L’AN­NÉE DU 9c EST AR­RI­VÉE

Grimper - - IN VIVO - Da­vid Chambre

C’est évi­dem­ment l’évé­ne­ment de cette ren­trée : du 9c en es­ca­lade ! Ou plu­tôt une nou­velle plus dure lon­gueur au monde puisque, même si notre échelle de dif­fi­cul­té hexa­go­nale reste la ré­fé­rence spor­tive in­ter­na­tio­nale, ce­la si­gni­fie aus­si un pre­mier 5.15d amé­ri­cain (le pre­mier 5.16, ce se­ra pour le 9c+ !) ou en­core un XII UIAA. Mais fi­na­le­ment, peu im­portent les chiffres, ce qui compte, c’est l’ef­fort et la réa­li­sa­tion d’une nou­velle pierre an­gu­laire avec ce “Pro­ject Hard“dé­sor­mais re­nom­mé “Si­lence“par son jeune gé­ni­teur tchèque.

De­puis le dé­but du XXe siècle, il au­ra fal­lu quelques dé­cen­nies pour pas­ser du 6a au 6c en libre, puis une bonne di­zaine d’an­nées du 7a au 7c et à peine sept du 8a au 8c confirmés. On au­rait pu pen­ser que la tran­si­tion du 9a au 9c au­rait été en­core plus ra­pide. Mais non, il s’est écou­lé 26 longues an­nées (ou 27 si l’on choi­sit de consi­dé­rer “Hubble“de Ben Moon comme pre­mier 9a) presque jour pour jour entre sep­tembre 1991 d’“Ac­tion Di­recte“de Wolf­gang Gül­lich et “Si­lence“. C’est tout sim­ple­ment que comme dans tout sport de haut ni­veau, nous nous rap­pro­chons pro­gres­si­ve­ment des li­mites des pos­si­bi­li­tés hu­maines. De même qu’en ath­lé­tisme, chaque cen­tième aux 100 m est dé­sor­mais un Eve­rest. Et l’es­ca­lade ne pro­duit pas un Usain Bolt si sou­vent… A sa­voir aus­si que tra­vailler et ou­vrir des voies à la pointe de la dif­fi­cul­té est pro­ba­ble­ment l’ac­ti­vi­té la plus aus­tère et la moins gra­ti­fiante de toutes les fa­cettes qu’offre l’es­ca­lade mo­derne. Tant d’ef­forts, d’éner­gie, de frus­tra­tions pour de brefs mo­ments de bon­heur, même si ces der­niers sont des­ti­nés à vivre long­temps dans le coeur des heu­reux élus et à per­sis­ter « éter­nel­le­ment» dans les livres d’his­toire. Un peu comme lors des com­pé­ti­tions ma­jeures mais sans foule en dé­lire ni ju­ry et mé­dailles. Le ju­ge­ment vien­dra des pairs qui, en connais­seurs, ap­pré­cie­ront la valeur et la por­tée de ces per­for­mances. Pour l’an­née 91, la mé­moire collective a tout de même plus re­te­nu le nom de Gül­lich que ce­lui du vain­queur de la Coupe du Monde (notre “The Big“Fran­çois Le­grand en l’oc­cur­rence). De même que 1993 fut plus l’an­née de Lynn Hill avec la pre­mière en libre du “Nose“que celle de sa com­pa­triote Ro­byn Er­bes­field, lau­réate pla­né­taire. En moins de douze mois, Adam Ondra a confir­mé tout ce que l’on sa­vait dé­jà de­puis long­temps : il est bien tout seul au som­met de la Pla­nète Grimpe. Cham­pion du Monde de dif­fi­cul­té 2016 à Pa­ris, puis pre­mier ré­pé­ti­teur en quelques jours du “Dawn Wall“, la plus dure grande voie à ce jour et ce­ci dès sa pre­mière vi­site au Yo­se­mite, un ter­rain ré­pu­té pour né­ces­si­ter un long temps d’adap­ta­tion. Et en­fin, ces 60 