lo­gies nu­mé­riques dans la concep­tion haut de gamme tra­di­tion­nelle de l’hor­lo­ge­rie suisse. L’am­pleur du pro­blème po­sé par les monovilles ex­clut, dans un contexte bud­gé­taire contraint et face à l’ur­gence po­li­tique et so­ciale, la pour­suite de po­li­tiques d’as­sis­ta­nat. Elle im­pose une rup­ture dans la concep­tion de la ville en re­pla­çant l’ha­bi­tant au centre – d’où le re­gain d’in­té­rêt en Rus­sie pour l’his­toire du Vét­ché. Ce sont de nou­velles com­pé­tences, de nou­velles règles de concep­tion qu’il s’agit de dé­ve­lop­per au ni­veau des ad­mi­nis­tra­tions cen­trales, des gou­ver­ne­ments lo­caux et chez les opé­ra­teurs (7). C. R

Notes

(1) Le Vét­ché (вече) était une forme as­sez pure de dé­mo­cra­tie di­recte que l’on re­trouve au­jourd’hui dans la land­sge­meinde des can­tons suisses alé­ma­niques, où qui­conque son­nait la cloche de la ville pou­vait convo­quer une as­sem­blée pour dé­li­bé­rer sur un su­jet. Un sens par­ta­gé du Bien com­mun et d’une es­thé­tique glo­bale lié à la dé­li­bé­ra­tion dé­mo­cra­tique per­met­tait de ré­soudre les pro­blèmes de l’or­ga­ni­sa­tion des fonc­tions ur­baines (or­ga­ni­sa­tion des mé­tiers, cir­cu­la­tion, in­ter­faces entre villes et cam­pagnes, vie re­li­gieuse et vie ci­vique), de choi­sir et de chas­ser un prince.

(2) « Nov­go­rod-la-Grande », à ne pas confondre avec Ni­j­ni Nov­go­rod.

(3) La Fau­cille et le rouble : la mo­der­ni­sa­tion con­ser­va­trice en URSS (Gal­li­mard, 2000).

(4) « Sol­ving mo­no­ci­ties pro­blem as a ba­sis to im­prove the qua­li­ty of life in Rus­sia », Na­ta­lia Yu­riev­na Kir­sa­no­va and Ol­ga Mi­khai­lov­na Len­ko­vets, Na­tio­nal Mi­ne­ral Re­sources Uni­ver­si­ty (Uni­ver­si­ty of Mines), St. Pe­ters­burg.

(5) http://www.frm­rus.ru

(6) Phé­no­mène connu en France avec la po­li­tique des pôles de com­pé­ti­ti­vi­té.

(7) Des ini­tia­tives sont en cours de dé­ve­lop­pe­ment entre la France et la Rus­sie dans ce do­maine.

Pour al­ler plus loin

• Claude Rochet, « La re­con­ver­sion des monovilles comme le­vier du chan­ge­ment de pa­ra­digme de l’éco­no­mie russe », édi­tion élec­tro­nique, à pa­raitre en édi­tion bi­lingue, ou­vrage col­lec­tif du sé­mi­naire fran­co-russe d’éco­no­mie, Aca­dé­mie des sciences de la Fé­dé­ra­tion de Rus­sie. • Claude Rochet, « Géo­po­li­tique et dé­ve­lop­pe­ment ur­bain en Rus­sie », pré­sen­ta­tion au 9e fes­ti­val de géo­po­li­tique de Gre­noble (http://bit.ly/2itUXLe).

Bâ­ti­ments ré­si­den­tiels de la ville de No­rilsk, si­tuée en Si­bé­rie, qui compte 177 000 ha­bi­tants tra­vaillant, pour la plu­part, pour l’une des en­tre­prises les plus riches de Rus­sie : No­rilsk Ni­ckel. La ville, fon­dée en 1935, abrite le plus grand com­plexe mé­tal­lur­gique au monde et est ré­pu­tée pour être l’une des villes les plus pol­luées au monde. (© Shut­ter­stock/Nor­dro­den)

To­gliat­ti, la mo­no­ville de l’au­to­mo­bile, gé­rée par l’en­tre­prise Av­to­vaz, a été conçue par l’ar­chi­tecte Bo­ris Ru­ba­nen­ko sous l’ins­pi­ra­tion de Le Cor­bu­sier. Cons­truite de toutes pièces à l’époque so­vié­tique, cette ville bap­ti­sée du nom d’un di­ri­geant com­mu­niste ita­lien vit par et pour Av­to­vaz, le fa­bri­cant des voi­tures La­da. L’usine em­ploie plus d’un quart de la po­pu­la­tion ac­tive de la ville, qui au­jourd’hui dé­pend de Renault, prin­ci­pal ac­tion­naire d’Av­to­vaz. (© DR)

Le Skol­ko­vo Innovation Cen­ter près de Mos­cou, qui a pour am­bi­tion de ri­va­li­ser à terme avec la Si­li­con Val­ley. Lan­cé en 2009 par le pré­sident russe Dmi­tri Med­ve­dev, ce pro­jet d’une vaste tech­no­pole com­prend des la­bo­ra­toires de re­cherche, y com­pris uni­ver­si­taire, des en­tre­prises confir­mées et des start-up, des pôles de ren­contres et de sé­mi­naires ain­si que des zones ré­si­den­tielles. Son abou­tis­se­ment est at­ten­du pour 2020. Le pro­jet sus­cite de fortes cri­tiques, la prin­ci­pale concer­nant sa dé­con­nexion du reste de l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique exis­tant en Rus­sie. (© Shut­ter­stock/fo­tiy­ka)

Vue sur l’usine de pa­pier et de cel­lu­lose de Baï­kalsk (sur les bords du lac Baï­kal), le plus gros pour­voyeur d’em­plois des en­vi­rons. Baï­kalsk fait par­tie des monovilles nées au­tour d’une in­dus­trie pol­luante. Il existe en­vi­ron 400 monovilles en Rus­sie, construites à l’époque so­vié­tique, et lar­ge­ment sub­ven­tion­nées par l’État. L’usine de Baï­kalsk, fer­mée en 2008 pour des rai­sons éco­lo­giques, fut re­mise en ser­vice en 2010 pour pré­ser­ver des em­plois puis de nou­veau fer­mée en 2013. Les ten­ta­tives de sa mo­der­ni­sa­tion ont jus­qu’ici été vaines. Avec les pri­va­ti­sa­tions et la crise éco­no­mique, la plu­part des centres in­dus­triels de ce type n’ont plus lieu d’être. Mais ils em­ploient plu­sieurs mil­lions de per­sonnes, ce qui rend leur sup­pres­sion so­cia­le­ment dé­li­cate. (© Yu­ri Ti­mo­feyev)

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