mètres rayant le coeur de la grotte géante de Fla­tan­ger. Une voie qui illustre bien l’évo­lu­tion ac­tuelle de la haute dif­fi­cul­té : des sec­tions «hu­maines» (une pre­mière par­tie en 8b) en­tre­cou­pées de re­pos mais sur­tout de pas de bloc au top (un 8c ici qui se­lon Adam n’a rien à en­vier aux plus durs pro­blèmes bleau­sards par exemple). Au to­tal une voie longue, d’en­du­rance, mais im­pos­sible pour qui ne maî­trise pas le 8c bloc ! Un concept dé­jà à l’oeuvre dans une moindre mesure (tout est re­la­tif à ce ni­veau ex­tra­ter­restre) dans “El Bon Com­bat“pro­po­sé par Ch­ris Shar­ma l’an der­nier. On ima­gine ai­sé­ment que le fu­tur pour­rait bien être une sorte de Si­lence sans les re­pos, une suc­ces­sion de plus en plus rap­pro­chée de pro­blèmes de bloc s’em­pi­lant les uns sur les autres. Il est aus­si im­por­tant de no­ter que Si­lence est une voie en­tiè­re­ment na­tu­relle, si­tuée dans un pays, la Norvège, qui n’existe pour la haute dif­fi­cul­té que de­puis quelques an­nées. Les bri­co­lages de la fin du siècle der­nier semblent loin et l’ave­nir se joue­ra aus­si lors d’une phase d’ex­plo­ra­tion de nou­veaux conti­nents ver­ti­caux qui ne fait que com­men­cer. Des grim­peurs très forts, il y en a au­jourd’hui beau­coup et ce­ci en grande par­tie grâce au dé­ve­lop­pe­ment uni­ver­sel des salles, des com­pé­ti­tions, des fé­dé­ra­tions, des en­traî­ne­ments de plus en plus ra­tion­nels et in­ten­sifs. Ils sont aus­si de plus en plus jeunes, ce qui leur laisse une marge de pro­gres­sion en­core plus grande. Mais ils sont aus­si de plus en plus spé­cia­li­sés et beau­coup ar­rêtent ra­pi­de­ment leur car­rière une fois pas­sé le temps des po­diums. Évi­dem­ment, on constate à chaque sai­son une aug­men­ta­tion spec­ta­cu­laire du nombre de no­no­gra­distes des deux sexes avec pour théâtres fa­vo­ris Olia­na l’hi­ver et Fla­tan­ger l’été. Pour­tant, ar­ri­vé au 9b, leur nombre est en chute libre. Les ré­pé­ti­tions des chef­sd’oeuvre des an­nées 2000 de Shar­ma Jum­bo Love (Ethan Pringle en 2015) et Es Pon­tàs (Jer­nej Kru­der en 2016) ont même fait fi­gure d’évé­ne­ments. Et les trois 9b+ de la pla­nète (Change, La Du­ra Du­ra, Va­sil Va­sil) ne bruissent pas de ten­ta­tives et at­tendent tou­jours des as­cen­sion­nistes autres que Shar­ma et Ondra. Bref, des For­mule 1 qui ont le mo­teur pour faire du 9b+ voire du 9c, il y en a mais pour­tant une seule fran­chit la ligne d’ar­ri­vée. C’est que, plus qu’une ques­tion de talent (voire de gé­nie pour Adam), de force, de sou­plesse, ce qui fait la dif­fé­rence ul­time, c’est le com­mit­ment, cette vo­lon­té pro­fonde liée à une ab­né­ga­tion sans faille pour se don­ner le temps d’ar­ri­ver à un ob­jec­tif pré­cis : pé­né­trer un ter­ri­toire in­con­nu en re­pous­sant ses li­mites. Ac­cep­ter d’échouer 100 fois pour réus­sir la 101e, c’est ex­ci­tant sur le pa­pier mais plus dif­fi­cile à gé­rer dans la

réa­li­té. Ce­la de­mande une grande vi­sion à long terme, une té­na­ci­té et une am­bi­tion qui ne semblent pas for­cé­ment s’ac­qué­rir dans les stan­dards d’en­traî­ne­ment mais plu­tôt dans les voyages et la dé­cou­verte de toutes les dif­fé­rentes cultures grim­pantes. Ch­ris Shar­ma en a été l’am­bas­sa­deur le plus em­blé­ma­tique et cha­ris­ma­tique ces vingt der­nières an­nées et ap­plique dé­sor­mais sa créa­ti­vi­té dans ses deep wa­ter so­los vi­sion­naires. L’Arche de Val­lon-Pont-d’Arc a tou­jours été sous nos yeux mais lui seul a su l’en­vi­sa­ger cette an­née. On re­trouve aus­si Alex Me­gos dans cette ap­proche ho­lis­tique de l’es­ca­lade. Il a tout pour lui : le ni­veau bien sûr, la jeu­nesse, une cer­taine in­sou­ciance, un es­prit in­dé­pen­dant, la force et la ra­pi­di­té qui lui confèrent une élé­gance na­tu­relle. Met­tra-t-il tout ce­la en­core plus en mou­ve­ment pour ne pas se conten­ter d’être un grim­peur de à vue hors norme (le pre­mier 9a de l’his­toire en 2013) et un ré­pé­ti­teur ta­len­tueux, mais aus­si un dé­fri­cheur ? L’ave­nir ne de­vrait pas tar­der à nous le dire mais, pour ac­com­pa­gner Ondra dans sa quête du 9c+, nul be­soin d’être de­vin pour pa­rier quelques pièces sur lui. Et les Fran­çais dans tout ce­la, au mo­ment où Ro­main Des­granges s’ap­prête à très pro­ba­ble­ment ra­me­ner la

Coupe du Monde ? Il y a certes les ir­ré­duc­tibles Seb Bouin et Gé­rome Pou­vreau qui conti­nuent à croî­ter dans le 9 avec la ré­gu­la­ri­té d’une hor­loge suisse. On peut quand même re­gret­ter que peu de jeunes les suivent dans cette quête du plus haut ni­veau dans les fa­laises du monde en­tier, alors que ce­la a tou­jours été l’apa­nage des gé­né­ra­tions pré­cé­dentes de­puis près de qua­rante ans. À titre d’anec­dote, on at­tend tou­jours une pre­mière fran­çaise d’« an­ti­qui­tés » his­to­riques telles qu’Ac­tion Di­recte et Hubble. Il est vrai que la mode n’est plus trop aux voies de moins de douze mètres ! Cette an­née 2017 au­ra aus­si été très pro­li­fique pour l’es­ca­lade fé­mi­nine avec en point d’orgue la réussite de Mar­go Hayes dans La Ram­bla. Plus que la co­ta­tion brute, 9a+, ce sont sur­tout la fa­ci­li­té et la ra­pi­di­té (une poi­gnée d’es­sais) de la jeune amé­ri­caine ain­si que sa por­tée sym­bo­lique : La Ram­bla est ef­fec­ti­ve­ment une voie ico­nique de par son his­toire, son es­thé­tique et aus­si le nombre de grim­peurs mas­cu­lins au top de leurs gé­né­ra­tions qu’elle au­ra constam­ment re­pous­sés ! Avec d’autres es­poirs dé­jà am­ple­ment confirmés telles qu’Anak Verhoeven elle aus­si dans le 9a+ en sep­tembre, Ashi­ma Shi­rai­shi, Jan­ja Garn­bret, Ju­lia Cha­nour­die, l’écart entre les deux sexes de­vrait conti­nuer à se com­bler et nous ver­rons sû­re­ment un 9b fé­mi­nin avant le pre­mier 9c+ mas­cu­lin. 2017, c’est aus­si l’ex­ploit ver­ti­cal ul­time, peut-être en­core plus étour­dis­sant que Si­lence, bien que dif­fi­ci­le­ment com­pa­rable tant en termes de dif­fi­cul­té (7c+ max) et de lon­gueur (900 mètres) : El Ca­pi­tan en libre et en so­lo in­té­gral. On en sa­vait Alex Hon­nold ca­pable, et aus­si qu’il l’en­vi­sa­geait de­puis un bon mo­ment et que ce se­rait for­cé­ment par Free­ri­der. Mais réel­le­ment lâ­cher les amarres pour at­teindre ce ni­veau de com­mit­ment sans pré­cé­dent dans l’his­toire de l’es­ca­lade et même al­pine, ce­la laisse sans voix, comme ob­ser­ver un OVNI qu’on ima­gine pos­sible mais qui reste du do­maine du rêve. C’est beau comme un chef-d’oeuvre ar­tis­tique, à la fois in­imi­table et in­sur­pas­sable. Le so­lo in­té­gral con­serve cette au­ra de mys­tère car il s’agit d’une ac­ti­vi­té mar­gi­nale par es­sence et dif­fi­ci­le­ment com­pré­hen­sible pour ceux qui ne l’ont pas pra­ti­quée. Ayant at­teint son apo­gée en ce do­maine, es­pé­rons qu’Alex trou­ve­ra la sa­gesse d’en rester là, sans pé­né­trer au-de­là dans des zones in­évi­ta­ble­ment mor­ti­fères. Mal­gré les nom­breuses et jus­ti­fiées cri­tiques concer­nant l’or­ga­ni­sa­tion de la pre­mière épreuve d’es­ca­lade aux JO de To­kyo, la pers­pec­tive d’une mé­daille d’or et ses re­tom­bées pour­rait fo­ca­li­ser les mo­ti­va­tions pour les 3 pro­chaines an­nées et peut-être ce­la pè­se­ra-t-il né­ga­ti­ve­ment sur l’évo­lu­tion des co­ta­tions les plus ex­trêmes. Ou à l’in­verse, ce­la gé­né­re­ra peut-être une aug­men­ta­tion des ca­pa­ci­tés de ces grim­peuses et grim­peurs d’ex­cep­tion, leur per­met­tant d’ac­cé­der plus fa­ci­le­ment à de nou­veaux éche­lons ? A ce compte-là, des Ja­po­nais(es) pour­raient en toute lo­gique s’in­vi­ter au jeu. En tout cas, de tous ses ex­ploits, de toutes ses mé­dailles, Adam a lui-même qua­li­fié Si­lence de « sa plus im­por­tante réa­li­sa­tion en es­ca­lade. » Ayant eu le plai­sir d’écrire les dif­fé­rentes étapes de l’évo­lu­tion de l’es­ca­lade dans Le 8e puis Le 9e de­gré, je ne pense pas avoir le plai­sir d’écrire Le 10e avant un bon mo­ment. Mais avec ce diable d’Ondra, tout pour­rait ar­ri­ver bien plus ra­pi­de­ment que pré­vu !

Adam Ondra in­vente l’ave­nir de la grimpe avec des mouv fu­tu­ristes dans “Si­lence“, le pre­mier 9c au monde.

Le 9c, ça ne s’im­pro­vise pas, même pour Adam Ondra, qui au­ra consa­cré cinq an­nées de tra­vail, de ré­flexion et d’en­traî­ne­ment spé­cif ique à dé-com­plexif ier cette ligne his­to­rique de la grotte de Fla­tan­ger, en Norvège, en ré­sol­vant no­tam­ment le pre­mier crux de “Si­lence“, es­ti­mé à 8c bloc… avec moult cris ra­geurs, comme ne le laisse pas ima­gi­ner le nom de la voie.

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